Le Journal de Paris publia dans son Feuilleton des 20 et 21 juin 1825 un compte-rendu de la représentation royale du Viaggio a Reims de Gioachino Rossini au Théâtre Italien. Les articles sont du critique et écrivain Stendhal (Henri Beyle), un rossinien de la première heure, qui signait la plupart de ses articles B. L. ou B. dans ce quotidien. Stendhal signale que pour célébrer l’événement, le théâtre avait été brillamment illuminé. Sur la façade de la salle on lisait, en lettres de feu, l’inscription suivante : » Al munificentissimo Re Carolo decime protettore delle belle arti. Viva il Re! » Le sacre de Charles X venait d’avoir lieu à Reims à la fin du mois de mai. À Paris, outre le nouvel opéra de Rossini, de nombreuses réjouissances furent organisées. À la cour, les comédiens du Théâtre français donnèrent le Misanthrope de Molière et Valérie, une comédie en prose écrite en 1822 par Eugène Scribe et Mélesville. Le 22 juin un bal masqué fut donné dans les appartements de leurs altesses royales. Le 26 juin, on fit jouer les grandes eaux de Versailles en l’honneur du sacre.

Le couronnement de Charles X à Reims est au cœur de l’opéra composé par Rossini pour les festivités du sacre, mais il l’est en absence. Des voyageurs en provenance des grands pays européens de l’époque sont en route pour assister au sacre, ils ne pourront cependant y assister, car ils se trouvent bloqués à l’hôtel du Lys d’or, un établissement de Plombières-les-bains, qui était alors une station thermale vosgienne en vogue. La situation est absurde : il n’y a plus dans la région un seul cheval de disponible. Ce blocage constitue une situation d’enfermement, un bouillon de culture qui fermente et met en évidence sur un mode hypertrophié les caractères des dix personnages principaux. Le livret de Luigi Balocchi est inspiré du roman Corinne ou l’Italie de Mme de Staël. Il n’y a pas à proprement parler d’intrigue, le librettiste dépeint avec un humour burlesque l’exaspération et les sautes d’humeur des personnages, dont certains se trouvent, de plus, en prise aux tourments de l’amour.
Au Festival de Pentecôte salzbourgeois que dirige Cecilia Bartoli on retrouve avec bonheur l’équipe dont le pasticcio de Vivaldi, Hotel Metamorphosis monté l’an dernier fut couronné de succès : Gianluca Capuano, les Musiciens du Prince-Monaco et Barrie Kosky sont de retour à Salzbourg pour une nouvelle production, Cecilia Bartoli, qui dirige le Festival de Pentecôte, interprète le rôle de la poétesse Corinna. Rossini avait composé Il Viaggio a Reims expressément pour les meilleurs chanteurs de son temps, dont il connaissait les capacités individuelles. Des rôles taillés sur mesure. Ce même souci a présidé à la sélection des chanteurs et chanteuses pour la production actuelle.

Barrie Kosky nous entraîne dans un trépidant voyage en absurdie, orchestrant sa mise en scène sur un rythme endiablé. Pendant l’ouverture un nombreux personnel envahit le hall du Lys d’Or sous la houlette de Madame Cortese, la jolie hôtesse de l’auberge. Dans leur agitation, d’innombrables grooms sont pris dans le tourniquet de la porte d’entrée. Le metteur en scène crée un grouillement chaotique parfaitement chorégraphié, qui se répétera dans toutes les scènes d’ensemble. Grand admirateur de Georges Feydeau, il a voulu insuffler une touche vaudevillesque à sa production, s’inspirant du style de farce de l’auteur dramatique parisien dont les « portes qui claquent » avec un rythme de mécanisme d’horlogerie étaient la marque de fabrique.
De même que les grooms circulent et défilent avec célérité, portant parfois à bout de bras une grande harpe dorée, les personnages se croisent, se cachent et s’échappent dans un enchaînement effréné de quiproquos. Barrie Kosky fait lui aussi claquer les portes au nez des personnages dans une scène très réussie pour laquelle le décor donne à voir la perspective d’un couloir de l’hôtel comportant douze chambres. La séduction, la passion amoureuse, la jalousie conduisent à des situations caricaturales au comique grotesque. Le metteur en scène s’est déchaîné, laissant la bride à sa créativité légendaire. « Cet opéra offre au metteur en scène des possibilités incroyables, écrit-il, car je peux inventer une autre histoire, puisqu’il n’y a pratiquement pas d’intrigue dans l’opéra original. »

Si l‘intrigue est quasi inexistante, l’extravagante mise en scène de Barrie Kosky nous embarque dans la comédie délirante d’un voyage plein de verve et de burlesque érotique. Plus excentriques les uns que les autres, les dix personnages principaux se succèdent sans vraiment créer une action. Ils entrent en scène, chantent un air ou un duo et puis s’en vont. L’opéra est comme un catalogue de caractères. Madame Cortese tient à la bonne tenue et à la réputation de son auberge ; la poétesse Corinna, tout entière à sa poésie, se doit de briller avec esprit lorsqu’elle improvise ; madame de Folleville est une jolie parisienne entichée de mode, désespérée par la perte de ses bagages ; la comtesse Mélibée est sentimentale et très susceptible ; le comte de Libinskof, général russe d’un caractère violent, aime la comtesse polonaise à la folie ; lord Sidney est quant à lui amoureux de la belle Corinna qu’il tente de courtiser, il a pour rival le chevalier Belfiore ; don Profondo est un amateur d’antiquités caricatural ; don Alvar, grand d’Espagne et amiral, aime la comtesse Mélibée ; le baron Trombonok sert de fil conducteur au spectacle. Le librettiste a réuni avec humour une société cosmopolite aux comportements stéréotypés.

La scénographie de Rufus Didwiszus s’inspire des portes claquées de Feydeau, les murs du grand hall et du couloir des chambres sont sobrement recouverts de papier peint noir et blanc. Ce sont les portes qui importent. À l’opposé de cette sobriété, la grande scène finale du banquet est opulente : une longue table débordant de victuailles est décorée d’un cerf aux ramures abondamment fleuries et d’un sanglier empaillés. Pour couronner les agapes, on apporte une énorme pièce montée dont le sommet s’ouvre en effet surprise pour laisser apparaître la poétesse Corinna, que la production a rebaptisée la Ceci, le surnom bien connu de Cecilia Bartoli. Dans la version salzbourgeoise l’hymne final ne célèbre pas la France et son nouveau roi, la poétesse improvise un hymne à la musique, un art qui réjouit les cœurs et réconcilie les peuples.

La couleur vient plutôt des costumes festifs de Victoria Behr dont l’extravagance contraste avec la grisaille des murs : s’ils s’inspirent des tendances déjà extrêmes de la mode de l’époque de Charles X, ils en caricaturent les traits. Les chapeaux s’élargissent, ainsi du chapeau de la comtesse de Folleville qui arrive dans un énorme carton porté par six grooms et qui est d’une largeur équivalente à la taille de la comtesse. Les coiffures sont affublées d’un haut chignon avec des cheveux frisés sur les côtés, les manches serrées aux poignets deviennent de plus en plus bouffantes, les manches dites à gigot sont énormes, de multiples jupons rendent les robes plus amples leur donnant la forme d’une cloche. Le costume du major Trombonok avec ses épaulettes hypertrophiées est à l’aune de ce personnage imposant qui anime toute la pièce de sa gaieté.
La musique du Viaggio a Reims, interprétée sur instruments d’époque, comporte des moments musicaux exceptionnels, tels le sextuor et l’étourdissant Gran Pezzo Concertato interprété a cappella par quatorze chanteurs. Rossini a également illustré le cosmopolitisme des voyageurs que la disparition des chevaux a confinés, il représente musicalement les différentes nationalités par un défilé d’hymnes nationaux réels ou imaginaires, dont l’indispensable God Save the King ou un hymne tyrolien piqueté d’un peu de yodel. Tout cela est frappé au coin de l’humour et absolument divertissant. Barrie Kosky apprécie en bon gourmet la légèreté de l’œuvre qu’ il « aime comparer à un soufflé, ou à une confiserie pétillante, fragile et délicieusement sucrée » Et d’ajouter : cet opéra « nous offre un festin musical qui nourrit nos âmes »

Les chanteurs sont excellents, il maîtrisent tous à la perfection les ornement vocaux des coloratures rossiniennes interprétées avec une agilité extrême, les notes piquées et détachées du staccato, la rapidité des arpèges qui font monter la tension et les émotions. Rossini laissait peu de place à l’interprétation, insistant davantage sur la virtuosité expressive mise au service de l’émotion. Tout est rythme et cadence dans sa musique. Et c’est ce rythme que la mise est parvenue à imager.

Le Viaggio a Reims exige une distribution luxueuse de dix chanteurs de tout premier plan, que le Festival de Salzbourg est parvenu à réunir. Le rôle de Corinna est tenu par Cecilia Bartoli, ses deux solos sont accompagnés à la harpe avec en scène un harpiste moustachu travesti, habillé et coiffé en femme, qui mime sa partie la jouant en playback sur la grande harpe dorée qu’ont transportée les grooms, une trouvaille légère et drôle qui fait naître le sourire. Lors de la première mondiale de1825, le rôle avait été interprété par la légendaire Giuditta Pasta, une des plus grandes voix de son temps. Cecilia Bartoli s’est livrée à des recherches passionnées sur les cantatrices Giuditta Pasta et Maria Malibran, dont les rôles lui conviennent généralement très bien, en termes de caractère vocal et de tessiture. Elle souligne que « Les deux airs sont extrêmement beaux, mais aussi exigeants – ils peuvent sembler simples sur le plan musical, puisqu’ils ne contiennent aucune de ces guirlandes de coloratures si chères à Rossini. Pourtant, Corinna est une poétesse célèbre, de sorte que le texte et les nuances doivent être particulièrement significatifs et délicats. »

La poétesse suscite la passion amoureuse de deux hommes au profil musical diamétralement opposé. Belfiore est interprété par le ténor uruguayen Edgardo Rocha, qui est reconnu comme l’un des meilleurs ténors de sa génération dans le répertoire rossinien et belcantiste. Sa bella figura de jeune premier et plus encore son timbre chaleureux et lumineux, ses coloratures qui, malgré la rapidité de l’énonciation, sont d’une excellente élocution, et la brillance de ses aigus, tout cela est absolument ravissant, mais son énorme talent ne sert pas son personnage qui se fait claquer au nez la porte de la chambre de la belle Corinna. Amoureux transi et désespéré, il aura cependant droit à l’un des plus beaux duos de la soirée avec la poétesse. Son rival Lord Sidney, un colonel anglais, est chanté par le baryton-basse Ildebrando D’Arcangelo de sa belle voix mâle et profonde. Son élégance, son attitude stoïque et sa parfaite courtoisie très british ne parviennent pas à séduire Corinna, au contraire du public charmé quant à lui par la splendide aria solo accompagnée par un solo de flûte. Un double camouflet qui tient au fait que le cœur de la poétesse est déjà pris, elle est amoureuse de la musique.

La mezzo-soprano Marina Viotti campe la Marchesa Melibea comme une femme pleine de tempérament. Elle aussi a deux prétendants : le comte de Libenskof, et Don Alvaro, Grand d’Espagne et amiral. Les prétendants se querellent au cours d’un fameux trio. Le ténor Dmitry Korchak interprète le rôle du comte de Libenskof tout en puissance. Il aura la préférence de la marquise : lors d’un aparté en chambre il a présenté ses plus plates excuses aux pieds de la marquise qui s’est transformée en domina armée d’un fouet. La basse slovaque Peter Kellner chante Don Alvaro, mais les sombres chaleurs de sa voix ne parviennent pas obtenir les faveurs de la belle marquise.

Madame Cortese, la locandiera, est interprétée par la soprano Tara Erraught qui fait des débuts très applaudis dans le rôle. Elle accomplit son rêve de partager la scène avec Cecilia Bartoli, qui est son modèle iconique. Il est une scène délicieuse où ces dames, toutes deux de rose vêtues, sont encadrées d’un groupe de danseurs plus ou moins dévêtus. La chanteuse irlandaise chante un italien parfait, dont l’intelligibilité est particulièrement remarquable dans les passages au débit rapide du sillabato. Elle se montre par ailleurs une excellente yodleuse. Chanter la tyrolienne à Plombière-les-bains, quoi de plus exotique ?

La soprano lyrique française Mélissa Petit a donné une fabuleuse comtesse de Folleville qui est à elle seule l’ambassadrice de la mode parisienne. Superficielle, frivole et versatile, elle incarne la France mondaine. Lorsqu’elle apprend que la diligence transportant ses malles a brûlé, elle entre dans une crise de désespoir hystérique magistralement interprétée. Et quand on lui apprend que son chapeau a été sauvé, son hystérie suicidaire se transforme en un instant en un joyeux délire. Mélissa Petit a offert une des plus belles pages musicales et théâtrales de la soirée.

Le baryton Florian Sempey fait ses débuts salzbourgeois en Don Profondo. Il fait un tabac dans le célèbre air « Medaglie ammirabili », semblant se jouer des difficultés du sillabato dont il maîtrise parfaitement la technique. Il rend fort bien ce personnage fou d’antiquités dont la tenue extravagante (bas à jarretières et mini slip noir) laisse songeur.

Enfin, last but not least, le baryton géorgien Misha Kiria prête ses beaux graves et sa haute stature, rendue encore plus imposante par son costume aux larges épaulettes, au Barone di Trombonok. Cet officier prussien passionné de musique sert de fil rouge à l’opéra, il va tenir la bourse des voyageurs qui le chargent de tenir la caisse. On s’en doute, son nom dérive du trombone, ce qui souligne son caractère militaire quelque peu rigide. Mais dans la mise en scène de Barrie Kosky et au vu de son costume dessiné par Viktoria Behr, c’est un militaire d’opérette certes imposant mais plutôt bon enfant.

Musicalement, c’est le splendide Concertato a quattordici voci qui remporte la palme de la soirée, une des pages les plus réussies de l’œuvre du maître de Pesaro. Cet ensemble exceptionnel ne fait pas oublier que le Viaggio a Reims est d’abord un opéra pour solistes, mais qui ne manque pas pour autant de liant. C’est la fonction qu’occupe le magnifique Chœur de l’Opéra de Monaco qui constitue la trame musicale chantée. La direction musicale informée de Gianluca Capuano impulse une dynamique vibrante à l’opéra en accord avec la vitalité et l’entrain de la mise en scène qui a jeté un regard neuf sur un opéra souvent joué avec davantage de sériosité. La présentation rythmique déjantée de Barrie Kosky lui restitue sa dimension comique bouffonne et apporte aux spectateurs un vent d’optimisme qui dégage quelque peu le ciel fort sombre des actualités. Le Viaggio a Reims, qui vient de fêter son deux centième anniversaire, en sort tout rajeuni, pour le plus grand amusement du public salzbourgeois.
Luc-Henri ROGER
25 mai 2026
Retrouvez l’anecdote de la montre de Rossini par Luc-Henri ROGER sur notre site
Équipe artistique
Direction musicale : Gianluca Capuano
Mise en scène : Barrie Kosky
Scénographie : Rufus Didwiszus,
Costumes : Victoria Behr,
Lumières : Franck Evin,
Dramaturgie : Christian Arseni,
Distribution
Corinna : Cecilia Bartoli
Marchesa Melibea : Marina Viotti
Comtesse de Folleville : Mélissa Petit
Madame Cortese : Tara Erraught
Cavalier Belfiore : Edgardo Rocha
Comte de Libenskof : Dmitry Korchak
Lord Sidney : Ildebrando D’Arcangelo
Don Profondo : Florian Sempey
Barone di Trombonok : Misha Kiria
Don Alvaro : Peter Kellner
Don Prudenzio : Giovanni Romeo
Maddalena : Helena Rasker
Don Luigino : Salvatore Taiello
Delia: Galia Bakalov
Modestina : Federica Spatola
Zefirino : Rodolphe Briand
Antonio : Rafał Pawnuk
Les Musiciens du Prince — Monaco
Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo, Chef de chœur : Stefano Visconti
Crédit photographique © SF/Monika Rittershaus © SF/Marco Borrelli
















