C’est dans le cadre du Festival de Pâques de Baden-Baden que la soprano lituanienne Asmik Grigorian a fait ses débuts tant attendus dans un format des plus intimistes : un récital de mélodies de Tchaïkovski et Rachmaninov, accompagné du pianiste Lukas Geniusas, artiste exceptionnel de renommée internationale.
Asmik Grigorian est née à Vilnius, en Lituanie, en 1981, de parents musiciens. Sa mère était soprano lituanienne et son père ténor arménien. La musique coulait dans ses veines. Après de longues études, elle a mené une brillante carrière dans les opéras du monde entier. Le lied lui tient particulièrement à cœur. Son accompagnateur au piano, Lukas Geniušas, est un partenaire idéal. Né à Moscou en 1990, il intègre l’École supérieure de musique Frédéric Chopin de Moscou en 1996, et une carrière internationale s’enchaîne rapidement.
Dès leur entrée en scène, une profonde complicité s’est dégagée entre les deux artistes. Vêtue d’une robe enfantine sobre aux couleurs un peu austères, Asmik Grigorian (diva ou anti-diva ???) était parfaitement à son aise dans les mélodies romantiques. Le piano à queue grand ouvert ; dos à l’instrument, elle chantait pour le public.

Après le premier cycle de mélodies, le pianiste raccompagna avec charme la chanteuse hors de scène pour qu’il revienne interpréter ses deux solos de piano. Tout s’enchaîna avec fluidité grâce aux mélodies de Piotr Tchaïkovski et de Sergueï Rachmaninov
La vie de ces deux compositeurs russes était résolument tournée vers l’Occident. Ils voyagèrent en Italie, tout comme Johann Wolfgang von Goethe et Heinrich Heine.
La soirée a débuté par une belle et délicate élégie en si mineur, Au milieu d’un bal , sur un texte d’Alexeï Tolstoï. On était de suite captivé par la personnalité de la chanteuse, par sa technique vocale irréprochable et ses magnifiques phrases chantées legato. Le pianiste accompagnait le chant avec une grande intensité. Sa sonorité chaleureuse se fondant harmonieusement avec la voix. Seul celui qui connaît le désir, poème de Goethe traduit en russe, fut une véritable découverte. Deux solos de piano ont suivi : une romance et un scherzo humoristique, au cours desquels on était subjugué par les doigts du pianiste parcourant le clavier avec une virtuosité qui sublimait l’ensemble des pièces.
Après la pause, c’est avec Rachmaninov qu’Asmik Grigorian a poursuivi son récital. La vie de Rachmaninov, marquée par l’instabilité et les bouleversements politiques, fut une expérience parfois douloureuse pour lui. Russe, il aimait profondément son pays, mais, en tant qu’artiste, il se sentait aussi occidental et politiquement mal à l’aise dans sa propre patrie. À partir de 1906, il s’installa à Dresde, y trouvant refuge, calme et sérénité pour composer. Il dirige le théâtre du Bolchoï, s’installe à Dresde et effectue sa première tournée aux États-Unis. Chassés de Russie par la révolution de 1917, Rachmaninov et sa famille s’installent à New York en 1918, où il mourut à Beverly Hills,en 1943.
Le programme se poursuit donc avec 12 romances dont Dans le silence de la nuit mystérieuse, qu’Asmik Grigorian qualifiait « d’opératiques ». Asmik Grigorian les a chantées avec une expression dramatique intense, évoquant ainsi l’’état d’âme de Rachmaninov au moment de leur composition.
Puis, le pianiste Lukas Geniušas a offert à la chanteuse un moment de repos avec deux Préludes pour piano solo allegro et grave, mettant en lumière l’immense talent du soliste, démontrant ainsi sa maîtrise subtile et sa perfection absolue.
Asmik Grigorian a interprété avec une grande maîtrise les quatre derniers lieder, Dämmerung, Hier ist es schön, Wir werden ausruhen et Dissonanz, particulièrement empreints de mélancolie. Quelle belle prestation, car le Lied exige humilité et dévouement et Asmik Griogorian a répondu à ces exigences.
Le récital fut un véritable cadeau pour le public, qui a apprécié avec attention son interprétation (en effet pas un toussotement, ni sonnerie de téléphone).
Les applaudissements fort nourris du public ont été récompensés par trois rappels : « Believe Me Not, My Friend » de Rachmaninov et le si romantique de Richard Strauss .
Un détail curieux mérite d’être mentionné : la salle du festival n’était pas pleine. Cela s’explique peut-être par le prix, le billet le plus cher coûtant un peu moins de 300 €, ce qui était sans doute excessif. Quoi qu’il en soit, on aimerait beaucoup revoir cette artiste exceptionnelle, peut-être avec un programme d’arias, pour découvrir et apprécier une autre facette de son talent. Ici, en tout cas, ce fut une réussite. Bravo !
Marie-Thérèse Werling
4 avril 2026

