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Festival d’Aix-en-Provence Asmik Grigorian au zénith de la perfection vocale et de l’émotion interprétative

Festival d’Aix-en-Provence Asmik Grigorian au zénith de la perfection vocale et de l’émotion interprétative

dimanche 9 juillet 2023
 Lukas Geniušas et Asmik Grigorian © Vincent Beaume

Pour ses débuts au Festival d’Aix-en-Provence, la soprano lituanienne Asmik Grigorian s’est associée à son compatriote Lukas Geniušas pour interpréter les ardentes romances de deux compositeurs liés par de multiples affinités esthétiques, Tchaïkovski et Rachmaninov.

Asmik Grigorian, l’une des plus célèbres chanteuses lyriques de sa génération, se double en outre d’une actrice hors pair. Les scènes les plus prestigieuses du monde l’ont accueillie de la Scala de Milan (Lisa de La Dame de Pique) au Festival de Bayreuth (Senta du Vaisseau Fantôme) en passant par le Covent Garden de Londres, l’Opéra de Vienne et l’Opéra de Berlin… Diva attitrée du Festival de Salzbourg elle y a incarné successivement le rôle-titre de Salomé, Chrysothémis dans Elektra, Le Triptyque de Puccini et, dans quelques semaines, elle endossera les atours de Lady Macbeth dans Macbeth de Verdi.

Pour ce récital aixois – dans le grand auditorium du Conservatoire Darius Milhaud qui jouxte le Grand Théâtre de Provence – elle est accompagnée par le pianiste russo-lituanien Lukas Geniušas qui, lui aussi, s’est distingué dans les plus prestigieuses salles de concert et qui a enregistré avec Asmik Grigorian un album consacré aux mélodies de Rachmaninov (1).

Tchaïkovski ouvre la première partie du programme avec cinq extraits des Six Romances : « Au milieu d’un bal bruyant » (Tolstoï) (2) , « De nouveau seul, comme avant » (Rathaus), « Non, seul celui qui connait » (Mey/Goethe), « Une larme tremble » (Tolstoï), « Ne m’interroge pas » (Strougovchtchikov/Goethe) et un extrait des Sept Romances : « Je vous bénis, fôrets » (Tolstoï). Après le « scherzo humoristique » Opus 19 au piano, la seconde partie est consacrée à Rachmaninov avec « Dans le silence d’une nuit secrète » (Fet), « Ne chante pas, ma beauté, en ma présence » (Pouchkine), « Mon enfant, tu es belle comme une fleur » (Plechtcheïev), « Un rêve » (Plechtcheïev), « Eaux Printanières » (Tiouttchev), « Oh, ne sois pas triste ! » (Apoukhtine), « Je t’attends » (Davidova), « Crépuscule » (Tkhorzhevsky), « Ici, il fait bon » (Galina), « Nous nous reposerons » (Tchekhov), « Dissonance » (Fet).

Dès le début, on est saisi et séduit par le timbre unique, la qualité vocale admirable, le souffle inépuisable, la profondeur de l’interprétation de la chanteuse. Ses moyens paraissent sans limites, avec une puissance dans les aigus et une étendue d’une rare égalité des forte aux pianissimi avec, en sus, une sobriété interprétative où exaltation, passion et sentiments sont concentrés de la manière la plus accomplie. Tout au long du récital, la salle retient son souffle, l’ambiance est irréelle car on a la sensation d’écouter la voix la plus belle du monde, d’une souplesse inouïe. Le pianiste et la soprano partagent, de surcroît, une intime complicité musicale en osmose précieuse. Dans la quatrième mélodie la voix d’Asmik Grigorian surpasse la limite de l’angélisme qui vient corroborer sa bouleversante prestation salzbourgeoise de Suor Angelica dans Le Triptyque de Puccini. En outre, quelle classe ! Quelle leçon de chant ! Quelle limpidité dégagée par le plus bel instrument qu’on puisse entendre lequel s’accorde avec bonheur au toucher soyeux du pianiste qui l’accompagne. Tout est musique absolue ! La cinquième mélodie débute sur un rythme joyeux qui se développe dans une envolée lyrique propre à la tessiture d’une soprano spinto pour laisser, in fine, au piano l’apanage des notes sombres. Dans la sixième mélodie, après un récitatif typique des oeuvres de Tchaïkovski, on pense à Tatiana dans son exaltation pour Onéguine. Le piano prend des allures d’orchestre et tout se conclut par une superbe note tenue. Lukas Geniušas seul, termine cette première partie avec le « Scherzo humoristique » de Tchaïkovski dans lequel l’introduction martiale propose une série de notes, où chacune a un sens très précis, avec un art délicat presque surnaturel. L’instrument est à l’égal d’un chanteur avec ses piani éthérés et ses accents impressionnants culminant sur un prodigieux « virtuosissimo ».

Dans la deuxième partie consacrée à Rachmaninov, Asmik Grigorian donne toute la mesure de son lyrisme avec cette voix où tout est plénitude. Il n’y a aucune « phase blanche ». L’homogénéité parfaite de la ligne ne trahit jamais le moindre vibrato. Les superbes couleurs chaudes et moirées déploient toutes leurs séductions tandis que les mezza-voce s’avèrent vertigineuses, ce qui souligne à quel point la technicienne est parvenue à un degré de  perfection que peu atteignent. Ces mélodies révèlent également un naturel dans l’interprétation où rien n’apparait sophistiqué, ni « fabriqué ». Cette prodigieuse artiste chante comme elle respire et les passages entre douceur et force ne sont jamais artificiels. La tenue des notes relèvent du miraculeux et de la maîtrise absolue de l’art du chant, sans avoir besoin d’utiliser le moindre effet qui ne serait d’ailleurs que susceptible de le dénaturer. Les suraigus sont de véritables perles d’eau. Tout semble en outre aisé, dans l’engagement lyrique d’autant que celui-ci s’exprime sans le recours à des gestes inutiles mais avec une sobriété idéale au service de la musique. La sixième mélodie est exprimée avec, à fleur de lèvres, une merveilleuse ingénuité et un « art de dire » consommé qui finit par exhaler une indicible émotion et ce, avec une économie incroyable de moyens. Voici une interprète qui atteint des sommets en tutoyant les dieux grâce à une introspection exceptionnelle doublée d’un art sublime du phrasé. Ses crescendos sont stupéfiants et le lyrisme qu’elle déploie est difficilement descriptible avec le vocabulaire traditionnel. Ce sont d’autres mots qu’il faudrait inventer pour une telle artiste hors du commun.

Le concert se conclut, après l’intervention du pianiste dans un extrait de Tchaïkovski Opus 12, par quatre romances de Rachmaninov où l’on retrouve les attaques de piani de rêve et la maitrise de la voix mixte qui s’appuie sur un médium consistant et des notes graves de toute beauté alternant avec des fils de voix tenus sur un souffle infini. A noter aussi, l’extrême souci de la prononciation de chaque mot. En l’écoutant on entend tous les rôles lyriques du répertoire qu’elle chante ou pourrait chanter et l’on pense à la définition de « soprano assoluta » (à l’instar d’une Callas qui possédait toutefois une couleur et un timbre différents). On comprend ce qu’elle peut apporter dans les ouvrages de Puccini ou de Richard Strauss, le vérisme ou la musique lyrique slave dont elle est sans doute l’ambassadrice idéale. Mais à travers ces mélodies n’exprime-t-elle pas tout ce que l’opéra est susceptible de lui offrir dans son immense diversité ? Nul doute que tout le répertoire soit largement ouvert à une interprète d’exception qui a été si richement dotée.

Ce récital fut indéniablement pour tous les spectateurs un coup de foudre extraordinaire face à une artiste dont tout l’être entier chante. Ce programme de lied vaut bien, par ailleurs, un opéra intégral car assurément, en une heure et demi d’horloge, Asmik Grigorian a relégué très loin tout ce que l’on peut entendre en plaçant son chant au sommet du zénith.

Christian Jarniat
9 juillet 2023

(1) Publié sous le titre Dissonance en mars 2022
(2) Nom de l’auteur du poème

 

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