Pour ses débuts au Festival d’Aix-en-Provence, la soprano lituanienne Asmik Grigorian s’est associée à son compatriote Lukas Geniušas pour interpréter les ardentes romances de deux compositeurs liés par de multiples affinités esthétiques, Tchaïkovski et Rachmaninov.
Asmik Grigorian, l’une des plus célèbres chanteuses lyriques de sa génération, se double en outre d’une actrice hors pair. Les scènes les plus prestigieuses du monde l’ont accueillie de la Scala de Milan (Lisa de La Dame de Pique) au Festival de Bayreuth (Senta du Vaisseau Fantôme) en passant par le Covent Garden de Londres, l’Opéra de Vienne et l’Opéra de Berlin… Diva attitrée du Festival de Salzbourg elle y a incarné successivement le rôle-titre de Salomé, Chrysothémis dans Elektra, Le Triptyque de Puccini et, dans quelques semaines, elle endossera les atours de Lady Macbeth dans Macbeth de Verdi.
Pour ce récital aixois – dans le grand auditorium du Conservatoire Darius Milhaud qui jouxte le Grand Théâtre de Provence – elle est accompagnée par le pianiste russo-lituanien Lukas Geniušas qui, lui aussi, s’est distingué dans les plus prestigieuses salles de concert et qui a enregistré avec Asmik Grigorian un album consacré aux mélodies de Rachmaninov (1).
Tchaïkovski ouvre la première partie du programme avec cinq extraits des Six Romances : « Au milieu d’un bal bruyant » (Tolstoï) (2) , « De nouveau seul, comme avant » (Rathaus), « Non, seul celui qui connait » (Mey/Goethe), « Une larme tremble » (Tolstoï), « Ne m’interroge pas » (Strougovchtchikov/Goethe) et un extrait des Sept Romances : « Je vous bénis, fôrets » (Tolstoï). Après le « scherzo humoristique » Opus 19 au piano, la seconde partie est consacrée à Rachmaninov avec « Dans le silence d’une nuit secrète » (Fet), « Ne chante pas, ma beauté, en ma présence » (Pouchkine), « Mon enfant, tu es belle comme une fleur » (Plechtcheïev), « Un rêve » (Plechtcheïev), « Eaux Printanières » (Tiouttchev), « Oh, ne sois pas triste ! » (Apoukhtine), « Je t’attends » (Davidova), « Crépuscule » (Tkhorzhevsky), « Ici, il fait bon » (Galina), « Nous nous reposerons » (Tchekhov), « Dissonance » (Fet).
Dès le début, on est saisi et séduit par le timbre unique, la qualité vocale admirable, le souffle inépuisable, la profondeur de l’interprétation de la chanteuse. Ses moyens paraissent sans limites, avec une puissance dans les aigus et une étendue d’une rare égalité des forte aux pianissimi avec, en sus, une sobriété interprétative où exaltation, passion et sentiments sont concentrés de la manière la plus accomplie. Tout au long du récital, la salle retient son souffle, l’ambiance est irréelle car on a la sensation d’écouter la voix la plus belle du monde, d’une souplesse inouïe. Le pianiste et la soprano partagent, de surcroît, une intime complicité musicale en osmose précieuse. Dans la quatrième mélodie la voix d’Asmik Grigorian surpasse la limite de l’angélisme qui vient corroborer sa bouleversante prestation salzbourgeoise de Suor Angelica dans Le Triptyque de Puccini. En outre, quelle classe ! Quelle leçon de chant ! Quelle limpidité dégagée par le plus bel instrument qu’on puisse entendre lequel s’accorde avec bonheur au toucher soyeux du pianiste qui l’accompagne. Tout est musique absolue ! La cinquième mélodie débute sur un rythme joyeux qui se développe dans une envolée lyrique propre à la tessiture d’une soprano spinto pour laisser, in fine, au piano l’apanage des notes sombres. Dans la sixième mélodie, après un récitatif typique des oeuvres de Tchaïkovski, on pense à Tatiana dans son exaltation pour Onéguine. Le piano prend des allures d’orchestre et tout se conclut par une superbe note tenue. Lukas Geniušas seul, termine cette première partie avec le « Scherzo humoristique » de Tchaïkovski dans lequel l’introduction martiale propose une série de notes, où chacune a un sens très précis, avec un art délicat presque surnaturel. L’instrument est à l’égal d’un chanteur avec ses piani éthérés et ses accents impressionnants culminant sur un prodigieux « virtuosissimo ».
Dans la deuxième partie consacrée à Rachmaninov, Asmik Grigorian donne toute la mesure de son lyrisme avec cette voix où tout est plénitude. Il n’y a aucune « phase blanche ». L’homogénéité parfaite de la ligne ne trahit jamais le moindre vibrato. Les superbes couleurs chaudes et moirées déploient toutes leurs séductions tandis que les mezza-voce s’avèrent vertigineuses, ce qui souligne à quel point la technicienne est parvenue à un degré de perfection que peu atteignent. Ces mélodies révèlent également un naturel dans l’interprétation où rien n’apparait sophistiqué, ni « fabriqué ». Cette prodigieuse artiste chante comme elle respire et les passages entre douceur et force ne sont jamais artificiels. La tenue des notes relèvent du miraculeux et de la maîtrise absolue de l’art du chant, sans avoir besoin d’utiliser le moindre effet qui ne serait d’ailleurs que susceptible de le dénaturer. Les suraigus sont de véritables perles d’eau. Tout semble en outre aisé, dans l’engagement lyrique d’autant que celui-ci s’exprime sans le recours à des gestes inutiles mais avec une sobriété idéale au service de la musique. La sixième mélodie est exprimée avec, à fleur de lèvres, une merveilleuse ingénuité et un « art de dire » consommé qui finit par exhaler une indicible émotion et ce, avec une économie incroyable de moyens. Voici une interprète qui atteint des sommets en tutoyant les dieux grâce à une introspection exceptionnelle doublée d’un art sublime du phrasé. Ses crescendos sont stupéfiants et le lyrisme qu’elle déploie est difficilement descriptible avec le vocabulaire traditionnel. Ce sont d’autres mots qu’il faudrait inventer pour une telle artiste hors du commun.
Le concert se conclut, après l’intervention du pianiste dans un extrait de Tchaïkovski Opus 12, par quatre romances de Rachmaninov où l’on retrouve les attaques de piani de rêve et la maitrise de la voix mixte qui s’appuie sur un médium consistant et des notes graves de toute beauté alternant avec des fils de voix tenus sur un souffle infini. A noter aussi, l’extrême souci de la prononciation de chaque mot. En l’écoutant on entend tous les rôles lyriques du répertoire qu’elle chante ou pourrait chanter et l’on pense à la définition de « soprano assoluta » (à l’instar d’une Callas qui possédait toutefois une couleur et un timbre différents). On comprend ce qu’elle peut apporter dans les ouvrages de Puccini ou de Richard Strauss, le vérisme ou la musique lyrique slave dont elle est sans doute l’ambassadrice idéale. Mais à travers ces mélodies n’exprime-t-elle pas tout ce que l’opéra est susceptible de lui offrir dans son immense diversité ? Nul doute que tout le répertoire soit largement ouvert à une interprète d’exception qui a été si richement dotée.
Ce récital fut indéniablement pour tous les spectateurs un coup de foudre extraordinaire face à une artiste dont tout l’être entier chante. Ce programme de lied vaut bien, par ailleurs, un opéra intégral car assurément, en une heure et demi d’horloge, Asmik Grigorian a relégué très loin tout ce que l’on peut entendre en plaçant son chant au sommet du zénith.
Christian Jarniat
9 juillet 2023
(1) Publié sous le titre Dissonance en mars 2022
(2) Nom de l’auteur du poème
Aix-en-Provence Festival : Asmik Grigorian’s pinnacle of vocal perfection and interpretative emotion.
For her debut at the Aix-en-Provence Festival, Lithuanian soprano Asmik Grigorian teamed up with her compatriot Lukas Geniušas to perform the impassioned romances of two composers linked by multiple aesthetic affinities, Tchaikovski and Rachmaninoff.
Asmik Grigorian, one of the most famous lyric singers of her generation, is also a peerless actress. The world’s most prestigious stages have welcomed her from La Scala in Milan (Lisa from The Queen of Spades) to the Bayreuth Festival (Senta from The Flying Dutchman) via London’s Covent Garden, the Vienna Opera, and the Berlin Opera… As a diva of the Salzburg Festival, she has successively embodied the title role of Salome, Chrysothemis in Elektra, Puccini’s Trittico and in a few weeks, she will take on the role of Lady Macbeth in Verdi’s Macbeth.
For this recital in Aix – taking place in the grand auditorium of the Darius Milhaud Conservatory, adjacent to the Grand Théâtre de Provence – she is accompanied by Russo-Lithuanian pianist Lukas Geniušas, who has also distinguished himself in the most prestigious concert halls and who has recorded an album dedicated to Rachmaninoff’s melodies with Asmik Grigorian(1).
Tchaikovsky opens the first part of the program with five excerpts from Six Romances: “Amid a noisy ball” (Tolstoï)(2), “Again alone, as before” (Rathaus), “No, only he who knows” (Mey/Goethe), “A tear trembles” (Tolstoï), “Don’t ask me” (Strougovchtchikov/Goethe) and an excerpt from Seven Romances : “I bless you, forests” (Tolstoï). After the “humorous scherzo” Opus 19 on the piano, the second part is dedicated to Rachmaninoff with “In the silence of a secret night” (Fet), “Do not sing, my beauty, in my presence” (Pushkin), “My child, you are as beautiful as a flower” (Plechtcheïev), “A dream” (Plechtcheïev), “Spring Waters” (Tyutchev), “Oh, don’t be sad!” (Apoukhtine), “I am waiting for you” (Davidova), “Twilight” (Tkhorzhevsky), “It’s good here” (Galina), “We shall rest” (Chekhov), “Dissonance” (Fet).
From the start, we are seized and charmed by the unique tone of voice, admirable vocal quality, inexhaustible breath, and depth of the singer’s interpretation. Her abilities seem limitless, with a power in the highs and a range of a rare equality from forte to pianissimi, in addition to an interpretive sobriety where exaltation, passion, and feelings are concentrated in the most accomplished manner.
Throughout the recital, the audience holds its breath, the atmosphere is unreal because we have the sensation of listening to the most beautiful voice in the world.
The pianist and the soprano share an musical intimacy priceless harmony. In the fourth melody, Asmik Grigorian’s voice surpasses the bounds of ethereality, corroborating her moving Salzburg performance of Suor Angelica in Puccini’s Trittico. How elegant ! What a singing lesson ! What clarity is brought out by the most beautiful instrument that can be heard, which happily harmonizes with the silky touch of the accompanying pianist.
Everything is pure music!
The fifth melody begins on a joyous rhythm that develops in a lyrical flight, befiting the range of proper of a spinto soprano, to ultimately leaves the piano the privilege of expressing the darker notes. In the sixth melody, after a recitative typical of Tchaikovsky’s works, we think of Tatiana in her exaltation for Onegin. The piano takes on the guise of an orchestra, and everything concludes with a superb sustained note. Lukas Geniušas alone finishes this first part with Tchaikovski’s “Humorous Scherzo,” in which the martial introduction proposes a series of notes, each with a very precise sense, with a delicate, almost supernatural art. The instrument is on par with a singer with its ethereal piani and impressive accents culminating in a prodigious “virtuosissimo.”
In the second part dedicated to Rachmaninoff, Asmik Grigorian fully showcases her lyricism with a voice that radiates complete fullness. There are no ‘blank phases’. The flawless homogeneity of the vocal line never betrays even the slightest vibrato.
The superb warm and iridescent colors unfurl their full allure, while the mezza-voce passages prove dizzyingly sublime, underscoring just how much this skilled artist has reached a level of perfection that few achieve. These melodies also reveal a naturalness in interpretation where nothing appears contrived or ‘manufactured’. This extraordinary artist sings as effortlessly as she breathes, and the transitions between softness and power are never artificial. The sustained notes are nothing short of miraculous, demonstrating absolute mastery of the art of singing, without the need to employ any effect that could potentially distort it.
The high notes are akin to pure pearls. Everything seems effortless in her lyrical commitment as it is expressed without the need for superfluous gestures but with an ideal simplicity in service of the music.
The sixth melody is delivered with a wonderful innocence and a masterful ‘art of speech’ barely whispered, which ultimately exudes an ineffable emotion, and all this with an incredible economy of means. Here is a performer who reaches peaks by brushing the heavens with exceptional introspection coupled with a sublime art of phrasing. Her crescendos are astouding and the lyricism she deploys is hard to describe with actual words : One might say, that new words would need to be invented to describe such an extraordinary artist .
The concert concludes, following the pianist’s performance of an excerpt from Tchaikovski’s Opus 12, with four Rachmaninov romances. Here we find dreamy piani attacks and mastery of mixed voice that relies on a robust middle register and stunningly beautiful low notes, alternating with finely spun phrases sustained on an endless breath.
Notably, there is extreme caretaken in the pronunciation of each word. Listening to her, one hears all the lyrical roles in the repertoire that she sings or could sing, and one thinks of the definition of ‘soprano assoluta’ (akin to a Callas, albeit with a different color and timbre of voice). One can comprehend what she could bring to the works of Puccini or Richard Strauss, verismo or Slavic lyrical music – she is no doubt the ideal ambassador for these. But through these melodies, isn’t she expressing everything that opera, in its immense diversity, can potentially offer her ? It is beyond doubt that the entire repertoire is wide open to a performer of such exceptional caliber, who has been so richly endowed
This recital was undoubtedly an extraordinary revelation for all spectators, facing an artist whose whole being sings. This lieder program is indeed worth a full opera, as certainly, in an hour and a half, Asmik Grigorian has vastly surpassed anything one can hear, placing her singing at the pinnacle of excellence.
Christian Jarniat
9th July 2023
(1) Published under the title name “Dissonance” in March 2022
(2) Name of the poem’s author
Traduit en anglais par Cécile Day
