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Falstaff à l’Opéra de Nice

Falstaff à l’Opéra de Nice

vendredi 31 mars 2023
Final de Falstaff ©Dominique Jaussein

Depuis plus de 20 ans Falstaff n’avait été représenté à l’Opéra de Nice. (Il faut en effet remonter en 2001 où Bruno Pola tenait le rôle-titre. Il s’agissait au demeurant d’une reprise de la production de 1997 de Gian-Carlo del Monaco avec Ruggero Raimondi en Falstaff et pour le rôle de Fenton un jeune ténor de 24 ans à l’orée de sa carrière : Juan Diego Florez). En revanche dans la région, l’œuvre de Verdi fut à l’affiche de l’Opéra de Monte-Carlo comme à celui de Marseille dans la remarquable production signée Jean-Louis Grinda.

Falstaff : un chef d’œuvre théâtral absolu.

Quel joyau théâtral que ces Joyeuses Commères de Windsor (1602) ! Et il fallait bien le génie d’un Arrigo Boito, l’un des plus éminents romancier, poète et librettiste italien de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème (également compositeur à qui l’on doit notamment le célèbrE Mefistofele) pour adapter avec une maîtrise exceptionnelle la comédie de Shakespeare ! On est ici très loin de certains livrets qu’on ne peut considérer comme des « prodiges » de littérature et qui parfois ne seraient rien sans le génie des musiciens qui les ont largement transcendés ! Par ailleurs il est incontestable que Falstaff est un chef-d’œuvre absolu dont le texte tranche singulièrement par rapport aux livrets antérieurs de la production de Verdi sur des sujets souvent « historiques », alors qu’il s’agit ici d’une comédie trépidante qui clôt l’impressionnant édifice lyrique et la vie d’un géant musical du 19ème siècle en un immense éclat de rire.

Six années séparent (1) Otello (1887) de Falstaff (1893) qui constituera donc l’ultime opus de Verdi et son testament lyrique. Traits communs entre le guerrier maure et le « pancione » anglais : Shakespeare pour le théâtre, Boito pour le livret, Verdi pour la musique.

Dans Les Joyeuses Commères de Windsor le chevalier Falstaff, après de bons et loyaux services auprès du roi Henri IV d’Angleterre, s’est retiré de l’armée à la fois vieilli et malade dans une taverne devenue son repaire. Amateur de bon vin, il est également attiré par les femmes qu’il croit pouvoir séduire malgré un physique difforme et une bedaine devenue énorme.

Boito suit d’assez près la trame shakespearienne. Ses deux valets Bardolfo et Pistola s’ingénient à  soutirer de l’argent à Falstaff de sorte qu’il se trouve quasiment au bord de la ruine. Ce qui ne l’empêche aucunement de jeter son dévolu sur deux femmes nobles, Alice Ford et Meg Page, qu’il entend séduire toutes deux en même temps. D’où une série d’aventures qui tournent rapidement à de nombreux contretemps engendrant des situations cocasses, d’autant que dans cette histoire, les femmes – comme c’est très souvent le cas – savent astucieusement mener les hommes par le bout du nez et arriver à leurs (bonnes) fins. Une aubaine donc, pour un metteur en scène qui possède toutes les possibilités d’ en tirer le meilleur parti.

Une action judicieusement transposée.

On attendait en conséquence, avec autant d’impatience que de curiosité, la mise en scène de Daniel Benoin (également en charge des lumières) directeur du Théâtre Anthea d’Antibes, régulièrement invité par l’Opéra de Nice (puisqu’on lui doit notamment les productions de La Bohème, Madame Butterfly, Carmen, Don Giovanni, Les Noces de Figaro, Cosi fan tutte, Macbeth…).

Daniel Benoin a choisi de transposer l’action, qui chez Shakespeare se déroule au 15ème siècle, dans un univers contemporain. Dans le programme de salle, le metteur en scène précise que son “Falstaff est un ancien biker, un peu rock-and-roll qui vit dans le souvenir des années 80 quand il était jeune et séduisant”.

La transposition est parfaitement réussie et, une fois de plus, on pourra souligner que les « mythes éternels » (Don Juan et la soif pathologique et désabusée de la conquête, Le Misanthrope et le dégoût de la société, Roméo et Juliette et l’amour impossible au sein de deux clans rivaux etc.) peuvent être placés sans problème en quelque lieu que ce soit et dans n’importe quelle époque (à condition d’en respecter le thème et l’esprit). Qui pourrait donc s’effaroucher de cette démarche ? Aujourd’hui la « transposition temporelle » est devenue monnaie courante (et en tout cas, elle est quasiment de règle dans le « théâtre parlé »), de telle sorte que les mises en scène qualifiées de « classiques  sont presque devenues l’exception. Rien à redire à cela, d’autant que ce processus d’ « actualisation » met les œuvres lyriques à la portée de spectateurs plus jeunes et s’accordent avec la sensibilité d’un public d’aujourd’hui (on ne va pas revenir sempiternellement sur l’exemple-type – pour ne citer que celui-ci – de la Tétralogie de Wagner mise en scène par Patrice Chéreau qui fut à la fois, scandale et triomphe en son temps).

Une scénographie impressionnante et une mise en scène traitant de l’opposition entre deux mondes ainsi qu’une réflexion sur la vieillesse.

La scénographie utilise deux décors (signés Christophe Pitoiset et Daniel Benoin) : d’une part au pied d’un HLM délabré d’un quartier « défavorisé » et d’autre part, à plusieurs kilomètres de distance dans une banlieue chic à l’intérieur d’un domaine boisé dans lequel ont été édifiées des villas bourgeoises et élégantes dotées de piscine.

Le rideau s’ouvre sur le squat où l’on perçoit au lointain, des tours élevées d’immeuble. Les murs sont tagués de bas en haut avec d’énormes lettres et des « caricatures » de visages grinçants(2). L’extérieur de la « taverne » à jardin voisine avec un autre bâtiment auquel on parvient aux étages supérieurs par un escalier où des prostituées accueillent leurs clients. A cour, une grille permet l’accès à ce lieu délabré encombré d’une immense poubelle. Falstaff et ses compagnons Bardolfo et Pistola y vivent de petits trafics illicites entourés de personnages interlopes.

Le deuxième décor est celui de la maison de Ford où Falstaff va tenter de forcer la vertu des deux riches bourgeoises. Nous sommes transportés à plusieurs kilomètres de distance à l’interieur d’un domaine boisé dans lequel ont été édifiées des villas élégantes dotées de piscine et hammam. C’est dans celui-ci, au lieu du traditionnel paravent, que vont tenter de se dissimuler dans un premier temps Falstaff puis le couple amoureux formé par Nanetta et Fenton. Bien entendu, au bord de la piscine, les héroïnes féminines sont en maillots de bains. Loin des costumes empesés des commères du 15ème siècle. Pour éviter le « temps mort » des changements de décor, une vidéo est projetée sur tout l’espace d’un écran à l’avant-scène et ce sont des allées et venues entre la place où se situe la taverne de Falstaff et le pavillon dans la forêt des Ford avec les travellings ultra-rapides soit sur les routes qui traversent successivement les quartiers mal famés, les tunnels autoroutiers quelque peu sordides, la forêt et les pavillons paisibles. Il y a également des survols qui permettent de contempler la ville vue d’en haut. (superbe travail de Paulo Correia !). Dans la forêt revient, comme un leitmotiv l’image du cerf avec ses impressionnantes ramures symbole des attributs que Falstaff en chasseur noir, portera sur sa tête (emblème comique du « cornuto »). La mascarade nocturne de l’acte 3 de la forêt de Windsor est habilement déplacée puisqu’elle se déroule sur la place de la taverne sur laquelle on apporte tout un lot d’immenses plantes vertes transformant ainsi cette soirée à l’origine « sylvestre » en une sorte de « party » costumée où l’on s’en donne à cœur joie dans la débauche (beaux et suggestifs costumes de Nathalie Bérard-Benoin).

Comme le souligne le metteur en scène, “On a vraiment deux mondes en totale opposition et, d’une certaine manière, assez imperméables”.

Pour Daniel Benoin, Falstaff est d’une certaine manière “…une mise en abyme de Verdi lui-même, âgé… qui a connu une vie éclatante… mais qui voit la fin arriver. En effet il y a ici une réflexion sur l’âge, sur le temps qui passe, sur les générations qui se succèdent, tout cela avec toujours beaucoup de tendresse et d’humour… Falstaff se sent toujours aussi irrésistible que quand il était jeune mais aussi parce qu’il a de sérieux problèmes d’argent, avoir une ou deux maîtresses aussi riches qu’Alice ou Meg, serait une aubaine pour ses finances autant que pour son égo. Mais Alice et Meg aussi sont fascinées par le mode de vie de ce vieux bonhomme qui traîne derrière lui tout un imaginaire de liberté et de plaisir alors qu’elles sont plutôt enfermées dans un cadre bourgeois où rien ne dépasse.”

Daniel Benoin a ici, à notre avis, réalisé sa meilleure mise en scène et à notre sens, la plus aboutie de sa production lyrique. En outre, il a eu la chance de disposer de chanteurs ayant tous idéalement le physique de leur rôle et qui savent se mouvoir comme des comédiens de théatre voire de cinéma.

Falstaff tranche singulièrement avec les autres ouvrages de Verdi, offrant un langage musical et théâtral fulgurant qui s’accorde parfaitement avec la vélocité de l’action et le débit rapide des dialogues chantés. Ceci permet au metteur en scène d’imprimer un rythme haletant au jeu d’acteurs et celui-ci est en l’occurrence parfaitement réussi. Nous sommes dans une sorte de comédie musicale avant la lettre et l’on ne peut s’empêcher de faire un parallèle, par exemple, avec Street Scene de Kurt Weill.

Une partition étincelante servie par un maestro spécialiste de Verdi

La partition du dernier opéra de Verdi est d’une structure différente de sa production antérieure. Le compositeur s’est complètement affranchi de sa période belcantiste (souvent soumise à une « structure obligée » : récitatif d’introduction suivi d’une aria habituellement conclue d’une cabalette). Le langage musical est désormais continu comme dans les opéras de Wagner ainsi que dans les œuvres de Richard Strauss ou encore dans celles des compositeurs véristes au premier rang desquels Puccini. Il apporte ainsi une modernité que l’on va retrouver dans toutes les œuvres lyriques du 20ème siècle. Tout se terminant par le fantastique chorus de l’ensemble des protagonistes la fameuse fugue « Tutto il mondo é burlo » (« Tout le monde n’est que farce »).

On ne peut qu’admirer la magistrale direction musicale de Daniele Callegari qui avait déjà été au pupitre du Macbeth (également mis en scène par Daniel Benoin). On sait que le maestro est un immense spécialiste des œuvres de Verdi et on a ici, la confirmation de son affinité avec l’illustre compositeur italien. Sa précision, son énergie, son implication – on le voit ici chanter quasiment toute l’œuvre du bout des lèvres – font merveille et l’Orchestre Philharmonique de Nice est transcendé par cette électrisante direction. Tout est parfaitement exprimé avec concision par son directeur musical dans son propos pour le programme de salle : Falstaff se différencie des autres ouvrages du maitre italien « par l’utilisation de l’orchestre. D’habitude l’orchestre de Verdi commente une action, donne des éclairages à une scène, la ponctue… Ici l’orchestre n’est pas un commentateur mais un personnage à part entière et plus qu’un simple personnage : un protagoniste ! Chaque instrument est traité avec une finesse d’orfèvre pour créer des sortes d’onomatopées, des sonorités, des rythmes, qui en font l’élément clé de l’action ».

Une distribution de chanteurs-comédiens maîtrisant avec bonheur « l’esprit de troupe »

Falstaff est ce que l’on peut qualifier « d’opéra choral », en ce sens qu’il n’y a pas de protagoniste isolé qui porte seul sur ses épaules tout l’opéra (l’exemple typique étant – parmi d’autres – Cio-Cio-San dans Madame Butterfly). On ne se trouve pas davantage dans les mêmes contraintes que par exemple dans Le Trouvère où l’aspect vocal est absolument primordial parce qu’il doit être au premier plan. D’autant qu’ici, on est plus proche dans le phrasé vocal d’un Mozart (“modernisé”) que dans les œuvres traditionnelles de Verdi. La musicalité des chanteurs va de pair avec l’habileté des comédiens comme on l’a précédemment souligné et tous les interprètes possèdent en l’occurrence ces deux indispensables ingrédients. Nul besoin d’avoir des voix d’une dimension extravagante, il faut en premier lieu être un parfait musicien. Et c’est le cas pour tous ceux qui contribuent à l’excellente distribution que l’on citera donc en un hommage global sans opérer de distinction car ils maîtrisent ici ce qui ce qui fait en outre le succès de pareille œuvre : « l’esprit de troupe »: Roberto de Candia (Sir John Falstaff), Vladimir Stoyanov (Ford), Alexandra Marcellier (Alice Ford), Rocio Perez (Nannetta), Davide Giusti (Fenton), Kamelia Kader(Quickly), Marina Ogii (Meg Page), Thomas Morris (Docteur Caïus), Vincent Ordonneau (Bardolfo), Patrick Bolleire (Pistola). Le chœur (sous la direction de Alessandro Zuppardo) a lui aussi joué le jeu et obtenu sa part légitime de succès.

Christian Jarniat

31 mars 2023

(1) On est loin de la célèbre trilogie de Verdi composée en seulement deux années Rigoletto (1851), Le Trouvère (1853) et La Traviata (1853).
(2) Participation graphique du street artiste OTOM

 

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