L’art du chant entre noblesse stylistique et souveraineté vocale dans un programme éclectique
Le concert de clôture de la saison lyrique monégasque réunissant Elīna Garanča, l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo dirigé par Henrik Nánási et le Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo, s’impose d’emblée comme un événement majeur. Il met en lumière une artiste dont le parcours, des rôles mozartiens aux emplois les plus dramatiques, illustre une intelligence vocale et stylistique exceptionnelle. Que de chemin parcouru depuis que nous eûmes le privilège de l’entendre dans son fascinant Octavian du Chevalier à la Rose de Richard Strauss en 2006 à l’Opéra de Vienne !

Le récital de la cantatrice lettone donné en ce mois de mars à l’Auditorium Rainier III de Monaco propose une galerie de rôles, une succession d’incarnations qui dessinent le portrait artistique d’une chanteuse parvenue à un degré rare de maturité artistique.
Contrairement à certaines interprètes qui privilégient l’expressivité extérieure, chez Elīna Garanča prime une économie de moyens, qui exclut tout effet inutile et une esthétique de la retenue qui caractérise tout son art.
Dès les premières mesures, le timbre d’une parfaite homogénéité, sert un chant d’une extrême élégance comme le démontre d’entrée l’air de Jeanne dans La Pucelle d’Orléans de Tchaïkowski « Da, chas nastal »

Dans « Mon cœur s’ouvre à ta voix » de Samson et Dalila, à la ligne souveraine se conjuguent une sensualité maîtrisée et une diction irréprochable.
Adriana Lecouvreur nous offre ce qui constitue sans doute le moment le plus saisissant de la soirée mettant en exergue son aisance dans l’ambivalence de la tessiture. En quelques minutes, Garanča passe en effet du rôle d’Adrienne avec « Io son l’umile ancella » – aérien et typiquement soprano avec une émission diaphane et un aigu se déployant avec naturel – à celui de la Princesse de Bouillon lançant une « Acerba voluttà » ancrée dans une veine de mezzo dramatique dotée d’un médium large et puissant et d’un grave sombre. Cette capacité de maîtriser deux rôles vocalement si dissemblables sans la moindre rupture constitue l’un des phénomènes les plus remarquables de son art.
Le répertoire italien révèle encore une densité dramatique accrue, dans Santuzza de Cavalleria rusticana, (« Voi lo sapete, o mamma » suivi de « Inegiamo il signor » somptueux sans pour autant sacrifier l’élégance du phrasé).

La dernière partie du programme, consacrée à Carmen (« Habanera ») illustre parfaitement cette intelligence stylistique. Entourée d’un chœur particulièrement engagé, Garanča propose une lecture stylisée de l’héroïne, évitant toute vulgarité où la séduction procède du chant lui-même plutôt que de l’effet.
La soirée s’achève dans un éclat virtuose avec « Carceleras » extrait de la zarzuella Las Hijas del Zebedeo de Chapí. Garanča y déploie une agilité remarquable, un sens du rythme incisif et une projection brillante qui emporte l’adhésion immédiate du public, avant que le bis, « Marechiare » de Tosti, n’offre un moment de pure simplicité, presque intime pour mieux toucher.
Plus qu’un récital, cette soirée aura offert le portrait d’une artiste au sommet de ses moyens, dont l’art, fondé sur la maîtrise, l’intelligence et la mesure, atteint aujourd’hui un degré d’accomplissement exceptionnel.

Des partenaires de choix : L’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo et le chœur de l’Opéra de Monte-Carlo
Sous la direction énergique et brillante du chef hongrois Henrik Nánási, l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo se révèle un partenaire attentif et de très haut niveau offrant à la cantatrice un écrin de choix et déployant une riche palette de couleurs dans l’ouverture de Ruslan et Ludmila de Glinka parée d’un éclat virtuose ou de La Forza del destino de Verdi dans toute sa tension dramatique ainsi que dans l’intermezzo chaleureux de Cavalleria rusticana de Mascagni ou l’incisif prélude de Carmen de Bizet.

Un autre aspect remarquable – et non des moindres – du concert réside dans l’intégration du Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo, fervent dans « L’aube qui blanchit déjà les coteaux » de Samson et Dalila, remarquable de projection dans La Gioconda de Ponchielli (« Feste, pane! »), et traduisant avec exactitude l’atmosphère quasi liturgique de « O Signore, dal tetto natio » de I Lombardi alla prima crociata de Verdi Mais c’est sans doute dans Cavalleria rusticana que cette dimension collective atteint son apogée : le « Regina Coeli… Inneggiamo », un moment de recueillement d’une grande intensité, associant soliste et chœur, d’une puissance émotionnelle rare, magnifiée par la direction ample de Henrik Nánási.

Un triomphe amplement mérité
L’accueil réservé aux protagonistes de ce concert et tout particulièrement à une diva au sommet de son art – capable de concilier exigence technique, intelligence musicale et présence scénique et délivrant une leçon de chant et de style d’une rigueur et d’une élégance exemplaire – est à la mesure de cette soirée
Ovations, rappels, enthousiasme palpable : tout concourt à faire de ce concert une véritable apothéose.
Christian JARNIAT
31 mars 2026
Direction musicale : Henrik Nánási
Mezzo-soprano : Elīna Garanča
Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo (Chef de chœur : Stefano Visconti)






