Le Théâtre de la Gärtnerplatz de Munich propose une lecture divertissante, pointue et d’une grande lisibilité du Voyage à Reims de Gioachino Rossini. Conçu à l’origine comme une œuvre de circonstance pour le couronnement de Charles X en 1825 (voir notre article), cet opéra trouve dans la mise en scène de Dirk Schmeding et sous la direction d’Enrico Lombardi une incarnation visuelle et dramatique d’une grande précision analytique. Loin de se réduire aux usages d’un hommage dynastique, la production bavaroise érige avec un regard amusé le huis clos thermal en une parabole sur l’immobilité européenne et le narcissisme contemporain, en s’appuyant sur les ressources techniques et stylistiques du bel canto.

Dès l’ouverture, le décor pensé par Robert Schweer réinvente le lobby de l’Hôtel du Lys d’or dans un style évoquant l’architecture hôtelière des années 1920-1930. Les éléments héraldiques y sont soigneusement distribués, de la grande fleur de lys surplombant la réception aux motifs du plafond où s’alignent des pétales verticaux et lancéolés, rappels du pouvoir royal français vers lequel converge théoriquement cette société aristocratique. Le propos scénique s’éloigne toutefois du réalisme historique : durant l’ouverture, le personnel de l’établissement, constitué du chœur et du ballet, exécute des mouvements de yoga et de gymnastique et déambule avec des postures saccadées.

Cette gestuelle caricaturale introduit la figure de la comtesse Folleville, incarnée par Andreja Zidaric vêtue d’une tenue rouge moulante. L’obsession du paraître s’y trouve dépeinte avec un sens du comique bien appuyé : le drame de la malle perdue trouve son dénouement dans la livraison d’un carton volumineux d’où sort un bibi d’une taille dérisoire, avant que le personnage ne vienne s’immobiliser au centre d’un cadre vide, matérialisant son propre culte de l’image. Comme l’Iphis de La Bruyère, la comtesse ne se croit plus habillée.

La dramaturgie orchestre ensuite le glissement progressif de la villégiature vers la clinique psychiatrique pour patients fortunés. Cette transition s’opère par des micro-actions scéniques, à l’instar du médecin injectant des tranquillisants dans des pommes distribuées aux pensionnaires, ou d’un jeu de décalage instrumental où Lord Sidney mime un solo de flûte sur scène tandis que le trait de virtuosité est exécuté par le flûtiste de l’orchestration. Face à l’impossibilité de quitter les lieux, l’espace scénique adapte sa typologie. Corinne, poétesse caractérisée par une anthropophobie maladive, s’isole dans un caisson rose évoquant une malle de transport hyperdimensionnée pour harpe, tandis que les costumes dessinés par Britta Leonhardt suivent une gradation précise : aux serviteurs en tablier blanc succèdent des infirmiers en tenue verte, puis des troupiers d’opérette et des pom-pom girls, tous costumés de rouge et d’or. La chorégraphie de Kerstin Ried intègre notamment des éléments stylisés de la tyrolienne et du Schuhplattler — cette danse traditionnelle bavaroise et tyrolienne où les danseurs frappent leurs cuisses et leurs semelles en rythme —, pendant que l’espace s’équipe de caméras de surveillance et qu’un réceptionniste s’arme d’un fusil.
Sur le plan musical, la conduite d’Enrico Lombardi privilégie la clarté polyphonique et la rigueur d’ensemble. En écartant tout caprice de primadonna au profit d’un équilibre de musique de chambre, la direction ajuste les proportions entre les dix rôles solistes, mettant tout particulièrement en valeur la lisibilité et l’équilibre du premier sextuor. L’orchestre structure attentivement les dynamiques de la partition rossinienne, notamment dans l’élargissement des formes et la construction du Gran Pezzo Concertato à quatorze voix, où les superpositions de motifs musicaux créent un sentiment d’accumulation sonore parfaitement maîtrisé. La partition agit comme un mécanisme sous tension où l’élan musical compense sans cesse la stase dramatique, illustrant la maxime de Sénèque retenue par la dramaturgie : « Hoc se quisque modo semper fugit. Sed quid prodest, si non effugit? » (C’est ainsi que chacun se fuit toujours soi-même. Mais à quoi bon, s’il ne peut s’échapper ?).

La distribution réunie pour la représentation du 18 octobre 2026 répond avec une belle aisance aux exigences de la vocalité rossinienne, où l’agilité pyrotechnique s’articule constamment à la ligne de chant. Andreja Zidaric insuffle à la Comtesse Folleville une conduite du souffle maîtrisée, négociant les vocalises de la virtuosité belcantiste avec une assurance certaine. À ses côtés, la Corinna de Réka Kristóf déploie une ligne lyrique fluide et déliée, tandis que Jennifer O’Loughlin donne à Madame Cortese une présence vocale solidement assise.

Anna Agathonos affirme une composition remarquée en Marquise Melibea, servie par un grimage travaillé, une coiffure particulièrement élaborée et un engagement scénique remarquable qui donne du relief au personnage. Pour ses débuts sur la scène du Gärtnerplatztheater, Antonio Mandrillo fait montre d’une belle aisance dans le registre aigu sous les traits du Chevalier Belfiore. En Comte Libenskof, Gyula Rab séduit certes par la beauté de la voix et la justesse de l’émission, mais accuse un manque de projection notable pour s’imposer pleinement.

Ludwig Mittelhammer signe quant à lui l’une des incarnations théâtrales les plus abouties de la soirée en Lord Sidney : affublé d’une perruque rousse au ton délibérément cliché, il impose une présence scénique affirmée et un chant d’une belle distinction. Timos Sirlantzis se révèle fort amusant dans l’air du Catalogue de Don Profondo, tirant parti d’un sillabato virtuose enrichi d’effets de falsetto et d’imitations savoureuses des accents allemand, anglais et russe.

Le Baron Trombonok de Levente Páll apporte un contrepoint solide et plein d’autorité bouffe. Silhouette pittoresque arborant l’allure d’un chef d’orchestre à la chevelure ébouriffée, les bras encombrés de partitions, il assume avec une grande bonhommie sa fonction de maître de cérémonie et de conciliateur mélomane. Le Don Álvaro de Matija Meić apporte une touche comique efficace en esquissant une sévillane aux mouvements de bassin suggestifs, bien entouré par le Don Prudenzio de Lukas Enoch Lemcke, ainsi que par les interventions appliquées de Juan Carlos Falcón, Anna Tetruashvili, Tamara Obermayr, Gregor Reinhold et Juho Stén.
L’issue du spectacle formalise le constat de cette impossibilité d’agir par une suite d’images scéniques rigoureusement agencées. Lors du final, où la société thermale arbore des chapeaux festifs évoquant la Saint-Sylvestre, Corinne intervient suspendue dans les airs sur un triple haut-parleur pour déclamer son ode improvisée. Des pupitres de musique dorés, reliés à des fils descendant des cintres, structurent le plateau tandis que Madame Cortese reçoit les attributs du couronnement. L’annonce d’un report des festivités à Paris scelle la soirée, clôturée par une tombée de serpentins et de confettis dorés sur la scène et le parterre. En faisant prévaloir la précision collective sur la démonstration individuelle, la troupe du Staatstheater am Gärtnerplatz fait preuve d’un esprit de corps et d’une cohésion d’ensemble remarquables, achevant cette étude des comportements collectifs par une stricte démonstration de théâtre musical.
Luc-Henri ROGER
Distribution du 18 octobre 2026
Direction musicale : Enrico Lombardi
Mise en scène : Dirk Schmeding
Décors : Robert Schweer
Costumes : Britta Leonhardt
Chorégraphie : Kerstin Ried
Lumières : Michael Heidinger
Dramaturgie : Michael Alexander Rinz
Corinna : Réka Kristóf
Marquise Melibea : Anna Agathonos
Comtesse Folleville : Andreja Zidaric
Madame Cortese : Jennifer O’Loughlin
Chevalier Belfiore : Antonio Mandrillo
Comte Libenskof : Gyula Rab
Lord Sidney : Ludwig Mittelhammer
Don Profondo : Timos Sirlantzis
Baron Trombonok : Levente Páll
Don Álvaro : Matija Meić
Don Prudenzio : Lukas Enoch Lemcke
Don Luigino : Juan Carlos Falcón
Maddalena : Anna Tetruashvili
Modestina : Tamara Obermayr
Zefirino-Gelsomino : Gregor Reinhold
Antonio : Juho Stén
Chœur et figurants du Théâtre national du Gärtnerplatz
Orchestre du Théâtre national du Gärtnerplatz











