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Don carlos à l’opéra de Lyon

Don carlos à l’opéra de Lyon

vendredi 6 avril 2018
Photo Jean-Louis Fernandez

L’Opéra de Lyon vient de terminer son festival annuel, consacré cette année à la question du pouvoir chez Verdi, par une série de représentations de Don Carlos (succédant à Attila et Macbeth), dans sa version originale – dite « de Paris » – en français et en 5 actes, donnant à entendre plus de 4 heures de musique, soit l’opéra le plus long de toute la production du maître de Busseto !

Disons d’emblée que, du point de vue musicologique, nous avons assisté à une soirée à marquer d’une pierre milliaire : non seulement y figurait l’ensemble de la partition prévue par le compositeur avant les coupures rendues indispensables, à la création du 11 mars 1867 au théâtre impérial de l’Opéra de Paris, par l’obligation de terminer le spectacle avant minuit (et permettre ainsi aux spectateurs de ne pas rater le dernier départ des lignes pour la banlieue) mais, de plus, de larges extraits du ballet, La Peregrina- que, personnellement, nous ne connaissions qu’au disque- étaient insérés au premier tableau du troisième acte, restituant, au moins musicalement, le contexte original !

Evacuons cependant très vite le seul point regrettable de la soirée, la chorégraphie d’Ashley Wright , où, après une première scène qui voit l’ensemble des danseurs, figurants et choristes, exécuter un dérivé de pas de madison (…), la pluie se met à tomber sur scène et donne le départ d’une danse semi-dénudée où les 4 danseurs solistes, par leurs mouvements syncopés, veulent peut-être évoquer, malheureusement de façon assez grotesque, les danses de St. Guy ou autres folies et extases mystiques qui, au XVIème siècle, s’emparaient de malheureux, promis ainsi aux flammes de l’autodafé !

Opéra d’orchestre, plus encore dans sa version originale, Don Carlos mêle subtilement effets de Grand Opéra (on sait que Verdi voulait y battre, sur son propre terrain, le maître Meyerbeer) et accents intimistes voire chambristes…le tout en respectant, ici scrupuleusement, la langue française et une pulsation rythmique que Verdi a particulièrement travaillée lors des répétitions avec les solistes.

Magnifiquement servie par son nouveau chef permanent, le milanais Daniele Rustioni, qui sait galvaniser un orchestre national de Lyon attentif à sa moindre recherche de couleurs, de contrastes et de « clair-obscur » (si important dans cet ouvrage) et ne néglige jamais, en authentique chef de théâtre, de donner au chœur- superlatif ! – et aux solistes la moindre des attaques, cette version française ne nous avait jamais encore paru aussi légitime et…naturelle, tout simplement.

Mettre en scène cet « opéra du malheur », tel que le nomme Christophe Honoré, son maitre d’œuvre à Lyon, relève toujours du défi car, comme l’explique ce dernier, il faut tout à la fois jouer sur la dimension intimiste de l’ouvrage (sans tomber dans le pur drame bourgeois…) et sur le souffle de l’Histoire qui le parcourt (sans tomber dans les travers du genre Grand Opéra) : la gageure est pourtant amplement relevée ici par un metteur en scène qui, malgré sa fréquentation des plateaux de cinéma, joue davantage la carte du théâtre lyrique et sait utiliser l’ensemble de la scénographie mise à sa disposition (trappes, escaliers, immenses tentures, édifice à plusieurs niveaux pour l’autodafé, grandes toiles peintes évoquant la peinture religieuse de l’époque de Vélasquez pour la scène finale…). Si l’on ajoute à ce canevas, le magnifique travail effectué sur les lumières par la perfectionniste Dominique Bruguière (là encore, le clair-obscur !), on tient sans doute, avec cette nouvelle production, la plus intéressante lecture du chef-d’œuvre de Verdi parmi les dernières récemment proposées, dans tous les cas, bien supérieure, selon nous, à la vision de Krzysztof Warlikowski, l’automne dernier à l’Opéra Bastille.

Bien évidemment, comme toute la production verdienne, mais encore davantage du fait du nombre de personnages principaux et de la durée de l’œuvre, Don Carlos nécessite un plateau vocal à toute épreuve. Indiscutablement, le soin apporté au choix des chanteurs et à leur adéquation au style et à l’élégance de l’ouvrage est à saluer sans réserve. C’est ainsi que le type de voix de Sergey Romanovsky, que Lyon avait déjà pu applaudir dans le Rossini seria de Zelmira, en 2015, convient assez bien à la version française de Don Carlos, du fait justement du raffinement de nombreux passages. Disposant d’une voix qui, sans être très volumineuse, sait intelligemment se projeter, cet infant est, en outre, parfaitement crédible du point de vue scénique, montrant toutes les facettes de l’un des personnages les plus tourmentés de Verdi. En outre, Romanovsky forme un couple totalement crédible avec l’Elisabeth de la britannique Sally Matthews. Sans être dotée d’un matériau vocal impressionnant, celle-ci connait les exigences de l’ouvrage et parvient sans dommage, et malgré le français le moins compréhensible du plateau, à construire un personnage émouvant, concrétisé par une interprétation convaincante de son air final : « Toi qui sus le néant des grandeurs de ce monde ». Triomphateur à l’applaudimètre, Stéphane Degout est un Posa racé, faisant preuve d’une élégance et d’une rigueur stylistique qui emporte l’adhésion. Et quelle diction du français ! Un interprète désormais à suivre.

Les années semblent bonifier les interprétations tant scéniques que vocales du Philippe II et du Grand Inquisiteur de Michele Pertusi et de Roberto Scandiuzzi ! Impressionnants tous deux de puissance vocale, la profondeur psychologique du personnage du roi d’Espagne trouve, de plus, en Pertusi, un interprète attachant qui sait en montrer toutes les nuances, délivrant avec son monologue : « Elle ne m’aime pas », l’un des plus beaux moments de la soirée. Quant au vétéran Scandiuzzi, après avoir promené un peu partout dans le monde son Filippo II, il est ici un Inquisiteur d’une stature vocale forçant le respect.

Reste la princesse Eboli de la jeune mezzo suisse Eve-Maud Hubeaux. Fascinante de bout en bout, clouée sur un fauteuil roulant qui donne soudain au personnage une dimension dramatique voire quasi-cinématographique qu’on ne lui avait jamais vu (on n’a pas pu s’empêcher de penser à Joan Crawford dans Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?), celle qui, dans la production d’ouverture de l’Opéra Bastille interprétait le page Thibault, casse la baraque pour ses débuts dans le rôle. Voix longue et égale sur tout l’ambitus, l’interprète sait à la fois varier ses vocalises dans son « air du voile » et électriser le public dans un « Ô don fatal » d’anthologie où la puissance de ses aigus nous a fait frissonner l’épiderme ! Selon nous, la révélation d’un Don Carlos qui aura largement satisfait nos attentes et réconcilié avec la version française de ce chef-d’œuvre.

Hervé Casini
6 avril 2018

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