Didon et Énée que Charles Mackerras considérait comme le premier véritable opéra de l’histoire, se caractérise par son extrême concision : le drame réduit au plus strict nécessaire. On est au stade de l’épure qui est en art l’au-delà de la sophistication. Un mot vaut une phrase. Que se passe-t-il lorsque épure et concision sont reçues ou perçues comme insuffisance ou maigreur ? Étoffer paraît alors justifiable, le rembourrage n’est pas loin. S’ajoutent à cela de très compréhensibles considérations pratiques : il est difficile de présenter au public un ouvrage qui atteint difficilement l’heure et il faut bien trouver quelques biais pour atteindre l’heure et demie. Les options quant à la nature de l’étoffe ici ajoutée à ce Didon pour lui donner plus d’ampleur ont au moins le mérite de s’appuyer sur des éléments sous-jacents au livret : le récit de Virgile, la tradition shakespearienne des scènes de sorcellerie et celle du « masque » avec son mélange des genres, la question étant tout de même de savoir si ce n’est pas ramener Purcell à ce dont il s’est libéré pour aller vers plus de classicisme. Toute la force de l’épure ne court-elle pas le risque de se perdre dans la dilution?

Ceci posé, l’introduction de passages de l’Éneide parlés offre l’avantage de rendre présent un des éléments fondateur du drame : la quête du port définitif en pleine tragédie de l’exil et de l’errance et son vecteur : la mer. Le récit du rêve d’Énée revoyant et revivant la ruine de Troie est de grand effet. C’est l’évidence angoissante du non-retour qui ne rendra que plus forte la tentation de transformer l’étape carthaginoise en arrêt définitif au dépens de la Grande Mission. Didon est le pendant virgilien de la Calypso homérique. L’intensité de son royal amour vaut largement les charmes maléfiques de la nymphe de perdition.

Si dans la Divine Comédie Dante a choisi de se faire accompagner à travers Enfer et Purgatoire jusqu’aux portes du Paradis par Virgile, c’est parce qu’on considérait que le poète latin avait eu en quelque sorte la prémonition du rôle que devait jouer Rome dans l’épanouissement et la diffusion du christianisme catholique romain. Il fallait pour cela qu’Énée atteigne l’Italie afin que ses descendants puissent y fonder Rome. Il lui fallait pour cela, entre autre, sacrifier l’être le plus cher, Didon, pour mener à bien sa mission. Telle était la volonté du Très Haut. Au moment où Nahum Tate propose le livret de Didon et Énée à Purcell les rapports entre la couronne anglaise et l’église romaine sont tels qu’il est exclu de voir dans cet épisode une épreuve imposée par le Ciel pour l’établissement de la Sainte Église Catholique Romaine. Ce ne pouvait être que l’œuvre de puissances maléfiques. La tradition shakespearienne tombait à point nommé. Le messager de la volonté divine n’est en fait qu’un imposteur et pousser Énée à quitter Carthage, c’est opérer au profit du Mal. L’introduction de dialogues shakespeariens développe cet aspect avec la touche de grotesque qui l’accompagne. Ces sorcières-là sont des sorcières rigolotes ce qui, par certain côté, désamorce un peu leur férocité à l’ouvrage.
À ces ajouts parlés viennent s’adosser quelques inserts musicaux gravitant autour de la mer, tirés de Purcell lui-même ou de la tradition.

Le dispositif scénique pivotant en forme d’arène à demi ruinée dans laquelle est greffé un phare antique n’a aucun mal à prendre des allures de vaisseau de pierre puis de vaisseau tout court mais il peut aussi se faire port d’attache, ou amphithéâtre pour l’agonie finale. Son arrière, quand il se révèle, a la noirceur des jeux maléfiques qui se jouent en coulisses. Le portique dont il est couronné s’ouvre et se ferme sur des ailleurs qui peuvent prendre la forme de mer déchaînée, de nature foisonnante à la douanier Rousseau, de Troie en flamme, se faire porte d’un enfer de théâtre ou simplement porter le souffle de la brise par son effet sur les tulles qu’elle agite. La vastité des mers est suggérée par trois grandes voiles qui masquent le fond de scène et laissent libre court à l’imagination de l’espace. L’ensemble est plastiquement très beau et n’est pas sans rappeler le graphisme de Bernard Buffet. L’avantage de ce dispositif, outre une constante mobilité qui ne laisse jamais le statique s’installer, est de rendre comme évidente la présence et le poids d’un équipage. L’existence de marins, à peine amorcée et suggérée par le livret de Tate, est ici largement exposée et ajoute une autre dimension qui est celle du tiraillement entre l’appel de la mer et celui des délices de l’escale. Elle rend palpable la pression exercée sur le capitaine par un équipage fatigué d’être ballotté au gré des caprices des eaux. C’est dans cet esprit qu’interviennent les ajouts chantés.

Bonne part de cet équipage est constituée par les musiciens qu’on découvre au premier pivotement installés au cœur de ce vaisseau de pierre. Délivrés de l’entrave de pupitres et partitions ils offrent, comme la chose la plus naturelle du monde, une forme d’exécution, évidente pour d’autres musiques, mais très rare à l’opéra. Le verbe jouer, si finement employé en français, prend alors tout son sens et les musiciens entrent totalement dans le jeu général, se déplaçant très librement, jouant la comédie, chantant. L’importance ainsi donné à la mer, à la navigation, à l’escale, fait qu’on sent parfois Didon et Énée se faire Énée et Didon.

Le choix qui a été fait de confier le rôle d’Énée à une femme, s’appuie sur le fait de la création de l’ouvrage par les élèves d’un pensionnat pour jeunes filles de Chelsea en 1689, chose d’ailleurs aujourd’hui remise en question et dont on ne sait pas grand-chose. Cela répond en fait à la volonté de confier les rôles de ce Didon aux lauréats du 28ième Concours International de Chant de Clermont-Ferrand, largement dominé par l’élément féminin. Dans les faits cette transposition dont on pourrait craindre qu’elle ne restreigne un peu trop le spectre sonore de l’ensemble se révèle plutôt convaincante. Énée qui, chanté par un homme, paraît souvent musicalement en retrait gagne ici en intensité pour des raisons qui échappent, si ce n’est l’adéquation particulière de l’écriture de Purcell aux voix aiguës.
Pierre Lebon dans sa dramaturgie n’a pas laissé échapper ce qui semble être une des clés de l’ouvrage et que le chœur proclame avant le lamento final de Didon :
Great minds against themselves conspire
And shut the cure they most desire
Les grands esprits conspirent contre eux-mêmes
Et repoussent le remède qu’ils désirent le plus

Didon de strict noir sanglée, entourée de suivantes, longues robes noires, tabliers et collerettes blancs a quelque chose de terriblement austère, voire puritain, on est dans le collet monté au sens premier du terme. Carthage semble tout sauf un lieu de débauche. Son « Away ! Away ! » est implacable et prend une tout autre dimension quand on la voit immédiatement après caresser et contempler d’un air rêveur le corps du phare alors très phallique tandis que justement le chœur lance l’aphorisme ci-dessus cité. Tout prend une autre dimension. On entre dans les méandres de la psyché humaine.

La mise en scène est portée par une inventivité de tous les instants. Il n’est pas une seconde sans qu’il ne se passe quelque chose sur scène. Le mouvement est constant avec l’intervention ponctuelle de brefs épisodes dansés en situation, tout cela avec le risque parfois sensible de submersion par le visuel. Il ne faudrait pas que le mieux soit l’ennemi du bien. On en revient à la question du départ.
Blandine de Sansal compose une Didon dont le feu intérieur fait sentir sa force par un chant qui ne manque jamais d’intensité. La voix est puissante avec du mordant. Elle garde toujours, même dans l’élégiaque, une autorité qui ne se dément même pas dans ses « Remember me ».
Face à elle Grace Durham est un Énée ayant du mal à cacher ses faiblesses. Il y a de la nuance dans ses hésitations. Grâce à la finesse accordée aux poids des mots elle donne un intérêt tout particulier à son très cornélien monologue « Jove’s command shall be okey’d ». On mesure alors tout le talent de Purcell à mettre en musique la langue anglaise. Clara Penalva est une Belinda telle qu’on l’attend : voix fraîche, claire, bien projetée, elle trouve le ton juste entre légèreté et inspiration dans le « Spirit ». Eugénie Lefebvre, en Enchanteresse, compense par l’abattage ce qui manque peut-être de vigueur dans les graves. Le reste de la distribution ne démérite pas et prend part efficacement, comme l’ensemble de la troupe, aux parties chorales.

Le bel exploit du jeu sans partition confère à la performance de l’Ensemble Les Surprises, une forme de spontanéité maîtrisée qui fait merveille. On a le plaisir d’une architecture musicale très homogène dans l’épanouissement des individualités. La fusion du musical et du dramatique est dans ces condition une belle réussite.
Comme parfois chez Shakespeare, on ne reste pas sur la désolation du drame accompli : un joyeux chant de marins entraîne le public à oublier incontinent les déboires de la pauvre Didon dans l’esprit « Jacques a dit ‘tapez dans vos mains’ ». C’est une option qui met le public dans la poche. Les applaudissements ont été copieux.
Cette première d’une production appelée à voyager vers divers rivages (À commencer par le port de Limoges) marque les départs d’une collaboration active entre les saisons lyriques de Clermont-Ferrand, Limoges et Vichy, dont on ne peut que se réjouir.
Gérard Loubinoux
17 Janvier 2026
Direction musicale et artistique : Louis-Noël Bestion de Camboulas
Mise en scène : Pierre Lebon
Chorégraphie : Iris Florentiny
Création lumière : Bertrand Killy
Didon : Blandine de Sansal
Énée : Grace Durham
Belinda et l’Esprit : Clara Penalva
Deuxième dame et première sorcière : Louise Bourgeat
L’Enchanteresse : Eugénie Lefebvre
Deuxième sorcière et un marin : Juliette Gauthier
Comédien : Pierre Lebon
Danseuse : Iris Florentiny
Danseur : Aurélien Bednarek
Ensemble Les Suprises
Violons : Gabriel Grosbard et Anaëlle Blanc-Verdin
Alto : Charlotte Gerbitz
Flûtes et Hautbois : Matthieu Bertaud
Hautbois et flûtes : Xavier Miquel
Basson et flûtes : Lucile Tessier
Viole de gambe : Juliette Guignard
Théorbe et guitare : Damien Pouvreau
Clavecin : Louis-Noël Bestion de Camboulas









