Chorégies d’Orange 2026 : Nadine Sierra, ou l’art de faire rayonner la voix

Chorégies d’Orange 2026 : Nadine Sierra, ou l’art de faire rayonner la voix

samedi 27 juin 2026

©Ph. Gromelle

De retour aux Chorégies d’Orange, neuf ans après avoir conquis le public du Théâtre antique en 2017 dans le rôle de Gilda de Rigoletto1, aux côtés de Leo Nucci dans le rôle-titre, Nadine Sierra offrait in loco un récital qui confirmait avec éclat sa place parmi les voix les plus attachantes de notre époque.

Ce rendez-vous revêtait d’ailleurs une résonance toute particulière. Le public des Chorégies attendait initialement la soprano américaine dans le rôle de Violetta de La Traviata. L’évolution du projet artistique avait conduit la cantatrice américaine à renoncer à l’interprétation de ce rôle dans ce contexte nouveau. Nadine Sierra a néanmoins tenu à maintenir son rendez-vous avec le public d’Orange en lui offrant un récital entièrement consacré au grand répertoire lyrique. Une délicate attention qui témoigne de l’attachement qu’elle porte aux Chorégies comme à leurs fidèles spectateurs et qui donnait à cette soirée une saveur tout à fait particulière.

Dans le cadre majestueux du Théâtre antique, où chaque récital prend inévitablement une dimension exceptionnelle, Nadine Sierra proposait un parcours à travers quelques-uns des plus beaux sommets du répertoire français et italien, admirablement accompagnée par Bryan Wagorn talentueux pianiste du Metropolitan Opera de New York et chef d’orchestre.

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©Ph. Gromelle

Une voix d’une ineffable séduction

Ce qui frappe d’emblée chez Nadine Sierra est la beauté intrinsèque du timbre. Lumineuse sans jamais devenir métallique, ronde sans perdre de son éclat, sa voix possède cette fraîcheur juvénile qui fait immédiatement penser aux grandes sopranos lyriques coloratures de la tradition belcantiste

L’émission, parfaitement homogène sur toute la tessiture, témoigne d’une technique souveraine. Les aigus s’épanouissent avec une facilité confondante tandis que le médium conserve constamment sa richesse harmonique. Quant au souffle, remarquablement maîtrisé, il permet de développer de longues phrases d’un seul élan, sans que jamais la ligne ne se rompe.

Mais la technique n’est ici que le moyen d’une expression profondément sincère. Chaque mot paraît vécu, chaque nuance pensée, chaque respiration participe pleinement à la construction dramatique.

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©Ph. Gromelle

De la grâce française et l’art de dire à la sensualité puccinienne

Le récital s’ouvrait sous les auspices de l’opéra français avec l’héroïne de Roméo et Juliette de Gounod.

Le célèbre « Je veux vivre » révélait immédiatement une chanteuse capable de concilier virtuosité et spontanéité dont les vocalises semblaient naître avec une désarmante facilité, tandis que le personnage retrouvait toute sa fraîcheur adolescente, son enthousiasme et son insouciant bonheur de vivre.

Plus tard, le grand air « Dieu ! Quel frisson court dans mes veines !…Amour ranime mon courage » faisait découvrir un tout autre visage de Juliette. Plus intérieure, plus bouleversante, Nadine Sierra y faisait entendre un chant où l’engagement dramatique le disputait à la noblesse de la ligne.

Autre sommet de la soirée, « Depuis le jour » de Louise révélait un « art de dire » raffiné et une articulation exemplaire. Sans jamais tomber dans le sentimentalisme, la soprano parvenait à faire respirer chaque phrase avec un naturel confondant, dans un français particulièrement soigné et une émotion constamment maîtrisée.

Dans « Chi il bel sogno di Doretta », extrait de La Rondine de Puccini toute la sensualité de la chanteuse s’accordait à merveille avec celle du compositeur. La souplesse du phrasé, la richesse des couleurs et l’abandon lyrique inhérent à cette œuvre conféraient à cette page une poésie irrésistible.

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©Ph. Gromelle

L’univers belcantiste, terre d’élection de la soprano

Le second versant du programme permettait à Nadine Sierra de retrouver l’univers belcantiste où elle excelle tout particulièrement.

Avec « Quel guardo… So anch’io la virtù magica » de Don Pasquale la soprano retrouvait en Norina cette pétillante virtuosité qui fait merveille dans le répertoire donizettien. L’agilité de la voix, la précision des vocalises, l’éclat des suraigus et surtout un irrésistible tempérament théâtral faisaient de cette interprétation un moment de pur bonheur.

Dans La Sonnambula la ligne bellinienne de Nadine Sierra conserve toujours cette pureté presque instrumentale qui semble ne jamais connaître la moindre rupture. Les longues arches mélodiques respirent avec un naturel absolu tandis que les pianissimi atteignent une délicatesse presque irréelle.

Enfin, « Regnava nel silenzio » de Lucia di Lammermoor permettait d’admirer l’étendue des ressources expressives de la soprano. Derrière la virtuosité, toujours souveraine, apparaissait une véritable tragédienne, attentive à la psychologie du personnage autant qu’à l’éclat vocal.

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©Ph. Gromelle

Bryan Wagorn : un partenaire attentif, élégant et d’une rare musicalité.

Un récital d’opéra ne saurait atteindre une telle réussite sans un partenaire capable d’accompagner, d’inspirer et parfois même de dialoguer avec la chanteuse.

Bryan Wagorn s’acquitte de cette mission avec une intelligence musicale et une précision rythmique remarquables ainsi qu’une constante attention au souffle de la cantatrice.

Ses interventions solistes — notamment dans l’intermezzo de Manon Lescaut de Puccini et le Nocturne op. 27 n° 2 de Chopin — offrent de véritables respirations poétiques qui prolongent l’atmosphère du récital sans jamais rompre son unité.

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©Ph. Gromelle

Une artiste accomplie au service de la musique et de l’expression

Ce qui impressionne peut-être davantage encore que les qualités purement vocales est la maturité artistique aujourd’hui atteinte par Nadine Sierra.

Loin de rechercher l’effet spectaculaire ou la démonstration technique, elle place constamment son immense virtuosité au service de la musique et de l’expression ainsi que de l’art de raconter et d’émouvoir. Tout paraît naturel, évident, presque spontané, alors que cette apparente simplicité repose manifestement sur un travail considérable.

L’artiste, au sommet de son art, triomphe sous les étoiles d’Orange.

Sans doute Nadine Sierra aura-t-elle souhaité honorer jusqu’au bout son rendez-vous avec Violetta de Traviata. Fidèle à sa promesse de ne pas décevoir le public qui l’attendait dans ce personnage mythique, elle lui offre en guise de premier bis la grande scène finale du premier acte de l’opéra de Verdi : « È strano… Ah, fors’è lui… Sempre libera ». Ces trois séquences successives ressuscitent toute la trajectoire psychologique de l’héroïne : de la confidence la plus intime à l’ivresse de la liberté avec une intensité dramatique et une souveraineté vocale qui forcent le respect.

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©Ph. Gromelle

Mais la générosité de l’artiste ne s’arrête pas à cet hommage bouleversant. Dans un irrésistible mouvement de partage avec son public, Nadine Sierra prolonge encore la fête en offrant tout d’abord un lumineux « O sole mio » suivi d’un « Summertime » de Porgy and Bess de Gershwin d’une sensualité envoûtante, puis un jubilatoire clin d’œil à Broadway avec « I Could Have Danced All Night », l’inoubliable air d’Eliza dans My Fair Lady pour conclure avec l’émouvant « O mio babbino caro » de Gianni Schicchi de Puccini

Cette générosité rayonnante, servie par une simplicité désarmante et un charisme naturel, achève de conquérir le Théâtre antique d’Orange. Debout, le public lui réserve une ovation d’une rare ferveur, saluant non seulement une immense cantatrice, mais une artiste profondément humaine et séduisante , dont le talent exceptionnel se double d’un authentique désir de partager la musique avec ceux qui viennent l’écouter. Une soirée qui restera, sans nul doute, parmi les grands moments de cette édition des Chorégies d’Orange.

Christian JARNIAT
27 juin 2026

1 Voici ce que nous écrivions dans nos colonnes en relatant cette soirée du 8 juillet 2017 consacrée à Rigoletto : « Nadine Sierra, qui a successivement triomphé dans Gilda à la Scala de Milan et à l’Opéra de Paris, subjugue par sa beauté, sa présence, ses dons innés de comédienne et, surtout, par la chaleur de son timbre et la clarté d’une voix dont la richesse de la palette est un bonheur. A 29 ans seulement la soprano américaine est, ce soir-là, la reine de la fête »

Soprano : Nadine Sierra
Piano : Bryan Wagorn

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