CHABROL, LES NÉVROSES OBSESSIONNELLES ET LE PIANO

CHABROL, LES NÉVROSES OBSESSIONNELLES ET LE PIANO

lundi 21 septembre 2026

Bertrand Coynault – (c) Honeyprod

Entrée de Bertrand Coynault parmi la communauté des pianistes écrivains, avec un premier roman intitulé « Folia ». Ne s’exprimant pas à la première personne comme l’autobiographe Alexandre Tharaud, il présente un monde à la fois pittoresque et décalé. On y suit les dangereux agissements  d’une névrosée obsessionnelle – Maryline – et on y observe l’entrée dans la littérature d’une très singulière virtuose passée de l’Union Soviétique à la France. Elle ressemble pour bonne partie à la regrettée Elena Varvarova, la maestra de Coynault.

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Il ne faut pas sous-estimer la dimension tragique de certains récits littéraires, en dépit de la légèreté trompeuse et souvent humoristique de leur rédaction. Telle est la conclusion de la lecture de « Folia », le premier roman de Bertrand Coynault. Ce dernier est aussi un pianiste se produisant ici et là, en particulier à Budapest. Ayant parfaitement conscience de la nécessité d’adapter la musique classique au monde actuel, ce trentenaire s’est fait connaître entre autres par « les Toiles musicales », au cours desquelles il joue diverses œuvres tandis que des œuvres d’art défilent sur un écran.[1] Bertrand Coynault apparaît aussi dans une adaptation théâtrale de « Folia » où il est le partenaire de la comédienne Emmanuelle Galabru (*1976).[2] Ce spectacle a été notamment joué au Festival d’Avignon 2026.

Qu’il s’agisse du roman ou de son adaptation scénique, « Folia » raconte l’histoire douloureuse d’une certaine Maryline Patte, ayant semé le trouble autour d’elle. Cette femme d’origine très modeste fait un mariage la propulsant hors de sa condition d’origine dans une province française. Mais elle est atteinte d’une névrose obsessionnelle, dont les cibles sont les pianistes d’un niveau sérieux. Elle cache son trouble psychiatrique en étudiant le piano et en traquant des spécialistes du clavier. Ainsi son professeur, Paul Blamin, est l’une de ses victimes. En proie à ses propres démons, il mourra d’alcoolisme après que son labrador Virgile a été empoisonné par des chocolats contenant des composés organophosphorés.[3] Comme on s’en doute, le destinataire de ces friandises fatales était Paul Blamin. Plus tard, l’inquiétante héroïne du livre fonde la MWAA, soit Maryline Worldwide Artistic Agency. La liste en est courte : un seul pianiste …

Le récit de Bertrand Coynault présente des personnages à tout le moins pittoresques, voire décalés. Les connaisseurs du microcosme culturel français y trouveront l’univers des conservatoires de province et une poignée de mélomanes déjantés organisant des concerts privés dans des demeures confortables. Les uns et les autres communient au culte d’astres nommés Clara Haskil, Vladimir Horowitz ou Glenn Gould. L’auteur a également eu la bonne idée de composer la figure d’une galeriste parisienne, confrontée à une certaine Baronne Cantada, à l’initiative de « fêtes dantesques » et signataire de toiles érotiques. (p. 80) Un tel monde, fort bien mis sur lui, est glauque. En particulier lorsqu’il est question de « ce jeu de dupes qu’est le marché de l’art ». (p. 57) De telles sphères reflètent les cercles dépeints par Claude Chabrol dans ses films. Maryline Patte est ainsi l’objet de la convoitise sexuelle de son beau-père, convoitise à laquelle elle cédera, donnant ensuite naissance à un enfant illégitime. L’approche ethnographie de Coynault rappelle aussi les « exploits » douteux d’Odile Perceau (*1966), une cheffe d’orchestre autoproclamée. Elle aura abusé la confiance de diverses personnalités à l’occasion d’une soirée dirigée par elle-même au Temple d’Angkor en décembre 2013.[4]

Au long de « Folia », Maryline Patte la névropathe rencontre la virtuose d’origine soviétique Maria Vavdenova, maîtresse des chats Callas et Pasolini autant que figure hors du commun inspirée à Bertrand Coynault par l’itinéraire terrestre de sa propre maestra Elena Varvarova (1950-2025). Ceux ayant connu celle-ci – j’en fus – auront été frappés par ce personnage ayant demandé l’asile politique à la France en 1975. Victime du système soviétique, déjà exhibée enfant comme une bête de cirque à la télévision de Moscou, cette élève de Stanislas Neuhaus au prestigieux Conservatoire Tchaïkovsky vécut une descente aux enfers. Les dernières années de la vie d’Elena Varvarova tinrent de l’existence pathétique de certains personnages de Dostoïevsky. Pourtant, on dispose toujours de ses enregistrements exceptionnels. On se souvient de ses concerts à la Maison de la Radio, à la Salle Pleyel ou au Théâtre des Champs-Élysées. En vertu d’une idée excellente, Coynault utile son alias romanesque – Maria Vavdenova – au cours d’un récital dans la célèbre salle de l’avenue Montaigne. Il est consacré à Bach-Liszt, à Brahms et à Chostakovitch.

Voici qui relie aussi Vavdenova-Varvarova à l’une de ses consoeurs soviétiques, Maria Youdina. Cette dame à la fois admirée et persécutée à cause de ses origines juives comme de sa conversion à la foi orthodoxe vécut quasiment dans la rue à une certaine époque de sa vie. Mais elle enregistra aussi avec des chefs d’envergure, tel Kurt Sanderling. Comme on navigue sur les sommets, Bertrand Coynault imagine Maria Vavdenova en train de jouer la 2ème Sonate opus 61 de Chostakovitch. Il rappelle son écriture durant la Grande Guerre patriotique et emploie les mots judicieux suivants : “ Toute la souffrance endurée en Union Soviétique monte en elle.” (p. 141). De cette manière, l’auteur de « Folia » suscite la rencontre du vécu et de ce qui pourrait être son expression artistique. Bertrand Coynault procède toujours par phrases courtes, en adoptant un rythme rapide. Il montre, de cette manière, qu’un virtuose peut savoir manier la plume.[5] Elle était jadis pompeuse chez Alfred Cortot. Elle est aujourd’hui économe, se distinguant aussi des propositions subordonnées conjonctives émaillant les écrits de Richard Wagner.  D’ailleurs, Maryline Patte loge au Grand Hôtel Wagner de Palerme.[6]

Merci à Bertrand Coynault de nous rappeler grâce à « Folia » que si « les fous passent, la folie reste ». Ces mots émanent de « La Nef des fous » de Sébastien Brant, un clerc de la fin du 15ème siècle.

Dr. Philippe Olivier

Bertrand Coynault : « Folia », Les Ardents, 2026, 208 pages, 20 €

[1] Consacrée au peintre Alfred Manessier (1911-1993), la prochaine des « Toiles musicales » sera présentée au Musée de Dunkerque (LAAC) le dimanche 20 septembre à16h00.

[2] L’artiste est la fille du comédien Michel Galabru.

[3] Les composés organophosphorés, de par leur contenance en carbone et en phosphore, sont des produits organiques de synthèse, entrant dans la composition d’insecticides. Ils sont susceptibles de donner la mort à ceux qui les ingèrent.

[4] Voir «  Le Monde » du 7 septembre 2025. Mme Perceau aura provoqué des inquiétudes au roi du Cambodge, à l’entourage du président de la République François Hollande et à la ministre de la Culture Aurélie Filippetti. La justice s’est occupée de son cas.

[5] Il importerait cependant de distinguer nettement « un cérémoniel étudié » d’un « cérémonial étudié ». Ce dernier mot convient à la situation décrite page 92.

[6]  Le nom exact de cet établissement, présenté page 183, est Grand Hôtel et des Palmes. De novembre 1881 à janvier 1882, Richard Wagner fut l’un de ses résidents.

 

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