Présenté au Bâtiment des Forces Motrices, pendant la poursuite des travaux au Grand Théâtre de Genève, ce nouveau Castor et Pollux constitue la première production d’opéra du chorégraphe Edward Clug… et il s’agit d’un coup de maître ! Sans la certitude, pour notre part, de comprendre toute la symbolique de la proposition, l’esthétique souvent fascinante des images l’emporte, images non dénuées d’un humour bienvenu et de poésie.

Dès avant le début du spectacle, puis pendant l’Ouverture, la paroi du fond s’anime légèrement d’un ciel particulièrement noir et orageux. Ces lentes vidéos de Rok Predin aux couleurs et textures changeantes au cours de la soirée sont admirables et forment un bon point de départ à la réalisation visuelle. Les éléments de décors sont réduits à plusieurs chaises et quatre longs caissons mobiles sur roulettes, qu’on peut assembler en les juxtaposant ou les mettant bout à bout, pour former un podium ou encore une table.
La danse prend une part importante de la mise en scène, mais par des séquences plutôt brèves et sans jamais tirer la couverture à elle, vis-à-vis de l’équilibre avec le chant, le jeu, la musique. La danse se fait plus précisément dans la continuité de la représentation, sans véritablement de cassure pour dédier des séquences spécifiques au ballet.

Plusieurs passages marqueront durablement le public, comme Jupiter qui fait passer des bouteilles de lait à tous les choristes, comme un dieu paternel qui allaite ses enfants. Les bouteilles de lait puis des seaux sont renversés sur le plateau, pour constituer un sol parfaitement propice aux glissades des corps des danseurs et danseuses, en les faisant tournoyer sur eux-mêmes. On verse de l’eau et on sort les parapluies un peu plus tard aux Enfers, mais au quatrième acte on voit Castor aux Champs-Élysées qui pousse une file de caddies de supermarché. Dès lors, ces chariots grillagés à roulettes resteront présents sur scène, manipulés par des choristes qui portent parfois un danseur ou danseuse à l’intérieur. Ces caddies poussés, soit en rond, soit en marchant en ligne de part et d’autre du plateau, soit qui viennent s’aligner, amplifient le mouvement et l’animation sur scène. A la conclusion de l’opéra, on empile sur podium un amoncellement de ces chariots, avec à l’intérieur des sacs de petites ampoules électriques, pour former – avec un peu d’imagination ! – la constellation des Gémeaux, qui accueillera dorénavant les deux frères Castor et Pollux.

En Pollux, le baryton-basse allemand Andreas Wolf fait très belle impression, d’abord par la remarquable qualité de son français. Le timbre est riche et la projection naturellement puissante, sans paraître forcer en aucune manière. Le vibrato est bien présent, mais d’une dose agréable, et l’interprète nous fait percevoir le tumulte de ses sentiments intérieurs, comme lorsqu’il déroule son air « Nature, Amour, qui partagez mon cœur » qui débute le deuxième acte.

Entrant en scène bien plus tard, avec son sublime air du quatrième acte « Séjour de l’éternelle paix », le Castor de Reinoud van Mechelen est d’une rare élégance et suprême délicatesse. Son format typique de haute-contre à la française cisèle le texte avec précision, dans un volume tout à fait confortable dans cette salle à l’acoustique pas toujours égale suivant la position des chanteurs sur le plateau.
La voix grave et sombre d’Alexandre Duhamel procure de l’autorité à Jupiter, tandis que Sahy Ratia complète la partie masculine de la distribution, son Premier Athlète montant très haut sur la portée, avec un abattage impressionnant pour les vocalises rapides.

Côté féminin, c’est Sophie Junker interprétant le personnage principal de Télaïre qui procure le plus de délices à l’oreille. La pulpe vocale est absolument charmante et la diction idéale, qualités mises à contribution dès son air le plus connu « Tristes Apprêts, pâles flambeaux », dirigé avec une extrême lenteur. Phébé n’est en revanche a priori pas le rôle dans lequel on imagine immédiatement la mezzo Ève-Maud Hubeaux, qui dispose d’un instrument d’une largeur qui l’a mené récemment à chanter Fricka à l’Opéra Bastille. Si les passages lents et doux mettent bien en valeur sa musicalité, les séquences plus agitées confirment l’inadéquation, par une voix plutôt monolithique et certains sons fixes pas particulièrement agréables. Charlotte Bozzi et Giulia Bolcato complètent avantageusement, la première plus aguerrie et ayant davantage à chanter que sa consœur.

Déjà présents au Grand Théâtre de Genève ces dernières années pour Les Indes galantes (2019) puis Atys (2022), Leonardo García Alarcón et son orchestre de la Cappella Mediterranea confirment une fois de plus leur position parmi les toute meilleures formations baroques du moment. Dès l’Ouverture, l’animation musicale est dynamique et vivante, avec des cordes virtuoses, des cuivres qui jouent avec assurance et franchise, puis plus tard un continuo toujours délicat et équilibré. Les tempi sont précis et bien suivis, avec quelques silences subits qui portent l’action théâtrale. Les choristes du Grand Théâtre de Genève font aussi preuve d’une cohésion sans failles, femmes et hommes au crâne chauve qui donnent souvent l’impression d’une longue cérémonie, funèbre suivant les moments.
Un immense coup de chapeau donc aux deux principaux maîtres d’œuvre Leonardo García Alarcón et Edward Clug, ainsi qu’à tous les artistes ayant permis ce prodigieux résultat.
Irma FOLETTI
21 mars 2026
Castor et Pollux, opéra de Jean-Philippe Rameau
Genève, Bâtiment des Forces Motrices
Direction musicale : Leonardo García Alarcón
Mise en scène et chorégraphie : Edward Clug
Scénographie : Marko Japelj
Costumes : Leo Kulaš
Lumières : Tomaž Premzl
Vidéos : Rok Predin
Direction des chœurs : Mark Biggins
Castor : Reinoud van Mechelen
Pollux : Andreas Wolf
Télaïre : Sophie Junker
Phébé : Ève-Maud Hubeaux
Une Planète / Une autre ombre : Charlotte Bozzi
Jupiter / Athlète 2 : Alexandre Duhamel
Une suivante d’Hébé / Une ombre heureuse / Un plaisir céleste : Giulia Bolcato
Athlète 1 / Le grand prêtre : Sahy Ratia
Dance Captain : Miloš Isailović
Dance Captain : Thomas Martino
Danseurs et danseuses du Ballet du Grand Théâtre de Genève : Nikita Goile, Sara Shigenari, Adelson Nascimento Santos Junior, Luca Scaduto, Chien-Shun Liao, Dylan Phillips
Choeur du Grand Théâtre de Genève
Cappella Mediterranea






