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Boris Godounov au Capitole de Toulouse

Boris Godounov au Capitole de Toulouse

dimanche 26 novembre 2023

© Mirco Magliocca

Boris Godounov

Le Capitole de Toulouse vient de programmer Boris Godounov de Modeste Moussorgski. L’opéra fait partie des titres inscrits au répertoire. Jusqu’aux années 1960 il est régulièrement monté en français au Palais Garnier et la Radio a enregistré une traduction française sous la direction du chef d’orchestre D.-E. Inghelbrecht. Mais la nature de l’ouvrage veut que toute reprise fasse souvent événement, à Toulouse particulièrement dans la mise en scène d’Olivier Py et sous la direction d’Andris Poga.

Il s’agit d’une coproduction avec le théâtre des Champs-Élysées.

Quelle version ?

Pour Boris Godounov de Modeste Moussorgski (1839-1881), comme pour beaucoup d’œuvres lyriques, les théâtres sont toujours à la recherche de la bonne version et à devoir justifier le choix qu’ils font lorsqu’ils montrent l’ouvrage. La création avait pourtant eu lieu en bonne et due forme au théâtre Mariinski à Saint-Pétersbourg en janvier 1874. La première mouture de l’ouvrage était restée non jouée en 1869 pour des raisons d’autorisation plus que de censure couperet. Le compositeur étant mort jeune, la version donnée fut par la suite remise sur le métier et réadaptée par divers musiciens parmi lesquels Rimski-Korsakov. Les modifications étaient apportées en fonction des problèmes soulevés par la réception de l’ouvrage à diverses époques.

C’est la version dite « initiale » de 1869 qui a été proposée par le Capitole. Les sept tableaux se concentrent sur le destin de Boris. Ils ne comportent pas l’intrigue amoureuse ajoutée dans la version « définitive » de 1874 qui faisait suivre la mort de Boris d’un tableau de révolte des soutiens du faux Dimitri. Dans la version initiale Boris apparaît dans 4 tableaux sur 7 et l’usurpateur dans seulement 2.

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© Mirco Magliocca

L’essence de cette version courte et âpre consiste dans son caractère tragique, la descente dans la conscience de Boris mettant aux prises le conflit de la politique et de la morale. Deux moments sont particulièrement spécifiques : le monologue de Boris au 5ème tableau qui rappelle celui de Philippe II dans Don Carlo(s) de Verdi où le monarque exprime sa lassitude du pouvoir et s’en prend à l’ingratitude du peuple. L’intervention de l’Innocent en final du tableau de la cathédrale de Saint Basile prend un relief particulier après l’anathème porté à Grigori et les revirements du peuple, Boris ne pouvant répondre au Fou de Dieu porteur d’une part de vérité ineffaçable.

Cette version ne se termine pas par la révolte du peuple, mais par la mort de Boris (la mort est la façon la plus courante de terminer un opéra), mais le peuple dans son rapport au pouvoir n’est pas moins continûment présent. S’il acclame le tsar Boris Godounov, il peut aussi s’en choisir un autre censé être plus légitime, mais pas pour autant être assuré de durer. Olivier Py parle d’un rapport sado-masochiste au tsarisme.

Les 7 tableaux en question sont les suivants :

1. En 1598 l’Exempt contraint le foule à implorer Boris Godounov de ceindre la couronne de tsar.

2. Couronnement de Boris face à un peuple pris en mains.

3. Le moine Pimène fait état de l’assassinat par Boris Godounov du tsarévitch Dimitri, légitime successeur du trône. Le novice Grigori réalise qu’il aurait son âge…

4. Dans une auberge à la frontière lituanienne deux moines défroqués sont rejoints par Grigori qui souhaite passer en Pologne. Poursuivi par la police il parvient à s’échapper.

5. Cinq ans plus tard dans ses appartements le tsar plein d’attention pour ses enfants médite sur la solitude du pouvoir. Il apprend de Chuiski l’existence de celui qui se fait passer pour Dimitri désireux de prendre sa place. Rassuré sur la mort dûment constatée du tsarévitch, il plonge pourtant dans les hallucinations.

6. Devant la Cathédrale Saint Basile le peuple est acquis au tsar Dimitri. Confronté à un Innocent Boris accuse le coup d’une cinglante réprobation sans poursuivre le Fou de Dieu.

7. À la Douma les boyards délibèrent sur les troubles engendrés par les prétentions de l’Usurpateur. Pimène évoque les miracles accomplis sur la tombe de Dimitri. Boris confie les destinées du pays à son fils et rend le dernier soupir.

Scénographie et mise en scène

La mise en scène d’Olivier Py s’empare du sujet en le situant dans l’histoire de la Russie. Pour celui qui pense que « Boris contient en lui toutes les figures de la tyrannie russe », pas question de « dépayser ». « Et je le dis d’autant plus sincèrement, ajoute-t-il, que j’ai monté Carmen sans Espagne et Aïda sans Égypte ! ».

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© Mirco Magliocca

Nul doute, la scénographie évoque bien la Russie, mais sur le long terme, incluant de façon appuyée le monde soviétique. Les décors de Pierre-André Weitz se composent de hautes structures tournantes étagées qui permettront de passer des nobles rangés comme des icônes juxtaposées lors du couronnement à de nombreux pans d’immeubles staliniens, dans des états divers, créant un climat d’oppression. Les changements de décors s’opèrent à vue afin d’évoquer les lieux plus précis de l’intrigue qui peuvent évoquer aussi bien la façade de la Douma, les appartements du tsar que la scène de crime de Dimitri obsessionnelle qui prendra une grande importance dans la narration. Même si ce n’est pas sa finalité disons combien le visuel dû à Pierre-André Weitz est réussi dans cette production. Il sert de cadre au questionnement sur la légitimité du pouvoir et la violence qui l’accompagne nécessairement. Les exemples sont pris dans la géopolitique actuelle afin de se rapprocher des spectateurs. Les militaires en treillis ne sont jamais loin, en nervis pour juguler une foule ; un Z descend des cintres ; des portraits des chefs d’état emblématiques apparaissent, des drapeaux traversent la scène (notamment polonais relatifs au rôle censé vouloir être joué par le catholicisme face à la religion orthodoxe). Au 5ème tableau la longue table sous un lustre géant où s’affrontent Boris et Chouiski fait penser à l ‘actualité récente Ukrainienne. Quelques scènes ne sont pas moins frappantes : Fiodor jouant avec un globe terrestre que rattrape Boris ou la scène d’allégeance plus ou moins sournoise au tsar si caractéristique des mœurs politiques de bien des époques.

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© Mirco Magliocca

Mais Olivier Py ne se contente pas d’infliger un cours d’histoire. Il délivre un discours de metteur en scène se situant dans une veine à la fois narrative et symbolique qui fera indiscutablement du spectacle un jalon important dans l’histoire des grandes production de Boris Godounov. Les scènes fondatrices de l’histoire russe et de la tragédie de Boris sont très fortes : l’histoire du l’assassinat de Dimitri est récurrente, tout comme les miracles survenus sur sa tombe rapportés par Pimène, le personnage du faux tsar devenant une sorte de sous-texte au drame de Boris. Le rôle joué par l’Innocent grossièrement féminisé n’est pas moins symbolique. Ne retiendrait-on que la scène du troisième tableau dans la cellule du moine qu’on ne pourrait dénier un art de la fable théâtralisée et peut être un certain humour à Olivier Py. Lorsque Grigori apprend de Pimène l’âge qu’aurait Dimitri, il se transforme devant une penderie mobile et un miroir de loge en véritable tsar Fregoli. La tragédie de Boris nous semble pris dans une sorte de « machine infernale » à la Cocteau qui n’élude rien du tragique implacable pour préserver la dimension onirique.

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© Mirco Magliocca

Brillante distribution

La distribution est exceptionnelle à commencer par Alexander Roslavets qui remplace Matthias Goerne dans le rôle de Boris. L’interprète biélorusse est en troupe à l’Opéra de Hambourg mais il fait aussi une carrière internationale. La voix est non seulement puissante et éloquente mais aussi au service d’une vision de la tragédie par son intensité et son souci de s’arquer sur le texte. Dans Grigori le ténor espagnol Airam Hernández possède ce timbre clair, riche en harmoniques, bien projeté qui fait exister vocalement un personnage par ailleurs joué avec un réalisme impressionnant. On retrouve chez le Pimène de Roberto Scandiuzzi la déclamation et les accents typiques d’un interprète dont le rôle déclenche et parachève la tragédie. Marius Brenciu dans Chuiski joue un étonnant personnage ambigu auquel les notes ciselées donnent la couleur et les inflexions persuasives voulues par l’emploi. Les rôles féminins qui se situent dans l’entourage du tsar se distinguent par la pertinence scénique et vocale chez Victoire Bunel (Fiodor), la ligne du chant élégante chez Lila Dufy (Xenia) et la crédibilité chez l’excellente Svetlana Lifar (la Nourrice). La scène de l’auberge très vivante permet à Yuri Kissin d’être outre un excellent comédien un solide baryton à la voix mordante et bien timbrée. Sarah Laulan est l’excellente contralto au jeu remarqué et Fabien Hyon un Missail dont on regrette simplement qu’il n’ait pas plus à chanter. À l’applaudimètre final le public a ovationné trois seconds rôles à l’égal des premiers : Kristofer Lundin, un Innocent poignant, Sulkhan Jaiani, Nikititch percutant sortant du lot et le très beau baryon central Mikhail Timoshenko dans ses deux interventions attendues à l’élocution articulée.

L’Orchestre national du Capitole maintenant confié à Turmo Peltokoski a longtemps été dirigé par le chef russe Tugan Sokhiev. Sous la direction d’Andris Poga il fait entendre magnifiquement les timbres et les phrasés de la musique russe et les hardiesses de Moussorgski. Le chœur et la Maîtrise de l’Opéra national du Capitole placés sous la direction de Gabriel Bourgoin traduisent la puissance, la souplesse, l’engagement des grandes pages de la partition consacrées au peuple russe. La production a été longuement ovationnée.

Didier Roumilhac

26 novembre 2023

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© Mirco Magliocca
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