Une revue-spectacle entre mémoire et glamour
L’Opéra de Monte-Carlo aura, en une quinzaine de jours, offert à son public une véritable trilogie musicale et scénique d’une remarquable diversité : après un Vaisseau fantôme de Wagner en version mise en espace puis une Aida de VerdI en forme de péplum cinématographique des années 20, il a proposé en conclusion un hommage éclatant à Joséphine Baker à l’occasion du 50e anniversaire de sa disparition.
Trois spectacles, trois univers, mais un même dénominateur commun : l’équipe artistique et technique de Davide Livermore.

Conçu comme une « biographie théâtralisée » retraçant la carrière et la légende de la grande Joséphine, Bonsoir Monte-Carlo réunit chanteurs, danseurs, musiciens et visuels d’archives dans une succession de tableaux éblouissants et de costumes fastueux. Fresque chorégraphique millimétrée et revue à grand spectacle avec projections fixes et mobiles et reprises des plus célèbres chansons – de « J’ai deux amours » de Vincent Scotto à « Sourire à la vie » de Pierre Spiers et Bruno Coquatrix – composent un ensemble foisonnant où se mêlent nostalgie et modernité.
Une soirée flamboyante dédiée à l’étoile retrouvée au Grimaldi Forum Monaco
Créée exclusivement pour la Principauté, cette nouvelle production s’inscrit dans le cadre de la Fête nationale monégasque et invite le public à revivre l’esprit des grandes soirées du Sporting et des cabarets parisiens du début du 20e siècle tout en conservant une exigence musicale et visuelle digne de l’institution monégasque. Pari osé mais pari gagné car, là encore, Livermore et ses collaborateurs (vidéos, lumières, chorégraphies) ont su conjuguer spectaculaire et émotion dans une fresque rythmée, chatoyante et pleine de panache.
L’Opéra de Monte-Carlo a donc renoué, le temps d’une soirée éblouissante, avec la tradition des grandes revues d’antan. Dédié à Joséphine Baker, ce fastueux spectacle musical et chorégraphique haut en couleurs ressuscite la magie des années folles. Entre glamour, émotion et mémoire, Bonsoir Monte-Carlo peut aisément rivaliser avec les plus grandioses comédies musicales de Broadway !

Une direction musicale pleine de swing et d’élégance
Pour la circonstance, le magnifique Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, habituellement voué au répertoire symphonique et lyrique, se trouve installé sur la scène divisé en deux sections : du coté cour : les cordes, du coté jardin : les guitares, cuivres et percussions, avec au centre le chef d’orchestre Yvan Cassar, figure familière du public de la télévision et des grandes émissions musicales. Sa direction, à la fois précise et pétillante, insuffle au spectacle une énergie constante tout en lui permettant de rejoindre lui-même le piano, à plusieurs reprises, pour accompagner certains numéros avec une sensibilité toute personnelle.
Sous sa direction la musique s’épanouit dans des arrangements à la fois respectueux et inventifs : un big band aux accents de Broadway dialoguant avec des orchestrations plus symphoniques.
Les standards de Joséphine retrouvent leur éclat, portés par un tempo vif et un sens du rythme qui emporte l’adhésion immédiate du public.

Un voyage poétique et sensoriel entre musique, danse, images et souvenir collectif.
Dès les premières mesures de la chanson « Monte Carlo » (de Aimé Barelli) le ton est donné : le public est convié à un voyage poétique et sensoriel à travers le temps, celui d’un Paris de lumières et de plumes et d’un Monte-Carlo raffiné où Joséphine Baker fit plusieurs apparitions légendaires.
La représentation – avec dialogues surtitrés en anglais et en français – relève autant du music-hall que de la comédie musicale. Elle s’articule autour d’un fil narratif confié à la comédienne-chanteuse incarnant Joséphine Baker elle-même, narratrice et témoin de sa propre vie. Tout au long du spectacle, elle raconte son parcours, de ses débuts modestes aux États-Unis jusqu’à son triomphe international. Un jeune spectateur du premier rang – en réalité un acteur de la troupe – l’interpelle et devient le catalyseur de ce récit : par ses questions, il suscite les souvenirs de Joséphine, ses confidences, ses rires, ses émois et parfois ses blessures.

En fond de scène, un vaste écran déroule une succession d’images retraçant la vie de la star : photos d’enfance, affiches d’époque, extraits de journaux, silhouettes animées des lieux mythiques où elle s’est produite. Ces projections fascinantes donnent parfois l’impression d’un film vivant, où les affiches et portraits s’animent, comme happés par la magie du cinéma des années trente. Certaines évocations teintées d’humour, tel ce clin d’œil aux hivers rigoureux de Saint-Louis, la ville natale de l’artiste, convoquent des ours blancs et des pingouins dans un décor neigeux presque naïf.
La narration débute par l’enfance de Joséphine : une petite fille (son « double miniature ») apparaît sur scène et danse, traduisant dès les premières mesures l’attrait irrésistible de la musique et du mouvement (d’où le « I Could Have Danced All Night » – « J’aurais voulu danser » – extrait de My Fair Lady) À mesure que le récit progresse l’enfant grandit, devenant adolescente, puis jeune femme, marquant ainsi les étapes successives d’une ascension artistique et humaine qui allait mener Joséphine Baker à la gloire.
D’abord intégrée dans la troupe itinérante des « Dixie Stepperselle » elle tente sa chance à New York avant de se voir offrir un rôle dans la comédie musicale Shuffle Along musique d’Eubie Blake créée en 1921 à Broadway à la distribution entièrement noire.

En 1925, elle débarque en France où un producteur visionnaire décide de monter au Théâtre des Champs-Élysées La Revue nègre, dont elle sera la vedette. C’est dans ce spectacle mythique qu’elle impose sa personnalité explosive, sa liberté de ton et de mouvement, et son style unique mêlant humour, sensualité et autodérision. Révélée aux Folies Bergère, elle bouscule les conventions par son audace et son humour, enflammant le public avec sa fameuse danse de la ceinture de bananes tout en incarnant un idéal de liberté artistique et raciale inédit pour l’époque. Après ses débuts triomphaux sur les scènes parisiennes, Joséphine Baker devient rapidement l’icône d’une époque.
Elle rencontre Giuseppe Abatino, dit « Pepito » qui devient son amant, son impresario, son manager, son mentor. D’où leur duo dans le spectacle « You’re The One I Care For » (« C’est toi que j’aime ») sur une musique de Irving Berlin.
Sous son impulsion, la carrière de Joséphine prend une dimension internationale : elle sillonne l’Europe, triomphe à Berlin, Londres, Vienne, et même en Amérique du Sud. L’artiste, devenue véritable ambassadrice du music-hall français, incarne à elle seule le modernisme et l’audace de l’entre-deux-guerres.

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Joséphine Baker choisit de mettre sa notoriété au service de la liberté. Engagée dans les services secrets de la résistance française, elle profite de ses tournées et de ses relations mondaines pour recueillir des renseignements au profit du contre-espionnage français. Elle se montre courageuse, infatigable, et fidèle à la patrie qui l’a accueillie. Sa bravoure lui vaudra plus tard la Croix de guerre et la Légion d’honneur. En parallèle elle milite pour l’égalité des droits civiques aux États Unis.

Après la guerre, Joséphine épouse en 1947 le chef d’orchestre Jo Bouillon, avec lequel elle partage le rêve humaniste de créer une grande famille universelle. Elle achète alors le château des Milandes, en Dordogne, qu’elle transforme en véritable foyer du monde : elle y réunit douze enfants d’origines différentes, qu’elle adopte et élève dans un esprit de fraternité qu’elle nomme sa « Tribu arc-en-ciel ». (la chanson – composée par Francis Lopez – « Dans mon village » illustre parfaitement ses aspirations (Dans mon village /J’élève tendrement / Dans mon village / Cinq tout petits enfants / Cinq orphelins, d’ici, de là…)
Mais les dépenses somptuaires engagées pour entretenir le domaine et assurer le bien-être de cette famille dépassent rapidement ses moyens. Ruinée, contrainte à vendre les Milandes, Joséphine connaîtra des années de grande difficulté. Elle trouvera toutefois une alliée inestimable en la personne de la princesse Grace de Monaco, qui l’aidera à remonter sur scène et lui offrira à Monte-Carlo un refuge et un soutien précieux dans les dernières années de sa vie1.

Une équipe artistique aguerrie et une distribution éclatante
Dans ce qui s’apparente à une véritable comédie musicale, on retrouve naturellement la présence d’un librettiste chargé de tisser le fil conducteur des textes et des dialogues : Nicolas Engel, homme de théâtre bien connu du milieu musical parisien s’est imposé comme l’un des meilleurs adaptateurs français de comédies musicales anglo-saxonnes. On lui doit, entre autres, les versions françaises de Chicago, Grease (Théâtre Mogador), Les Producteurs (Théâtre de Paris), Le Fantôme de l’Opéra, ou encore Tootsie. Lauréat d’un Trophée de la Comédie Musicale et du Molière de la meilleure adaptation, Nicolas Engel apporte ici son savoir-faire et son sens du rythme aux dialogues ciselés et à la dramaturgie du spectacle.

La chorégraphie, toute aussi essentielle dans ce type de production, a été confiée à Erika Rombaldoni, fidèle collaboratrice du metteur en scène Robert Carsen. On a pu admirer son travail sur de grandes scènes internationales où elle a su marier élégance et dynamisme. À Monte-Carlo, sa direction chorégraphique confère au spectacle un éclat visuel permanent, jouant sur le contraste entre les grandes fresques de revue et les séquences plus intimistes où Joséphine se raconte.

Le rôle de Joséphine Baker est brillamment incarné par Rachel Valéry, artiste accomplie de la scène musicale française applaudie dans Le Roi Lion, Fame, ou encore Chicago. Sa présence, sa voix et sa grâce naturelle recréent l’aura lumineuse de la célèbre artiste sans tomber dans l’imitation, trouvant un juste équilibre entre hommage et incarnation. Elle offre une interprétation pleine de charme et d’énergie. et restitue la spontanéité et la générosité de Joséphine Baker, son humour, son élégance, sa manière inimitable d’occuper la scène avec un mélange de respect et de personnalité propre. Elle en traduit l’esprit plus que la simple image : la grâce du geste, ce sourire légendaire et cette façon d’habiter la scène comme un territoire de liberté.
La voix se pare d’un grain légèrement voilé qui sied à ce répertoire jazzy, tandis que la gestuelle, toute en souplesse et en rythme, évoque la grâce féline de la star du Banana Dance.

À ses côtés, Grégory Benchenafi (Giuseppe Abatino / Jo Bouillon) artiste familier du public de l’opérette, de la comédie musicale, et du théâtre impose sa personnalité chaleureuse et sa solide expérience acquise dans des productions telles que Mike Brant, l’histoire d’une idole, Chance, Les Misérables, ou encore La Machine de Turing, qu’il a jouée plus de cinq cents fois. Il apporte ici un contrepoint masculin plein d’humour d’élégance et de sensibilité.

Enfin, Brice Lefort, qui campe le personnage du jeune interlocuteur curieux de la carrière de Joséphine, séduit par sa spontanéité et son jeu plein de fraîcheur. Fondateur d’une petite compagnie, il s’est déjà illustré dans Victor ou les enfants au pouvoir et plusieurs courts-métrages.
Ils forment un ensemble d’une grande intensité artistique et d’une parfaite homogénéité.

Cerise sur le gâteau, le spectacle bénéficie de la participation exceptionnelle de la soprano sud-africaine Pretty Yende, invitée de luxe qui prête sa voix lumineuse et sa présence magnétique à un rôle symbolique mêlant mémoire, émotion et célébration. Véritable star internationale de l’art lyrique dont la présence ajoute un éclat supplémentaire à la soirée. Habituée des plus grandes scènes, notamment du Metropolitan Opera de New York, elle s’est produite à Monte-Carlo dans La Rondine de Puccini et s’apprête à y chanter prochainement Leonora dans Il Trovatore de Verdi.
Superbe prestation d’un corps de ballet composé d’une vingtaine de danseurs et danseuses d’une énergie et d’une virtuosité remarquables qui donnent au spectacle son allure de trépidante comédie musicale.

Un hommage sincère et fédérateur
Si Bonsoir Monte-Carlo se veut avant tout une fête, il n’en demeure pas moins un acte de mémoire, rappelant le parcours extraordinaire de cette femme engagée, résistante, artiste et mère adoptive de la « tribu arc-en-ciel ». L’une des plus belles icônes du XXᵉ siècle, dont la devise pourrait être celle du spectacle lui-même : la liberté en chantant.
À travers ce spectacle, la Principauté de Monaco a ravivé ce lien d’amitié et de reconnaissance, célébrant non seulement la diva, figure mythique de la scène, symbole d’audace, de liberté et d’élégance, mais aussi l’héritage humain et moral qu’elle nous laisse : un héritage de force, de générosité et d’espérance.
Joséphine Baker n’a jamais quitté Monte-Carlo : elle y renaît, éternelle, à travers cette production qui conjugue spectacle et mémoire et qui constitue un des moments forts de la saison.
Christian JARNIAT
21 novembre 2025
1Joséphine Baker repose désormais au Panthéon, où elle a été transférée en 2021, symbole de courage, de grâce et de fraternité universelle.
Direction Musicale : Yvan Cassar
Livret : Nicolas Engel
Mise en scène : Davide Livermore
Chorégraphie : Erika Rombaldoni
Décors : Giò Forma
Costumes : Gianluca Falaschi
Lumières : Antonio Castro
Vidéos : D-Wok
Responsable sonorisation : Julien Bourdin
Sound designer : Edoardo Ambrosio
Distribution :
Joséphine Baker : Rachel Valery
Giuseppe Abatino / Jo Bouillon : Grégory Benchenafi
Le jeune homme : Brice Lefort
Invitée d’honneur : Pretty Yende
La Princesse Grace Kelly : Sophie Payan
Joséphine enfant : Margaux Froissart
Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo
Corps de ballet
















