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BERLIN FÊTE « LE COQ D’OR » DE RIMSKI-KORSAKOV

BERLIN FÊTE « LE COQ D’OR » DE RIMSKI-KORSAKOV

dimanche 3 mars 2024

(c) Monika Rittershaus.

Magnifique soirée à la Komische Oper grâce à un ouvrage admirable. La mise en scène de Barry Koskie, assez sombre, n’est pas celle d’un conte féérique. Elle procède à des allusions évidentes à l’actualité russe et ukrainienne. On ne sait si l’on doit rire ou pleurer. Le chef d’orchestre James Gaffigan et les chanteurs suscitent des applaudissements mérités.

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Les coproductions internationales entre institutions lyriques ont leur calendrier, leurs règles. Ainsi, Le Coq d’or de Nikolaï Rimski-Korsakov présenté au printemps 2021 à l’Opéra national de Lyon et joué au Festival d’Aix-en-Provence la même année vient seulement d’avoir sa première représentation à la Komische Oper de Berlin. Installée pour plusieurs années au Schiller-Theater en raison de travaux pharaoniques de transformation, la même Komische Oper bénéficie d’un cadre de scène plus large que sur son site habituel. Il permet des déploiements dont Barrie Kosky – signataire de cette production du quinzième et dernier opéra de Rimski-Korsakov – ne s’est pas privé. Un public enthousiaste, dans lequel on parlait assez souvent le russe, s’est fortement diverti de cette satire du régime tsariste.

Les liens historiques anciens entre l’Allemagne et la Russie font qu’on a, outre Rhin, une vraie culture des ouvrages de Glinka, de Moussorgski, de Borodine, de Chostakovitch ou de Rimski-Korsakov. Ils étaient régulièrement joués – en traduction allemande – en RDA. Cette habitude se poursuit – maintenant en russe – dans l’Allemagne réunifiée, en dépit des nombreuses protestations récentes contre le régime de Poutine. D’aucuns demandent même avec véhémence la suppression des œuvres russes dans les programmes de concert et d’opéra. Pourtant et en ce qui concerne Le Coq d’or, cet ouvrage crée à Moscou en 1909 est un règlement de comptes avec le tsarisme. Rimski-Korsakov déplorait les excès des Romanov, autant que la mollesse de Nicolas II. Au cours de la guerre russo-japonaise s’étant déroulée en 1904 et 1905, un membre de sa famille avait été tué par l’explosion d’une mine. Les manifestations contre le système impérial de cette période suscitèrent le soutien de l’auteur de Shéhérazade. Il fit l’objet de représailles en se trouvant démis de ses fonctions de directeur du conservatoire de Saint-Pétersbourg pendant plusieurs mois.

Une pareille manière de traiter les opposants est une recette éprouvée. Elle a connu ses pics répressifs au cours de l’époque soviétique et s’est trouvée à nouveau illustrée avec le destin terrible d’Alexeï Navalny (1976-2024), s’étant terminé dans un cadre identique à celui où se déroule De la Maison des morts. Eu égard aux événements terrifiants se produisant actuellement en Ukraine et aux lignes directrices des autorités de la Fédération de Russie, on ne sait pas si – en voyant Le Coq d’or – on doit pleurer ou rire. La mise en scène de Barrie Kosky, en dépit de l’omniprésence de quelques idées obsessionnelles, montre un cadre atemporel. Il est aux antipodes du spectacle somptueux que nous vîmes au Théâtre Musical de Paris (TMP) en 2002, spectacle dans la lignée des splendeurs déployées – au milieu des années 1980 – par la volonté de son directeur d’alors, le regretté Jean-Albert Cartier (1930-2015). Le couturier japonais Issey Myaké en avait dessiné les costumes. Par le traitement de Kosky, Le Coq d’or sent la poudre. Son fond est proche des ténèbres, en dépit de la trace du conte de Pouchkine l’ayant inspiré. Comme chez les Frères Grimm parmi l’espace germanique, les légendes racontées par le poète ne peuvent pas être lues au travers d’un filtre rutilant. On n’est plus chez les Ballets russes de Serge de Diaghilev, ni à l’écoute des propos « naïfs » (?) d’Hélène Carrère d’Encausse (1929-2023), dont le tropisme russe relevait de l’aveuglement.

Quand, durant l’épilogue du Coq d’or, l’Astrologue renait et déclare que le Roi Dodon n’a jamais existé, on est confronté à l’affirmation de l’amnésie. Donc à la négation de l’histoire quand elle ne convient pas aux dirigeants d’un régime, qu’ils soient Staline ou ses successeurs. Pour le reste, Kosky a réuni une superbe distribution dominée par l’habile Dodon de Dmitri Oulianov et l’enchanteresse reine de Schemacha, la belle Xenia Prochina. Ils nous régalent de la rarissime confrontation d’une basse avec une soprano colorature. Quant à l’Astrologue de James Kryshak, il nous gratifie d’un contre-mi spectaculaire. Ce Coq d’or est le premier ouvrage conduit à la Komische Oper par l’Américain James Gaffigan en qualité de nouveau directeur musical de l’institution. Des chœurs aguerris et un orchestre bien concentré ont honoré une partition éblouissante, témoignant de l’art suprême du coloriste aux manifestations orientalisantes Rimski-Korsakov. Il était supérieur – en la matière – à Borodine.

Dr. Philippe Olivier

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