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Baudelaire, Prince des huées à Anthéa Antipolis Théâtre d’Antibes

Baudelaire, Prince des huées à Anthéa Antipolis Théâtre d’Antibes

mercredi 10 mai 2023
© Adrian Althaus

On pénètre dans la salle, frappé par l’abondance d’une scénographie presqu’étouffante : un bric-à-brac luxuriant de mannequins dans toutes sortes de positions éclairés de manière diverses – parfois interlocuteurs muets de Baudelaire tout au long de son périple – mais aussi nombre de malles scellant sans doute multitude de souvenirs autant que de lourds secrets. Un promontoire côtoie un poteau surmonté d’une horloge avec, au centre du plateau, une scène dont les ampoules qui parsèment le cadre vont changer de couleurs et d’intensité au fur et à mesure des séquences. Un étrange univers entre rêve et réalité plongé dans la vapeur et baigné par les accents obsédants d’une musique omniprésente, et en prélude: « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté » (extrait de L’invitation au voyage) sous forme de cantilène entêtante au rythme d’un rock lancinant.
Après un énorme « crash » sonore et lumineux, Charles Baudelaire s’interroge sur le lieu où il a atterri qui sent le café et de drôles d’odeurs : sans doute chez les belges  « qui ont le crâne vide ».(1) Déambulant dans le dédale des nuées le voici surpris de se découvrir errant dans une galerie pieds nus à travers une exposition. Peut-être un vieux théâtre où le lustre s’identifierait à un comédien ?… Mais non finalement plutôt un bordel ! Sur la scène derrière les lamelles transparentes, un « monstre » (son double, ange gardien ou démon) renvoie en miroir l’image du visiteur en errance : un dandy provocateur et triste, amateur de scandales rongé par la solitude dans un monde qui va finir. Baudelaire et son alter ego (talentueux et charismatique Jérémie Boumendil) échangent en un dialogue acéré au millimètre, l’un à la guitare et l’autre aux percussions : une fête de sons électroniques ! L’invitation à suivre l’errance d’un « poète par défaut » comme celle de « l’enfant par régression » qui provoque le scandale pour ses vers impudiques, érotiques et lubriques. Les Fleurs du mal : pourquoi pas Les Fleurs du bien ?  Au terme du voyage, rongé par ses « paradis artificiels » et les maladies qui l’assaillent, (il faut « désinfecter l’amour ») la syphilis l’emportera à 46 ans.
Clément Althaus, qui signe texte et musique, le souligne : dans ce spectacle, il n’était évidement pas possible d’évoquer tout ce qui concernait Baudelaire et toute son œuvre. Mieux valait opérer des choix et, plutôt que les seules célèbres, l’intéressant était de mêler références connues et non connues, en tenant compte de la biographie de l’auteur mais aussi des anecdotes autour de ce « Prince des huées », de ses écrits et de sa correspondance. Plutôt qu’un biopic linéaire, il a fait choix d’une proposition audacieuse basée sur le journal intime et la mise en lumière du désespoir de ce « mal aimé ». Les thèmes récurrents du poète maudit y sont de fait habilement traités : la volupté, le dégoût du monde réel, la tristesse, la solitude, l’ennui, la douleur, le masochisme, la fuite du temps, la mort… L’effrayant spectre du vampire buveur de sang plane, tel un récurrent cauchemar, sur Baudelaire. Clément Althaus l’incarne à la fois séduisant, violent, satanique, inquiétant. Une performance portée par une énergie de tous les instants. 
Un spectacle de forme hybride entre la musique et le chant d’un côté et le théâtre d’un autre qui insiste sur le caractère sulfureux de ce protagoniste protéiforme : une sorte de rock star  arrogante et tourmentée. La folie inhérente à Baudelaire ne pouvait qu’inspirer un délire créatif. En excluant le réalisme il ne s’agit ni d’un portrait, ni d’un propos trop « politique ». La mélancolie, le scandale et l’excentricité sont ici au cœur de ce frondeur à l’esprit exacerbé alternant la nonchalance d’un impertinent désinvolte au goût de luxe et le cynisme d’un rebelle insolent. La dramaturgie se fonde sur ses textes, sa correspondance et des œuvres comme Le Spleen de Paris, L’invitation au voyage, Les Fleurs du mal et certains éléments biographiques (lettres à sa mère). 
Une mise en scène (et mise en images) au cordeau et envoûtante de Gaële Boghossian (également conceptrice des costumes), de fantastiques lumières de Raphaël Maulny et la collaboration artistique d’Adrian Althaus viennent contribuer au succès de ce fascinant spectacle produit par START 361° en coproduction avec Anthéa théâtre d’Antibes et en collaboration avec Collectif 8. 

Christian Jarniat
10 mai 2023

(1)Pamphlet contre son éphémère pays d’accueil

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