Associer, dans un programme commun, Anton Bruckner et Richard Strauss n’a rien d’usuel. Pourtant, réunir l’apôtre autrichien du wagnérisme dans son œuvre dénommée « Romantique » et la partition crépusculaire, nostalgique d’une époque révolue, conçue par le plus grand continuateur bavarois du Maître de Bayreuth constitue un couplage plutôt logique. Ce, d’autant plus que les deux temps du concert se corrigent dans leurs durées asymétriques, voire au plan d’une endurance orchestrale plus sollicitée en seconde partie. Il fallait y penser. Les responsables de la programmation ont concrétisé l’idée, initiative qui reste tout à leur honneur.

Maria Bengtsson possède l’exacte typologie de soprano grand-lyrique, idéalement adaptée
Sans surabonder depuis l’inauguration de l’Auditorium, les exécutions des Vier letzte Lieder [Les Quatre derniers Lieder ; Opus posthume AV 150] ne manquèrent pas pour autant. Mais, fort curieusement, aucune ne nous a laissé un souvenir exceptionnel, d’un puissant relief, sans parler de plénitude ou d’accomplissement. Serons-nous enfin transportés au firmament ?
Utilisant une disposition « à l’allemande » (rappel : Violons I à Jardin, Violons II à Cour, contrebasses à l’arrière-plan gauche), Bertrand de Billy retrouve cette salle après vingt ans d’absence. Il dirige ce soir Maria Bengtsson, appréciée en janvier dernier dans la Symphonie lyrique de Zemlinsky1. Première vertu constatée, la cantatrice suédoise chante de mémoire. Ensuite, au-delà de son élégance naturelle, elle retient auditivement l’attention dès l’incipit de Frühling par son format vocal à la mesure des lieux. Organe puissant sans être monumental, elle confirme posséder l’exacte typologie de soprano grand-lyrique [Jugendlich-dramatischer Sopran, selon la nomenclature germanique], idéalement adaptée à cette délicate partition.
Expressive, sans jamais verser dans le travers d’un expressionnisme qui serait ici déplacé, fervente, parfois rayonnante, elle satisfait l’attente dans September, en dépit des nombreuses références prestigieuses fatalement incrustées dans notre mémoire. À un flottement rythmique près (un furtif regard inquiet au chef en atteste, pour qui ne l’entendrait pas), le discours séduit par les inflexions mordorées sur le timbre dans ces pages nostalgiques.

L’engagement interprétatif monte d’un cran dans Beim Schlafengehen, surtout à compter du segment offrant l’intervention du violon solo – Jennifer Gilbert, probe mais ici un tantinet sur la réserve – car Maria Bengtsson ensorcelle dans son envolée sur le plan phonique. Reste que, visuellement, il peut paraître importun de la voir souvent marquer des bras la mesure, ce qui n’était pas le cas avec Simone Young. Sur ce point, l’on en demeure réduit aux hypothèses. La plus probable : une communication inaboutie avec le chef ? Difficile d’affirmer quoi que ce soit avec certitude. Toutefois, nous constatons combien Im Abendrot n’atteint pas cette magie escomptée qui vous fait aspirer à quitter ce monde après la double barre finale. Fait indéniable, sous la baguette de Bertrand de Billy, l’ONL accomplit consciencieusement son travail. Pourtant, avec une phalange que nous savons parfaitement dans son univers chez Strauss, nous ne retrouvons pas, aujourd’hui, ces couleurs divinement munichoises auxquelles nous habituèrent les directions d’un Jun Märkl, Leonard Slatkin ou Nikolaj Szeps-Znaider.
Au bilan : félicité d’abord vocale, certes, mais, avec un surcroît d’idiomatisme instrumental et une démarche davantage fusionnelle, l’on aurait pu prétendre au complet ravissement.

Une péroraison en forme d’apothéose tendrait à nous réconcilier avec Bertrand de Billy
Sans surprise, la Symphonie N°4 en Mi bémol Majeur, « Romantische » d’Anton Bruckner est, à ce jour, la plus jouée dans cette salle avec la N°7, comme partout dans le monde. Plus parcimonieusement exécutées, les 3ème, 8ème et 9ème figurent dans le peloton suivant en quantité d’auditions avec, ce nonobstant, un score honorable. En revanche, les 0, 2 et 6 n’ont fait que des apparitions ponctuelles à l’affiche, tandis que – la 00 restant facultative – les 1ère et 5ème attendent toujours leurs créations lyonnaises, fait qui, en 2026, relève de l’invraisemblable !
Parmi les multiples rendez-vous passés autour de cette 4ème, l’on placera au sommet Herbert Blomstedt, souverain, conduisant au triomphe le Gewandhaus de Leipzig, invité à l’automne 2010. Avec l’ONL, ce fut Emmanuel Krivine, en fin de mandat, qui l’emporta en cohérence.
Le chef franco-suisse choisit la mouture révisée entre 1878 et 1880 dans l’édition Nowak, mais « intégrant les retouches mineures effectuées en 1886 ». Or, dès le frémissement initial quelque chose cloche, traduisant un manque de mystère, malgré un cor solo (Guillaume Tétu) exemplaire. D’autres tracas surgissent avec l’étagement des plans sonores, révélant une stratification approximative, sans oublier un pauvre fini en netteté ou des contours brouillons. Les cordes peinent à imposer leur juste place face à des cuivres – hors cors – granitiques, tonitruants, privés de ce qui fait d’habitude leur séduction jupitérienne. Pour mieux dire : leurs interventions sonnent davantage gras, gros et massif que grandiose, tranchant et noble. Entre ces impropriétés, les bois ont du mal à se faire entendre, sauf dans les solos à découvert.
Consécutivement à une carence dans la mise en place, l’on a du mal à se sentir happé par une œuvre pourtant familière et ne trouvons pas l’âme si particulière animant les créations du Maître de Saint Florian, ce dans l’ensemble du mouvement initial. L’Andante quasi allegretto consécutif peut-il changer la donne ? Au chant chaleureux des violoncelles menés par Nicolas Hartmann, l’on doit une entrée attractive. Là, tout s’installe naturellement, les détails s’avèrent soignés. À ce titre, le chant profond des altos guidés par Emmanuel François sur les pizzicatos des autres cordes aura rarement, sur le vif, atteint un si haut niveau en restitution. L’intérêt s’accroît d’une section périodique à l’autre et, sans captiver totalement, le constat d’un scrupuleux ordonnancement finit par l’emporter. En témoigne le bel esprit chambriste animant les effets en échos très réussis dans les échanges entre la petite harmonie et les cors. La conduite du discours gagne en dignité, se hissant à un degré supérieur, duquel participe l’auguste maîtrise d’Adrien Pineau en nuances façonnées aux timbales.
Clef de voûte de l’édifice, le Scherzo peut difficilement se rater avec un orchestre d’un tel calibre. Réussite il y a, incontestablement. L’épisode Trio central, soigneusement ciselé, atteint sa pleine saveur rustique avec l’intervention des bois. Dans la reprise de la partie A, la saillance des trompettes (Eugenio Carreño, Miguel Munoz et Michel Haffner, excellents) atteint son zénith. Assurément, voilà ce que l’on appelle de la belle ouvrage, autant que le niveau escompté question classe internationale. Les jeux en interrogations – réponses cors / trompettes et trombones se hissent à un degré admirable en définition des pourtours.
Chez Bruckner, si aucun scherzo ne pose problème aux phalanges aguerries, les mouvements ultimes, en revanche, nécessitent que le maître d’œuvre fasse travailler en amont l’ajustement de la charpente, solive après poutre, tout en conservant un franc recul avec une constante vue d’ensemble. En outre, arrive l’instant où la solidité physique des troupes se trouve la plus mise à l’épreuve. Or, la ligne suit une persévérante ascension, sans décousu. L’ardeur des attaques participe au résultat convaincant, dans une progression supérieurement articulée. Au terme d’une soirée inégale mais bien conclue, une péroraison en forme d’apothéose tendrait à nous réconcilier avec un chef dont La Vestale de Spontini, à l’Opéra de Paris, cumulait les insuffisances en 20242.
Patrick FAVRE-TISSOT-BONVOISIN
3 Avril 2026
1 Confer : https://resonances-lyriques.org/auditorium-maurice-ravel-orchestre-national-de-lyon-schonberg-zemlinsky-simone-young-en-apotheose/
2 Voir : https://resonances-lyriques.org/opera-national-de-paris-bastille/





