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AUDITORIUM MAURICE RAVEL – ORCHESTRE NATIONAL DE LYON : BONIS, RAVEL &… UNE CRÉATION MONDIALE POUR BIZET

AUDITORIUM MAURICE RAVEL – ORCHESTRE NATIONAL DE LYON : BONIS, RAVEL &… UNE CRÉATION MONDIALE POUR BIZET

vendredi 3 mai 2024

©julien Mignot

Grande cohésion pour le présent programme, placé sous le signe de la musique française ! Il réunit une compositrice parmi les plus inspirées de son temps, un génie progressiste du XXème siècle mais, surtout, ce qui motive prioritairement notre présence : la création mondiale d’une œuvre oubliée du novateur auteur de l’encombrante Carmen. Ajoutons à ce florilège un chef à la réputation croissante et trois solistes vocaux distingués. Tout se trouve donc réuni pour susciter la curiosité d’un public dense, en ce début mai pluvieux autant que maussade.

Ben Glassberg © Gerard Collett 1
Ben Glassberg©Gerard Collett

Les parfums capiteux de l’Orient avec une phalange particulièrement impliquée et sensible

La propagation de la connaissance s’agissant des compositrices d’expression française à Lyon doit beaucoup à notre confrère Roger Thoumieux, historien de la musique et ancien président du Mozarteum. Ses conférences vouées – entre autres – à Louise-Angélique Bertin, Louise Farrenc, Cécile Chaminade, Augusta Holmès ou – précisément – Mel Bonis, ont largement contribué à éveiller les consciences sur cet espace patrimonial trop longtemps dédaigné.

De son véritable prénom Mélanie, Madame Bonis (1858-1937) dut affronter moult difficultés pour s’insérer dans l’univers inévitablement phallocentrique de l’écriture musicale. Attention ! Précisons bien les choses : si les femmes interprètes (cantatrices, instrumentistes virtuoses…) restent adulées, passer à la composition consiste, alors, à affronter un chemin épineux. Seule Augusta Holmès, alliant volonté de fer et caractère “impérial”, parvient à s’imposer autour de 1889, où la IIIème République (célébrant pompeusement un certain centenaire…) la met à l’honneur.

À la différence de Louise Farrenc, Mel Bonis se porte vers les formes intimistes par goût plus que sous la contrainte. En 1899, elle achève une œuvre pianistique intitulée Suite orientale, avant que d’en réaliser l’année suivante une mouture chambriste puis, en 1906, la partition pour grand orchestre symphonique que nous entendons ce soir pour la première fois (il n’en existe, à notre connaissance, aucun enregistrement). Indéniablement, le vaste effectif requis métamorphose radicalement la physionomie de ces pages, leur apportant un surcroît d’attraits.

Dans le Prélude, Ben Glassberg décline finement les parfums capiteux de l’Orient avec une phalange particulièrement impliquée et sensible. Envoûtant ! La Danse d’Almées de la seconde partie, bien qu’utilisant surtout les formules plus convenues dans le sillage d’un Félicien David, affiche malgré tout une fière singularité. En outre, nous ne manquons pas de relever ici maints passages puissants qui, à l’entracte, font dire à… des dames (sic !!!) : « Mais pourquoi faisait-elle ainsi de la “musique d’homme” ? ». Un comble ! Décidément, difficile d’échapper aux clichés, jusque-là où on s’y attendrait le moins ! Et, cette fois, à qui la faute ?

L’exhumation d’une composition du passé constitue invariablement un moment historique

L’évènement central du concert s’accomplit avec la création mondiale de la cantate Le Retour de Virginie de Georges Bizet, laquelle a toute une histoire. En résumé : prenant des leçons particulières de piano auprès de Pierre Zimmerman dès 1853, Bizet rencontre Charles Gounod, gendre de son professeur. Gounod sympathise avec le jeune Bizet, lui confiant des travaux de transcription qui lui assurent un petit revenu. Georges sera toujours lucide d’une dette envers son illustre aîné, lui écrivant même, en 1872 : « Vous avez été le commencement de ma vie d’artiste, je résulte de vous. Vous êtes la cause, je suis la conséquence ». Fasciné lui aussi par les aptitudes d’un garçon de 15 ans hors des normes, Gounod l’entraîne en lui faisant mettre en musique, entre autres, le texte même de la cantate qui valut à Saint-Saëns son échec princeps au Prix de Rome1. Considérée comme un exercice, la partition ne connut jamais les faveurs d’une exécution publique jusqu’à ce jour. Grâces soient rendues au Palazzetto Bru-Zane et Alexandre Dratwicki, partenaires inestimables de ce projet élaboré avec l’O.N.L2.

Le livret d’Auguste Rollet condense la conclusion tragique du roman Paul & Virginie de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre. Dès l’introduction instrumentale, le musicologue se trouve happé par le climat captivant qu’instaure l’orchestration d’un adolescent apte à en remontrer à plus d’un créateur actuel. Impossible d’oublier ces cors évoluant sur des violons diaphanes et des cordes graves ondoyantes. Ou, plus tard, ces harpes utilisées avec une exceptionnelle clairvoyance (elles deviendront omniprésentes dans presque toutes les créations ultérieures de Bizet). Sensation de plénitude attestée dans le récitatif et air de Paul. 

Cyrille DUBOIS © Jean Baptiste Millot 1
Cyrille Dubois ©Jean-Baptiste Millot

Depuis longtemps nous apprécions le style accompli de Cyrille Dubois, spécialement dans Rameau, Salieri, Mozart, Rossini et Berlioz. La qualité du timbre, le sens inné du legato, la technique respiratoire suprêmement maîtrisée constituent une guirlande de satisfactions. Ce, sans oublier un sens souverain du texte et une incarnation réussie d’une candeur naïve inhérente au personnage. La largeur du spectre impose une incontournable réalité : dorénavant bien installé dans une typologie de ténor demi-caractère, l’artiste – modèle de prudence tant que d’entendement – gagne encore en étoffe. Certes, une écriture ardue ne l’épargne pas ici, mais un infime accrochage dans le passage en voix mixte de la cadence est bien pardonnable.

Marie Andree Bouchard Lesieur MABL © Vincent Lappartient Studio
Marie-Andree Bouchard-Lesieur ©Vincent Lappartient-Studio

Incarnant la mère du héros, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur confirme d’opulents moyens, fort prometteurs, de mezzo-soprano lyrique. Toutefois, la diction demeure perfectible chez cette cantatrice encore en devenir, mais à suivre de très près dans ses prochaines prestations.

Portrait NB Loic Fontaine
Patrick Bolleire ©Loic Fontaine.

Après un interlude tempétueux qui doit beaucoup à Verdi, Bizet qui, auparavant, usait d’associations berlioziennes furtives question timbres instrumentaux, s’inspire de Meyerbeer avec l’entrée de la basse incarnant le Missionnaire des Pamplemousses, puis dans la prière en trio qui sonne très “grand opéra”. Idéalement calibré pour cet emploi, le digne Patrick Bolleire ne suscite qu’un regret : la brièveté d’une partie de basse chantante bien loin des substantielles stances de Saint Rémy dans le final de la cantate Clovis & Clotilde, avec laquelle Bizet remportera le Prix de Rome en 1857. Or, au jeu subtil des comparaisons, Le Retour de Virginie ne pâlit guère face sa sœur cadette, présentant même une liberté, voire une fraîcheur, que l’auteur dispensera plus modérément dans cette dernière, sommes toutes plus fatalement académique. Aucun doute, pour notre part : les résurrections ou exhumations de compositions du passé aussi dignes d’intérêt constituent, invariablement, un moment historique privilégié.

Ben Glassberg obtient une restitution mystérieuse et lénifiante, où la réflexion l’emporte

Une seconde partie consacrée à deux chefs-d’œuvre ravéliens universellement glorifiés ne saurait, évidemment, représenter une révélation. Néanmoins, elle permet une évaluation plus optimale des capacités du chef, surtout avec un orchestre pour qui Ravel n’a plus de secrets.

Priorité à l’estimation des qualités évocatrices et de la palette avec la si colorée Rapsodie espagnole. Du Prélude à la nuit, Ben Glassberg obtient une restitution à la fois mystérieuse et lénifiante, où la réflexion l’emporte, faisant fi des surenchères fâcheuses de timbres entendues jadis sous des baguettes frivoles. Puis, l’éclat domine la Malagueña avant un Habanera, que l’on a ouïe en ces lieux plus ensorcelante ou investie. En revanche la Feria fait montre d’un franc panache, prodiguant des effets en tourbillons parmi les plus voluptueux jamais restitués. L’épisode dit “miaulements de chats”, opte plus pour la poésie lunaire qu’il ne verse dans le savoureux, ce qui se défend. Plus intrigantes : ces teintes à la Puccini, révélées par Glassberg dans l’ultime section, concluent avec brio, preuves d’un travail personnel fort recherché.

Cheval de bataille de l’O.N.L, le Boléro, malgré un début un peu distancié ce soir, trouve vite ses assises. Accordons une mention, parmi tous les excellents solistes, à un hautbois d’amour fruité au possible tenu par Philippe Cairey-Remonay. 

Sans effets de manche, le chef, très investi, construit un impeccable crescendo, mettant la salle en transes pour un triomphe garanti. Qui en douterait ?

Patrick FAVRE-TISSOT-BONVOISIN

3 Mai 2024 

1 En 1852. La seconde tentative de Camille Saint-Saëns pour le Prix de Rome, en 1864, se solda également par un échec cuisant.

2 Seul point à déplorer : l’absence des surtitrages pour le livret qui font, en l’espèce, cruellement défaut.

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