Au Théâtre des Champs-Elysées : Le Prophète en concert

Au Théâtre des Champs-Elysées : Le Prophète en concert

samedi 28 mars 2026

©Irma Foletti

On assiste ces dernières années à une certaine « Meyerbeer Renaissance » qui s’est densifiée ces deux dernières décennies. Certaines grandes maisons d’opéra s’y sont mises, comme le Covent Garden de Londres (Robert le Diable en 2012), l’Opéra de Paris (Les Huguenots en 2018) ou encore le Grand Théâtre de Genève (Les Huguenots en 2020, malheureusement sans spectateurs, en pleine période Covid) ainsi que l’Opéra de Nice (Les Huguenots en 2016), La Monnaie de Bruxelles (Les Huguenots en 2022) et plus récemment l’Opéra de Marseille (Les Huguenots 2023). Il faut mentionner aussi le Deutsche Oper de Berlin qui proposait une sorte de série Meyerbeer il y a dix ans environ : Vasco de Gama / L’Africaine en 2015 (avec Alagna, Machaidze, Koch), Les Huguenots en 2016 (Flórez, Ciofi), puis Le Prophète en 2017 (Kunde, Margaine).

Concernant plus particulièrement Le Prophète, après de nombreuses années de sommeil, le titre a connu dernièrement un regain d’intérêt très significatif, puisque monté au Badisches Staatstheater de Karlsruhe en 2015 dans l’exceptionnelle mise en scène de Tobias Kratzer, à l’Aalto-Musiktheater d’Essen, puis au Capitole de Toulouse en 2017, au Deutsche Oper de Berlin déjà mentionné, jusqu’au Festival d’Aix-en-Provence pour une représentation de concert en 2023.

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©Irma Foletti

Et c’est également en représentation de concert que le titre est proposé par le Théâtre des Champs-Élysées, cet opéra de Meyerbeer enfin joué à Paris après tant d’années d’absence ! On regrette d’ailleurs une fois de plus, à la lecture peu enthousiasmante de la nouvelle saison 2026 – 2027 de l’Opéra de Paris, que la Grande Boutique semble dédaigner à ce point ce répertoire du grand opéra français, qui paraît pourtant tout à fait approprié à une salle telle que l’Opéra Bastille…

Et il faut aussi mentionner que ce concert parisien fait suite à une première représentation quelques jours plus tôt, l’Orchestre de chambre de Genève et l’Ensemble Vocal de Lausanne s’étant produits mercredi soir à Genève, dans la salle du Bâtiment des Forces Motrices (BFM).

Osborn John © Greg Figge2
©Greg Figge

Déjà titulaire du rôle-titre en 2017 dans les deux productions différentes d’Essen et du Capitole de Toulouse, puis en concert en juillet 2023 à Aix-en-Provence, on retrouve John Osborn dans le rôle-titre du faux prophète Jean de Leyde. Le ténor américain nous fait goûter une fois de plus à sa prodigieuse qualité de français, l’élégance et la délicatesse de sa ligne de chant, ainsi qu’à sa science de la voix mixte assez unique. Ces qualités sont idéalement mises à contribution dans ses airs les plus doux, comme sa romance « Pour Berthe, moi je soupire » au deuxième acte. Les passages plus tendus sont aussi défendus avec vaillance, en particulier l’hymne triomphal « Roi du Ciel et des anges » qui conclut l’acte III.

Viotti Marina © Paul Zimmer
©Paul Zimmer

Distribuée dans de nombreuses productions lyriques au Théâtre des Champs-Élysées, la mezzo-soprano Marina Viotti ne possède a priori pas le format de grand et profond contralto qu’on attend pour le rôle de Fidès, la mère de Jean, mais la prestation est de belle qualité, en utilisant ses moyens, sans tricher aucunement. La voix est puissante et l’interprète émouvante dans ses airs lents, comme la complainte « Donnez, donnez pour une pauvre âme » en début d’acte IV, ou encore « O toi qui m’abandonnes » au début de l’acte suivant. Un peu plus tard, le passage plus animé « Comme un éclair précipité » met à contribution toute sa longueur vocale pour passer les grands intervalles, ainsi que son abattage pour les passages d’agilité.

Fekete Emma © Tam Lan Truong
©Tam Lan Truong

La soprano Emma Fekete nous impressionne moins en Berthe, la fiancée de Jean. La soprano colorature a pourtant le grand mérite de chanter avec une belle précision d’intonation ses airs souvent très fleuris, comme son entrée en scène avec « Mon cœur s’élance et palpite ». Le français est plutôt de bonne qualité, mais l’instrument manque de volume et le chant d’impact. Mais ces trois interprètes principaux n’en assurent pas moins avec brillant l’ensemble des duos, ainsi que le trio final du dernier acte, d’un fort relief dramatique. Le suicide de Berthe qui suit ce trio constitue d’ailleurs selon nous le plus beau moment de la soprano, les derniers « adieu, adieu » étant émis dans un souffle.

Bou Jean Sebastien © DR1
©DR

Dans le rôle d’Oberthal, le méchant de l’histoire, le baryton Jean-Sébastien Bou montre ses limites dans le registre le plus grave, tandis que la moitié supérieure de la voix est projetée avec grande énergie, pendant que l’interprète semble visuellement très investi dans le personnage.

Les trois anabaptistes Samy Camps (Jonas), Marc Scoffoni (Mathisen) et Christian Zaremba (Zacharie) chantent quant à eux mieux ensemble que séparément, sans doute à l’exception de Marc Scoffoni seul, qui fait valoir une voix bien timbrée et d’un volume appréciable. On constate d’ailleurs que l’air de Zacharie « Aussi nombreux que les étoiles » est coupé ce soir.

Leroy Calatayud Marc © Cyril Cosson1
©Cyril Cosson

Les autres coupures dans la partition sont plutôt significatives, soit un équivalent d’environ une heure en moins, ce qui laisse tout de même une durée de deux heures quarante-cinq minutes de musique à ce concert. Ancien chef associé de l’Orchestre de Chambre de Genève pendant la saison 2022 – 2023, le jeune Marc Leroy-Calatayud retrouve cette formation et anime la musique avec passion et un sens certain du théâtre. Il sait rendre fidèlement les différentes ambiances et orchestrations très diverses de ce grand opéra, entre l’atmosphère pastorale de l’entame, où dialoguent deux clarinettes, dont une en coulisses, et les grandes scènes de foule, comme le couronnement du prophète à l’acte IV ou la fête du dernier acte, avant l’écroulement final du palais. De nombreux passages produisent ainsi un grand souffle musical, contrastant avec les séquences plus intimistes.

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©Irma Foletti

Placés en fond de plateau, les chœurs de l’Ensemble Vocal de Lausanne, renforcés par les étudiantes et étudiants de la Haute École de Musique de Genève-Neuchâtel, ne dégagent pas toujours l’ampleur qu’on pourrait attendre lors de certains tableaux. L’oreille s’habitue toutefois rapidement au volume et par ailleurs, on apprécie la bonne qualité d’articulation du texte. Les enfants de la Nouvelle Maîtrise des Hauts-de-Seine complètent remarquablement au quatrième acte.

Irma FOLETTI
28 mars 2026

Le Prophète, opéra de Giacomo Meyerbeer
Paris, Théâtre des Champs-Elysées,

Direction musicale : Marc Leroy-Calatayud

Fidès : Marina Viotti
Jean de Leyde : John Osborn
Berthe : Emma Fekete
Oberthal : Jean-Sébastien Bou :
Jonas :  Samy Camps
Mathisen :  Marc Scoffoni
Zacharie :  Christian Zaremba 

L’Orchestre de chambre de Genève

Ensemble Vocal de Lausanne en collaboration avec les étudiantes et étudiants de la Haute École de Musique de Genève-Neuchâtel

Nouvelle Maîtrise des Hauts-de-Seine : direction Mathieu Poulain

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