Les soirées au cloître de Cimiez sont des moments qui ne s’oublient pas. Ils sont comme des rendez-vous d’amoureux – d’amoureux de la musique classique, s’entend.
L’autre soir, le cloître fut traversé d’un éclair – le Tzigane de Ravel. Sous l’archet d’Olivier Charlier, l’œuvre bondissait, farouche, ensorceleuse, insolente de virtuosité. Combien de fois ce grand violoniste, qui appartient depuis longtemps au premier rang de l’école française, s’est-il aventuré dans cette partition ? Cent fois, deux cents peut-être ? Chez lui tout reste intact : la noblesse du geste, la pureté du son, cette élégance qui fait oublier les difficultés. À ses côtés, Marie-Josèphe Jude faisait de son piano un orchestre à lui seul. Tantôt les basses grondantes avaient la profondeur des violoncelles, tantôt les aigus s’illuminaient comme des flûtes ou des clarinettes. Le clavier changeait sans cesse de couleurs. Ravel s’imposait sous ses doigts.
Il y eut une autre violoniste, ce soir-là : Geneviève Laurenceau, apparue comme une flamme dans une robe rouge à volants. Elle aborda la Danse macabre de Saint-Saëns avec un panache irrésistible. Dans cette œuvre, le compositeur demande au violon d’être la Mort, celle qui, à minuit, entraîne les ombres dans leur ronde fantastique. Mais Geneviève Laurenceau, elle, incarna la vie – la vie du violon qui bondit, rayonne, lance des étincelles, éclate en virtuose.
Vint Ophélie Gaillard, grande dame du violoncelle. Sous son archet, les Fantasiestücke de Schumann eurent une superbe allure en même temps qu’une vraie chaleur humaine. Un cœur battait, un souffle passait. On était en plein romantisme.
Au côté de ces musiciennes, François Chaplin fut un pianiste précieux, attentif à mettre en lumière leur talent tout en faisant apprécier le sien propre.
Il y eut aussi un moment de bonheur – car tous les moments de musique de Schubert sont des moments de bonheur : celui où la très bonne mezzo Delphine Haydan, accompagnée par le non moins bon pianiste Jean-Marie Cottet, interpréta des lieder de ce compositeur. L’un d’eux, « An den Mond », demandait « à la lune argentée de descendre sur le monde ». Pas besoin de la sollicitation de Schubert : la lune était là, au dessus du cloître de Cimiez. On eût dit qu’elle avait ralenti sa course pour mieux écouter ces artistes qui, eux aussi, mettaient de la lumière dans la nuit.
André PEYREGNE
5 août 2026
