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Arènes de Vérone 2023 : Une Madama Butterfly sublimée par Asmik Grigorian

Arènes de Vérone 2023 : Une Madama Butterfly sublimée par Asmik Grigorian

jeudi 7 septembre 2023
Asmik Grigorian ©EnneviFoto

La direction inspirée du maestro Daniel Oren



Daniel Oren aura donc dirigé en ce mois de septembre trois opéras en trois jours, à savoir CarmenMadama Butterfly et Aïda ce qui n’est pas courant en ces lieux où la coutume s’est installée d'un chef distinct par ouvrage, c’est-à-dire un système d’alternance. Avec Madama Butterfly, Daniel Oren se trouve dans son domaine de prédilection celui de Puccini et du répertoire vériste avec lequel il a maintes affinités. On se souvient notamment de son exceptionnelle Francesca da Rimini de Zandonai pour laquelle il était au pupitre en 2011 à l’Opéra Bastille à Paris (avec Roberto Alagna et Svetla Vassileva).



D’autres souvenirs du chef israélien aux Arènes de Vérone nous reviennent encore notamment sa Tosca en 1984 avec Eva Marton et Giacomo Aragall et ce même été sa Traviata avec – chose rare dans le rôle de Violetta – Raina Kabaivanska qui fut, sans doute, l’une des plus attachantes cantatrices de son époque et qui était également l’une des éminentes interprètes de Puccini (avec notamment Tosca et Manon Lescaut)(1)



On a tout particulièrement apprécié en cette soirée la direction brillante du maestro assortie de toutes les nuances et contrastes que le chef a pu apporter à l’œuvre de Puccini (notamment l’exécution – splendide – du prélude de l’acte 3) à la tête d’un superbe orchestre des Arènes de Vérone. 



La reprise de la spectaculaire mise en scène de Franco Zeffirelli

 

En cette année qui précède celle du centenaire de la disparition du compositeur, l’œuvre a été remise à l’affiche (comme bien d’autres au demeurant) et la production de Franco Zeffirelli a tout naturellement été retenue. Faut-il rappeler qu’il fut le digne héritier de Luchino Visconti (dont il était l’assistant en début de carrière ?) Ce grand metteur en scène s’est intéressé au théâtre et au cinéma (2) mais s’est consacré essentiellement à l’art lyrique. L’une de ses caractéristiques était le « gigantisme » et le faste de ses productions à grand spectacle à la manière du cinéma de l'âge d'or hollywoodien. Il est d’ailleurs intéressant de noter que certaines de ses productions ont été conservées comme des « emblèmes » dans d'importants théâtres (emblème qui peuvent pour certains passer pour révolus à l’époque du régietheater qui vise à l’abstraction voire au dépouillement). C’est notamment le cas, pour ne citer que ces exemples, de Turandot(3) qui est toujours au répertoire du Metropolitan Opera de New-York ou encore de La Bohème pour la Scala de Milan et qui naturellement ont été également représentés aux Arènes de Vérone. Difficile d’en prendre davantage plein les yeux au niveau de l’immensité des décors, de la somptuosité des costumes, du nombre impressionnant de figurants et de danseurs. Sa Madama Butterfly est naturellement de ce type et, dès la première scène, on découvre un décor monumental qui représente un quartier entier de Nagasaki lequel se situe, comme l’indique le livret, sur une partie élevée de la ville avec un immense rocher agrémenté d’escaliers qui permettent d’accéder au sommet. Ce rocher en sa partie médiane s’ouvre et se referme pour dévoiler la demeure de Cio-Cio-San. Le livret indique qu’il s’agit d’une « petite maison de poupée » alors que dans cette production les dimensions sont comme pour tout le reste extrêmement importantes avec de larges parois coulissantes. De surcroît, comme dans un « travelling » avant au cinéma, la maison à l’arrière-plan s’avance vers les spectateurs chaque fois que le rocher s’ouvre pour la découvrir. Un peuple grouillant va et vient au début de l’ouvrage avec des marins en bordée, des autochtones, des touristes, des balayeurs, des commerçants, des porteurs de chaise, des vendeurs avec boutiques ambulantes, il y a même un personnage qui propose aux curieux de contempler la baie de Nagasaki avec une longue-vue. Tout cet acte donne lieu à profusion de figurants et danseurs notamment lors du mariage arrangé de Cio-Cio-San avec l’officier américain Pinkerton. On s’interroge sur le fait qu’il puisse y avoir autant de monde et qui a pu payer pareilles noces surtout que dès le deuxième acte, Pinkerton parti, Cio-Cio-San et Suzuki déplorent l’état de misère dans laquelle elles sont plongées (pour autant, il demeure nombre de serviteurs dans les lieux ce qui peut paraître paradoxal). Ceci pose le problème de l’intimisme de l’opéra de Puccini car passé le premier acte où l’on peut admettre une foule grouillante (à l’instar de Turandot), les deux actes suivants demeurent dans une stricte intimité entre l’héroïne et sa servante et quelques apparitions épisodiques du Consul, du Prince Yamadori et à la scène finale du retour de Pinkerton, désormais marié à une américaine, qui vient récupérer son enfant.



L’idéale et bouleversante Cio-Cio-San d’Asmik Grigorian



On attendait bien évidement, dans le rôle de la protagoniste, Asmik Grigorian qui, quelques semaines auparavant avait recueilli un succès triomphal au Festival de Salzbourg dans un emploi complètement différent, celui de Lady Macbeth(4). La soprano lituanienne passe donc d’une monstrueuse héroïne shakespearienne sans humanité ni compassion, perpétrant nombre de meurtres pour assouvir sa soif de pouvoir, à la très jeune et fragile geisha qui se laisse naïvement prendre au piège de l’amour. En peu de temps voici donc d’une part l’une de ses premières incursions dans un opéra de Verdi avec tout ce que cela suppose de largeur dramatique et de caractère impératif et d’autre part l’incarnation d’un rôle vériste auquel elle est accoutumée (son adorable Lauretta de Gianni Schicchi, sa sensuelle Giorgetta de Il Tabarro et sa bouleversante Suor Angelica) sans compter, dans d’autres répertoires, ses juvéniles Salomé de Strauss, Senta du Vaisseau Fantôme de Wagner ou encore Rusalka de Dvorák . Mais Madame Butterfly suppose encore l’expression accomplie d’une large palette de sentiments : de l’adolescente naïve, mariée à 15 ans jusqu’à l’infinie douleur de la mère déchirée que la séparation d’avec son enfant contraindra au suicide.



Dans l’œuvre que Puccini préférait entre toutes, Asmik Grigorian apporte son sens inouï (et inné) du théâtre. Peu de cantatrices ont atteint à la fois cette intelligence expressive, cette simplicité interprétative dépouillée de tout « maniérisme » mais aussi cet art suprême de susciter pareille émotion. Et puis il y a la musicienne tellement admirable au phrasé incomparable et aux angéliques mezza voce (quelle merveille que toutes les nuances de son « vogliatemi bene » dans le duo du premier acte ! ). D’un point de vue vocal, la ligne est idéale car elle s’inscrit dans une continuité absolument parfaite sans que jamais l’homogénéité ne soit prise en défaut et que les changements de registres ne soient affectés.



Que dire, sans se répéter de l’élégance de son phrasé, du raffinement de son chant, de la pureté de son timbre, d’une tessiture longue avec un médium et un grave consistant et des aigus puissants, du raffinement ainsi que son chant épuré sans le moindre effort visible. Et puis cet « art de dire » souverain qui n’appartient qu’aux très grandes artistes.



De sorte que le discours apparaît d’une fluidité et d’une limpidité absolues tout au long de l’œuvre qui recèle pourtant nombre de difficultés et chausse-trappes. Il n’est que d’écouter attentivement son « Un bel di vedremo » pour s’en convaincre. La stabilité de la l'émission n’est jamais prise en défaut. Par ailleurs, aucun effet artificiel ou appuyé – que l’on rencontre chez nombre de chanteuses – n’apparaît chez elle. Il faut dire qu’on s’en était déjà convaincu au Festival d’Aix-en-Provence lorsqu’elle avait livré son récital consacré aux mélodies de Tchaïkovski et de Rachmaninov(5)qui nous avait fait penser à tous les rôles que la soprano pouvait (ou pourrait) chanter dans l’opéra. A l’inverse, précisément, cet opéra nous confirme qu’elle utilise, ici,  avec une intelligence aigüe, toutes les ressources qui sont celles développées dans la mélodie et le lied. Dans la mise en scène de Franco Zeffirelli dans laquelle elle se coule, respectant quasiment à la lettre le cadre strict des indications scéniques d’une production archiconnue, l’actrice – prodigieuse – apporte d’un geste, d’un regard, d’une intention, ce qui appartient à elle-même au plus profond de son « génie émotif » et qui a attiré les plus notoires metteurs en scène actuels du théâtre lyrique à construire leurs productions autour de sa personnalité fascinante et de ses dons hors normes. Comme nous l’avions déjà constaté au Festival de Salzbourg, sa voix passe aisément dans les grandes enceintes, et bien entendu aux Arènes qui pourtant constituent sans conteste un des plus grands vaisseaux voués au lyrique pouvant exister, et ce sans que rien ne soit jamais forcé (y compris la puissance lorsque la partition l’exige). 





Mais comme un bonheur n’arrive jamais seul, outre la direction de Daniel Oren qui affectionne particulièrement cet ouvrage, on trouve, entourant Asmik Grigorian, une distribution de choix, notamment Piero Pretti qui dessine un Pinkerton sémillant et engagé doté d’une voix claire, bien timbrée et avec une émission aisée. Le long duo d’amour du premier acte constitue avec ces deux interprètes un ineffable moment de grâce. Il faut aussi souligner les qualités vocales et interprétatives de Sofia Koberidze qui vient démontrer que Suzuki n’est en rien un second rôle mais également celles de Gevorg Hakobyan solide Sharpless que l’on a retrouvé le lendemain en excellent Amonasro dans Aïda. On ne s’étonnera pas, en pareil lieu, de la splendeur du chœur à bouches fermées de la fin du deuxième acte car le nombre de choristes et leurs qualités sont en quelque sorte l'une des caractéristiques de ce festival d’été dans les Arènes de Vérone. Évidemment triomphe attendu aux saluts final et longues acclamations pour la protagoniste.



Anecdotiquement lorsqu’Asmik Grigorian est sortie des Arènes, elle a traversé l’immense et circulaire Piazza Bra qui se trouve aux pieds de l’imposant édifice romain. Pour qui connaît Vérone il y a là d’innombrables restaurants qui sont fréquentés par les touristes mais les soirs de représentation plus spécifiquement par les amateurs d’art lyrique. Au fur et à mesure que la cantatrice longeait cette place, les clients des restaurants lui ont réservé une véritable ovation et elle s’arrêtait devant chacun de ces établissements pour recevoir les compliments de ses fervents admirateurs. 

Insolite et belle image pour les amoureux de l’art lyrique !







Christian Jarniat

7 septembre 2023







Direction musicale : Daniel Oren

Mise en scène en scène : Franco Zeffirelli

Costumes : Emi Wada

Chorégraphie : Gaetano Petrosino





Cio-Cio-San : Asmik Grigorian

Suzuki : Sofia Koberidze

Kate Pinkerton : Marta Pluda

F.B Pinkerton : Piero Pretti

Sharpless : Gevorg Hakobyan

Goro : Matteo Mezzaro

Le Prince Yamadori : Italo Proferisce

L'oncle Bonzo : Gabriele Sagona

Le commissaire impérial : Gianfranco Montresor



Orchestre, Choeur,  Ballet  des Arènes de Vérone





(1) Raina Kabaivanska fut Madame Butterfly aux Arènes de Vérone en 1983 dont, fort heureusement, la vidéo a gardé la trace.

(2) Notamment avec les adaptations cinématographiques de deux œuvres de Shakespeare : La Mégère apprivoisée (avec Elisabeth Taylor et Richard Burton) et Roméo et Juliette.

(3) En 2024 la spectaculaire production de Turandot reviendra aux Arènes de Vérone pour commémorer le centenaire de la disparition de Giacomo Puccini ainsi que Tosca et La Bohème et en outre les reprises d’AidaCarmen et du Barbier de Séville 

(4) Voir dans nos colonnes l’article consacré à Macbeth au Festival de Salzbourg.

(5) Voir dans nos colonnes l’article consacré au récital d’Asmik Grigorian au Festival d Aix-en-Provence.

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