Avec Après la pluie, le Ballet de l’Opéra Nice Côte d’Azur, sous la houlette de son directeur Pontus Lidberg, propose un diptyque d’une rare cohérence dramaturgique, articulé autour de deux œuvres que tout oppose en apparence mais que relie une même interrogation sur la condition humaine, l’une tournée vers la perte et l’intime, l’autre vers l’éveil et la renaissance.

Dancing on the Front Porch of Heaven d’Ulysses Dove : élégie sur le deuil et l’absence
Créé en 1993 Dancing on the Front Porch of Heaven, (sur la musique de Cantus in Memoriam de Benjamin Britten, composée en 1977 par le compositeur estonien Arvo Pärt, pour orchestre à cordes et cloche sur un unique motif mélodique) traduit l’angoisse face au contexte tragique de l’épidémie de sida. Sur cette poignante et répétitive musique (entrecoupée ici par le son obsédant d’une cloche) qui s’inscrit dans le mouvement minimaliste, le chorégraphe Ulysses Dove (décédé de cette maladie le 11 juin 1996, à l’âge de 49 ans) livre une méditation d’une intensité rare sur le deuil, la perte, l’absence. « Pour moi – écrivait il lors la création – la musique d’Arvo Pärt peut envoyer les âmes au ciel. Je veux raconter une expérience en mouvement, une histoire sans paroles, et créer un monument poétique dédié aux êtres que j’ai aimés »
Le ballet de forme contemporaine mais aux figures classiques virtuoses (pointes) exige des danseuses et danseurs – silhouettes fantasmatiques toutes de blanc vêtues – une maîtrise millimétrée et une tension de chaque instant dans une permanente introspection d’une rigueur presque architecturale, où chaque geste paraît pesé, comme s’il risquait de rompre le silence environnant. Les ensembles, d’une précision sculpturale, instaurant une atmosphère quasi spirituelle de recueillement pour une danse intériorisée.

Petrichor de Pontus Lidberg : la renaissance de la nature
À cette plongée introspective répond Petrichor, création du chorégraphe Pontus Lidberg, dont le titre évoque ce parfum si particulier de la terre après la pluie. Changement radical de climat avec costumes colorés. Ici, la danse s’ouvre, respire, s’élance.
Sur le Concerto pour violon n°1 de Philip Glass composé en 1987, Lidberg développe une chorégraphie où la technique classique sert à nouveau de socle à une esthétique résolument contemporaine. Refusant toute symétrie, il privilégie des trajectoires mouvantes, des combinaisons imprévisibles, comme si le mouvement naissait de lui-même, dans un élan rythmique vital irrépressible.

Les danseurs, comparables à des oiseaux en perpétuel envol, déploient une gestuelle faite de souplesse et de précision. L’énergie circule, les corps se croisent, se répondent, s’agrègent en une sorte de communauté mouvante. Là où Dove enfermait l’émotion dans une forme rigoureuse, Lidberg la libère dans un flux continu.
La scénographie – notamment les projections – contribue à cette sensation de monde en transformation, où la nature elle-même semble renaître. Il ne s’agit plus ici de mémoire, mais d’avenir ; plus de disparition, mais de désir.
Ce qui fait la réussite d’Après la pluie, c’est précisément la tension entre ces deux univers: de l’ombre à la lumière, du silence à l’élan, de la mort à la vie. Le Ballet de l’Opéra Nice Côte d’Azur démontre avec brio sa faculté de passer avec bonheur d’une austérité presque ascétique à une danse expansive et lumineuse et ce avec une remarquable homogénéité d’ensemble,
Les deux œuvres sont interprétées avec une remarquable ferveur musicale par l’Orchestre Philharmonique de Nice sous la direction inspirée et précise du chef américano-canadien Kyrian Friedenberg (27 ans). Une mention spéciale à la super soliste violoniste de l’orchestre Věra Nováková omniprésente sur le Concerto pour violon n°1 de Philip Glass
Christian JARNIAT
3 avril 2026
Dancing on the Front Porch of Heaven
Chorégraphie : Ulysses Dove
Musique : Arvo Pärt – Cantus in Memoriam Benjamin Britten
Décors et costumes : Jorge Gallardo
Lumières : Martin Säfström
Petrichor
Chorégraphie : Pontus Lidberg
Musique : Philip Glass – Concerto pour violon n°1
Costumes : Andrea Spirridonakou
Vidéos : Jason Carpenter
Lumières : Brandon Stirling Baker
Direction Musicale : Kyrian Friedenber
Orchestre Philharmonique de Nice ( Violon solo : Věra Nováková )
Ballet de l’Opéra Nice Côte d’Azur



