La première du spectacle La Tempête de neige de Kirill Serebrennikov, d’après le récit de Vladimir Sorokine, a eu lieu le 16 août 2025 dans le cadre du Festival de Salzbourg.
Une метель, une tempête de neige, c’est lorsque la neige, devenue si dense, finit par tout obscurcir. Les repères s’effacent, l’orientation dans le temps et dans l’espace se perd. On ne sait plus où aller, ni quel chemin emprunter.
N’est-ce pas précisément ce qui nous arrive à tous aujourd’hui ? Où va notre société ? Avons-nous encore des valeurs qui nous servent de repères ? Et qui est encore capable de les défendre ? Autant de questions, parmi tant d’autres, qui restent ouvertes…
La dimension universelle d’une grande originalité
Le récit La Tempête de neige de Vladimir Sorokine embrasse la langue russe dans toute sa diversité stylistique et à travers ses différentes strates historiques : archaïque, religieuse et sacrée, classique, jusqu’à l’argot contemporain. Cette richesse confère au discours une dimension intemporelle : il est aussi actuel aujourd’hui qu’il l’était hier et qu’il le sera demain.
Le même éclectisme règne dans l’univers matériel du récit, où les XIXe, XXe et XXIe siècles cohabitent dans un même instant.
Kirill Serebrennikov rend le propos encore plus universel par un autre procédé : comme souvent dans ses mises en scène, ses personnages parlent plusieurs langues, chacun la sienne — ici, le russe et l’allemand. Cette rencontre abolit les frontières culturelles et historiques, donnant à l’œuvre une portée qui dépasse les cultures et les époques. Ce procédé polyglotte s’est révélé fort spectaculaire dans son spectacle Barocco, présenté à Nanterre-Amandiers en février 2026.
Résumé
Un médecin tente de rejoindre une région frappée par une épidémie qui transforme les hommes en zombies. Un cocher accepte de l’accompagner.
Nous sommes dans une époque particulièrement éclectique, où coexistent des moyens de transport archaïques, comme les chevaux, et des attelages d’allure futuriste, avec des conducteurs portant des casques façon cosmonautes.
Mais une tempête de neige le désoriente et l’empêche d’atteindre son but. Les voyageurs perdent systématiquement leur chemin ; les repères géographiques, temporels et moraux se dissolvent.
Le voyage semble se dérouler sur place : l’équipage tourne en rond.
Sur son chemin, la tempête de neige oppose toutes sortes d’obstacles : la luxure, la drogue, la paresse et des imprévus gigantesques. Toujours quelque chose vient entraver leur progression.

Les personnages : archétypes
L’histoire s’articule autour de trois personnages principaux, trois archétypes.
Le premier est le médecin, incarnation de l’intellectuel classique, tel qu’on le retrouve chez Tchekhov, Boulgakov et dans toute la grande littérature. Il est interprété par August Diehl, qui a d’ailleurs remporté en 2026 le Deutscher Filmpreis du meilleur acteur pour son interprétation de Josef Mengele dans le film La Disparition de Josef Mengele, réalisé par Kirill Serebrennikov.
Il cherche à accomplir son devoir : sauver, soigner une population vivant dans une région reculée. Pour cela, il fait preuve d’héroïsme en prenant la route de nuit, en pleine tempête de neige et au mépris du danger pour sa propre vie. Son objectif est si noble, sa mission si grande, qu’elle justifie à ses yeux tous les risques.
Le deuxième personnage est Perkhoucha, le cocher, le petit homme, livreur de pain — de l’essentiel, en somme —, figure emblématique de la littérature classique, comme s’il avait quitté les pages d’un roman du XIXe siècle. Alors que les moyens de transport font défaut, il accepte d’accompagner le médecin, moins pour la rémunération promise que par sympathie pour son enthousiasme et pour la noblesse de sa mission salvatrice. Il incarne aussi ce peuple qui fait si souvent les frais des théories et des grands projets.

Le troisième personnage est la tempête elle-même : les circonstances, le monde extérieur, mais aussi cet état intérieur qui empêche d’avancer et d’atteindre l’objectif. Visuellement, Serebrennikov lui donne les traits d’une mystérieuse et magnifique dame coiffée d’un kokochnik russe, dont la présence est amplifiée par l’accompagnement musical qui contribue à créer cette figure.
Lorsque la tempête se déchaîne, la musique, parfois proche du bruit, monte en puissance et envahit tout l’espace. Dans la salle, on éprouve presque physiquement la nécessité de se frayer un chemin à travers elle, au prix d’un effort épuisant. L’intensité et la pression sonore finissent par devenir physiquement éprouvantes. Cette sensation renforce encore la perception de l’importance de la mission et de la difficulté de l’accomplir. Le cabaret allemand côtoie le folklore russe. Les mélodies populaires s’entrelacent avec des intonations liturgiques, des bruits industriels et des sonorités électroniques.

Kirill Serebrennikov
Il est désormais bien connu en Europe. Et pourtant, pas encore autant qu’il le mériterait !
Il est PARTOUT !
En France, au Théâtre du Châtelet, en octobre 2025, il signe un Hamlet profondément singulier. À Nanterre-Amandiers, en février 2026, Barocco bouleverse la conscience. En Allemagne, son nom ne quitte pas les affiches.
Ses mises en scène d’opéra se déploient sur les plus grandes scènes européennes. Son Lohengrin, son Don Giovanni, son Don Carlos, son Or du Rhin et bien d’autres encore ne laissent indifférents ni les spectateurs ni les professionnels du monde lyrique.
Au cinéma, il signe notamment La Femme de Tchaïkovski et La Disparition de Josef Mengele.
Ses fidèles sillonnent inlassablement l’Europe à la poursuite de ses spectacles, avides de ne rien manquer de ses nouvelles créations.
Son regard ne laisse personne indifférent. Sa vision, d’une puissance rare, provoque des réactions radicales : elle vous captive, vous envoûte, crée une forme de dépendance intellectuelle et émotionnelle, vous donnant envie d’en reprendre une nouvelle dose… Ou, au contraire, suscite le rejet, voire le déni.
Avec Serebrennikov, l’indifférence n’est décidément pas une option.
Nous espérons que les scènes françaises vont accueillir Метель / Blizzard / La Tempête de neige au plus vite…
Irina Madec




