Un constat factuel s’impose : assurément, les opéras de Prokofiev auront été bien servis à Lyon depuis près d’un demi-siècle. Si L’Amour des trois oranges fut affiché dès la saison 1980 / 1981 puis, par trois fois, jusqu’à 1998, rappelons que le regretté Alain Durel proposa la création locale pour Les Fiançailles au couvent en 2001, avant que Serge Dorny finisse par programmer Le Joueur en 2009 puis L’Ange de feu en 2016. Tout compte fait, si l’on écarte les tentatives juvéniles du compositeur jusqu’à ses années au conservatoire1, Maddalena incluse, seuls Sémion Kotko et L’Histoire d’un homme véritable manquent encore à l’appel. Bien sûr, nos lecteurs érudits objecteront immédiatement que nous oublions Guerre & Paix ! Que l’on nous pardonne mais, cette gigantesque fresque – pour laquelle nous éprouvons une infinie vénération – reste absolument impossible dans notre humble maison entre Rhône et Saône, en raison non des quatre heures de musique inhérentes à la partition mais des effectifs colossaux requis, en orchestre et chœurs avec, en sus, rien moins que 64 personnages à distribuer… Débat clos !
Où l’on renoue avec les meilleurs artifices d’une éternelle autant qu’authentique théâtralité
La mort de Louis Erlo, le 2 courant, étant passée relativement inaperçue, il a été décidé de dédier cette nouvelle production à sa mémoire. Juste retour des choses, quand on songe qu’en 1980 / 1981, il présenta ici même une mise en scène de L’Amour des trois oranges, unissant la féérie à une beauté plastique quasi idéale. Notons, à ce titre, une légère erreur dans l’actuel programme de salle, à la page 39, dans l’historique. Cette optimale réalisation ne fut jamais reprise. Témoin auditif et oculaire, nous en attestons ! Car, à compter de la saison 1988 / 1989, Erlo échafauda, en réalité, une autre scénographie, très différente en décors, costumes et lumières, d’abord présentée à l’Auditorium [l’Opéra étant alors en reconstruction, l’on jouait « hors les murs »]. Hélas bien inférieure à la précédente, elle fit la part belle à : des défroques trop actualisées ; une préfiguration des poncifs parasitant notre époque ; une vaine autant que lassante agitation ; le tout ne laissant subsister dans les mémoires qu’une maigre poignée d’instants accomplis, dont la scène avec la terrible Créonte. Par conséquent, 28 ans après son ultime reprise, afficher derechef l’œuvre dans un nouvel habit ne constitue nullement un luxe.
Le fait, bien réel, que s’empilent entre ces murs les relectures radicales, peut-il faire accroire que nous trouvions – par antiphrase – splendide le présent travail d’un Laurent Pelly, dont jamais nous ne fûmes inconditionnel ? Assurément non ! Car, à l’évidence criante, sa présente mise en scène s’inscrit parmi les trois meilleures d’une longue carrière, juste après Le Roi malgré lui d’Emmanuel Chabrier et Le Roi Carotte d’Offenbach. Tout ici s’avère en situation, objectivement inspiré ou dans le sujet (et non à côté de la question, comme trop souvent chez lui). À ce titre, ses costumes suscitent une vraie fascination, même si nous eussions apprécié un surcroît d’esprit commedia dell’arte.

Les plus inventifs ? Indéniablement ceux réservés aux Ridicules, avec leurs vastes désinences sur le noir et blanc, rappelant les univers des Kazimir Malevitch, Victor Vasarely et Philippe Decouflé, télescopés en un fini audacieux. En ce sens, ils remémorent aussi ceux conçus par Alfred Mayerhofer pour Bernd Mottl dans Il Capello di paglia di Firenze de Nino Rota au Semperoper Dresden. Ceux dévolus au Mage Tchélio ainsi qu’à Fata Morgana les suivent de près, encore qu’une féminité plus assumée n’eût point déparé la silhouette d’une si énigmatique sorcière. Enfin, n’oublions pas, dans un éventail allant du XVIème au XXème siècles, ceux avec fraises accordés aux courtisans, adjoints à une gestique saccadée type culbuto assez comique. Pour les chœurs, passer si vite d’une tenue à une autre dans l’enchaînement rapide des tableaux relève presque d’un Leopoldo Fregoli !

Accordée aux lumières somptueusement travaillées par Michel Le Borgne, la scénographie signée Caroline Ginet se pare d’ingénieux dispositifs autorisant les transitions d’une scène à l’autre avec naturel et fluidité. En admettant qu’une gesticulation un tantinet excessive des masses (un tic récurrent chez Pelly) constitue la seule vraie réserve à émettre, les qualités d’imagination les font oublier. Tel est le cas dans l’apparition d’un Farfarello immergé dans un océan de tissus dont seule émerge sa tête, tandis que les scènes fantastiques inquiétantes (duel aux cartes des deux enchanteurs, incantation de Tchélio, anathème de Fata Morgana…) atteignent un sommet artistique comme on n’en espérait plus, simplement parce qu’il renoue avec les meilleurs artifices d’une éternelle autant qu’authentique théâtralité. Magique ! Ajoutons une façon rare d’occuper l’espace, la scénographe jouant partout sur les volumes avec esprit. Au fil du déroulement, la loufoquerie, issue d’un Carlo Gozzi dans L’Amore delle tre melarance2, s’accorde plutôt bien d’un ton qui, dans tout autre contexte, pourrait passer pour des excès. S’inspirant davantage des situations que des caractères, le ludisme consubstantiel à l’action fonctionne en conséquence parfaitement, cumulant l’absurdité assumée, l’irrévérence caustique, la parade grotesque, l’outrance et les allusions, caricaturales ou satiriques, à tous les arts3. En bref, voici le public concomitamment surpris, émerveillé, fasciné, envoûté, immergé dans un vivifiant regain de créativité, qui mérite une palme d’or !
Les tracas prosodiques intrinsèques à la mouture française de la création mondiale
Rejoignant (le génie en moins !) l’esprit d’un Stefan Zweig dans Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, permettez à votre serviteur d’évoquer, parmi les rencontres hors du commun qu’il eût la chance d’inscrire en lettres d’or dans sa jeunesse (Marie-Madeleine Duruflé, Leonie Rysanek, Georges Thill, János Starker, Mieczysław Horszowski, Sir Georg Solti, Jon Vickers, Giuseppe Taddei, José van Dam… et tant d’autres), celle avec Lina Prokofiev. Lors d’entretiens inoubliables en 1981, cette dame pétulante, première épouse du Maître, nous apprit maints détails concernant L’Amour des trois oranges4. Notamment : ce qui amena son mari à choisir la fable de Gozzi ; ses échanges avec Vsevolod Meyerhold ; le fait que Linette (sortant du premier agrume) doit son patronyme à… son propre prénom de Lina ; les avis dépréciatifs émis par Chostakovitch (inattendus venant de l’auteur du Nez) ; tout ce qui conduisit – pour un accès plus aisé au texte en Occident – à écarter l’idiome russe (sur lequel fut d’abord composée la partition) et à opter – après avoir hésité avec l’italien – pour le français dans son adaptation du livret original avec Vera Janacópulos, ce, pour la création mondiale à Chicago.
Ce propos amène naturellement à relever une légère faiblesse dans la distribution. Ayant pensé initialement sa musique sur un texte dans sa langue maternelle, Prokofiev fut confronté à moult difficultés prosodiques, continûment tangibles à l’écoute. Compte tenu d’un tel fait, si l’on choisit la mouture en français, il reste préférable d’inviter des chanteurs francophones ou sans accent. Or, ce soir, au moins deux des interprètes s’évertuent à surmonter l’écueil. David Rother d’abord, dans l’épisodique rôle du Héraut royal, ce qui n’interdit nullement, toutefois, d’apprécier ses qualités en timbre et projection, attestant d’une voix en clef de fa engageante. Ensuite la basse Piotr Micinski – souvent apprécié antérieurement dans cette maison dans des ouvrages en allemand, italien ou russe – qui galère à prononcer le français sans scories. Voilà sans doute pourquoi la réplique « Quoi ! Tu as pu lever la main sur moi ? » passe inaperçue, là où Gabriel Bacquier vous tirait les larmes. Néanmoins, nous louons sans réserve sa noble prestance physique ainsi qu’un matériau consistant, par lequel il domine sans souci l’ambitus d’un souverain allant du sol grave au mi bémol aigu, évoluant dans une écriture malcommode.
Gabrielle Philiponet confirme les espoirs suscités ces dernières années

Côté traîtres et maléfiques, Damien Pass (incarnant aussi Farfarello) compose un Léandre atrabilaire, renfrogné à souhait, vocalement très sonore et d’une appréciable présence. À ses côtés, soulignons les qualités du velours vénéneux d’une Lucie Roche efficiente en Princesse Clarice, prometteuse contralto, très à l’aise dans son apparence, façonnée type Gräfin von Geschwitz de Lulu. Si Sméraldine n’est pas noire (encore un piètre coup d’un asphyxiant wokisme circonvoisin ?5), l’on fait arborer à Céleste Pinel un look gothique qui ne nuit en rien à sa musicalité. Mezzo-soprano policée, à l’organe sain, clair, soigné de ligne, elle complète admirablement un groupe qui, dans le trio concluant l’acte I, communique le frisson.

Tout à fait méconnaissable visuellement, Gabrielle Philiponet confirme les fiers espoirs suscités ces dernières années. Technique impeccable, émission franche, articulation châtiée, la cantatrice albigeoise joue, en outre, admirablement. Elle parvient à composer une Fata Morgana à la fois vipérine et dérisoire. Sa métamorphose progressive – de soprano lirico-leggiero à grand-lyrique assuré – augure d’un bel avenir, évoluant avec sagesse et prudence vers des emplois relevant du dramatique spinto.

En la personne d’un Daniel Mirosław6, Tchélio trouve un interprète apte à se hisser au niveau des Pierre Thau et Gregory Reinhart qui le précédèrent, en ces lieux, dans le mage. À ces amples basses il succède avec un aplomb barytonal lorgnant vers le baryton-basse, qui pourrait, à long terme, lui autoriser les emplois de ce type chez Wagner.
À suivre de près, donc, tout comme l’excellent Pantalon offert par un vigoureux Marc Mauillon, projetant avec aise ses larges registres, jusqu’à un sol aigu éclatant.

Annoncé souffrant, Jean-Fernand Setti sidère l’assistance en Cuisinière Créonte. Opulente clef de fa, il rayonne dans cet emploi de composition. L’on se demande même ce que ça doit être lorsqu’il est en pleine forme ! Tous excellents, les emplois plus épisodiques méritent une mention très bien. Citons donc les valeureux Cătălin Pop, Barbara Skora et Déborah Salazar, faisant unanimement regretter que leurs parties ne soient pas davantage consistantes.

Ninette irradiante, Giulia Scopelliti tient ses promesses, n’appelant que des compliments7. Protagoniste ingrat, souvent mal servi, le Prince obtient en Linard Vrielink un héros inespéré. Ténor demi-caractère remarquablement stylé, il évolue avec faconde dans un grimage évoquant Plastic Bertrand, même s’il lui faudrait veiller sur un si naturel un tantinet tiré.

Tous ceux qui abordent Truffaldino, personnage pivot par excellence, ont aujourd’hui le douloureux privilège d’affronter le souvenir d’un merveilleux Rémy Corazza. Robert Lewis parvient au moins à l’égaler, accomplissant un parcours sans faute, consacré par une ovation méritée !

Épatants en vaillance, les chœurs signent une prestation superlative en tous points. Quasi-perfection atteinte aussi dans la fosse, où Dmitry Matvienko s’affirme tel un fascinant chef d’opéra. Mettant ici en exergue les influences d’un Rimski-Korsakov (Mlada ou Katcheï l’immortel), il possède un vrai sens du fantastique, des couleurs, du rythme. Sous sa baguette, l’orchestre se pare d’une kyrielle de flamboiements, d’ironie grinçante voire de poésie dans les sections intimistes. Jusqu’aux citations wagnériennes en clins d’œil – appels au combat d’Hunding dans Die Walküre (finale du II), le tuba de Fafner dans Siegfried… etc. – tout s’impose en évidence, avec maestria. Et quel fini instrumental inouï ! Réussites sonore et visuelle alliées pour le meilleur ! Que demander de plus en ouverture d’une saison aux titres si attrayants ?
Patrick FAVRE-TISSOT-BONVOISIN
20 Octobre 2026.
1 Quatre essais d’un garçon né en 1891 : Le Géant (1900), Sur des iles désertes (1902), Festin au temps de la peste (1903) et Ondine (1907).
2 Ce dernier terme – très éloigné d’un italien parlé contemporain aussi scandaleusement appauvri que le sont actuellement le français ou l’anglais ! – désignait plutôt, au XVIIIème Siècle, « les oranges douces », par opposition aux oranges amères.
3 À ce sujet, voir les incomparables écrits d’André Lischke, particulièrement dans son magistral Guide de l’opéra russe (Fayard, 2017).
4 Madame Lina Prokofiev séjournait alors à Lyon, pour assister aux représentations. Je la rencontrai lors d’une conférence de presse organisée à l’Opéra. Nous sympathisâmes aussitôt. Touchée par la passion qui animait un jeune homme de 19 ans, elle désira prolonger nos échanges dans les salons de thé–pâtisseries d’alors (hélas, aujourd’hui disparus), dont elle affectionnait particulièrement l’ambiance surannée. Nous partageâmes ainsi trois après-midis sans voir le temps passer. Ces moments furent parmi les plus forts de toute mon existence [N. D. A].
5 Celui-là même qui fit vertement réagir l’immense et clairvoyante Grace Bumbry aux ineptes propos d’une Angel Blue en 2022… !
6 Remarqué, en mars dernier, dans le rôle du Lieutenant Ratcliffe, à l’occasion des représentations du Billy Budd de Benjamin Britten.
7 Elle se révéla pleinement, ici même, en Hero dans Béatrice & Bénédict d’Hector Berlioz : https://resonances-lyriques.org/opera-de-lyon-beatrice-benedict-dhector-berlioz-ou-ce-quil-en-reste/
Réalisation :
Direction musicale : Dmitry Matvienko
Mise en scène et costumes : Laurent Pelly
Scénographie : Caroline Ginet
Lumières : Michel Le Borgne
Distribution :
Le Roi de Trèfle : Piotr Micinski
Le Prince, son fils : Linard Vrielink
La Princesse Clarice, sa nièce : Lucie Roche
Léandre / Farfarello : Damien Pass
Truffaldino : Robert Lewis*
Pantalon : Marc Mauillon
Le Magicien Tchélio [ou Célio] : Daniel Mirosław
Fata Morgana : Gabrielle Philiponet
Linette : Barbara Skora**
Nicolette : Déborah Salazar**
Ninette : Giulia Scopelliti
La Cuisinière Créonte : Jean-Fernand Setti
Sméraldine : Céleste Pinel
Le Maître de cérémonie : Cătălin Pop**
Le Héraut : David Rother**
Orchestre & Chœurs de l’Opéra National de Lyon
Chef des chœurs : Benedict Kearns
* Solistes du Lyon Opéra Studio, promotion 2022-2024
** Solistes du Lyon Opéra Studio, promotion 2026-2028.










