La grande soprano américaine Martina Arroyo s’est éteinte, à l’âge de 90 ans, le 13 octobre 2026. Immense interprète de Verdi, elle laisse le souvenir d’une voix somptueuse et d’une personnalité aussi généreuse qu’indépendante. À Paris comme à Monte-Carlo, elle a marqué les mélomanes. Et parfois, une simple retransmission radiophonique suffit à faire naître un souvenir pour toute une vie…
Il est des voix qui s’imposent par leur puissance. D’autres par leur beauté. Celle de Martina Arroyo réunissait les deux, avec ce supplément de noblesse, cette chaleur du timbre et cette manière si naturelle de conduire la phrase qui donnaient le sentiment que tout était facile. Une voix ample, rayonnante, capable de traverser les grands orchestres verdiens sans jamais perdre son humanité.
Née à Harlem, à New York, le 2 février 1937, Martina Arroyo n’avait pourtant rien d’une diva prédestinée. Diplômée en langues romanes, elle avait travaillé dans les services sociaux avant de se consacrer entièrement au chant. Une formation et un parcours qui disent déjà quelque chose de cette femme intelligente, cultivée, dotée d’un humour volontiers malicieux et peu portée sur les poses de grande tragédienne lorsqu’elle quittait la scène.
Une Aida qui changea son destin
En février 1965, au Metropolitan Opera de New York, elle remplace Birgit Nilsson dans Aida. Le succès est considérable. Ce soir-là, une carrière prend véritablement son envol et le monde lyrique découvre l’une des grandes sopranos verdiennes de sa génération.
Aida, Il trovatore, La forza del destino, Don Carlo, Un ballo in maschera, Macbeth : autant d’ouvrages dans lesquels son chant trouve un terrain d’expression idéal. Mais Martina Arroyo ne se limite pas à Verdi. Mozart, Puccini, Wagner et d’autres compositeurs figurent également à son répertoire. Elle possède cette rare faculté de faire oublier la difficulté vocale pour ne laisser entendre que la musique.
Paris, ou la double révélation des Vêpres siciliennes
Le Palais Garnier lui réserve une place importante dans les années 1970. Dès juin 1973, elle y chante Leonora dans Le Trouvère, rôle qu’elle reprend en avril 1975. Elle est ensuite Hélène dans Les Vêpres siciliennes, en 1974, puis lors des reprises de 1976 et 1979. Enfin, elle interprète Donna Leonora dans La Force du destin en 1975, 1976 et 1977.
Trois opéras de Verdi, trois héroïnes exigeantes et plusieurs saisons parisiennes : voilà qui témoigne de la confiance que lui accordait l’Opéra de Paris. Dans ces productions, elle côtoie, au fil des distributions, quelques-uns des plus grands artistes de l’époque, notamment Plácido Domingo, Fiorenza Cossotto, Kurt Moll, Ruggero Raimondi et Gabriel Bacquier.
Mais, au-delà des distributions prestigieuses, il reste parfois un souvenir plus intime.
Une représentation des Vêpres siciliennes diffusée à la radio fut, pour l’auteure de ces lignes, une double découverte : celle de l’œuvre elle-même et celle de Martina Arroyo. Et quelle révélation ! Cette voix somptueuse, cette ampleur, cette noblesse dans la phrase, cette manière de faire vivre les élans verdiens avec une évidence confondante… On aurait juré que Verdi avait écrit le rôle pour elle !
Près d’un demi-siècle plus tard, l’impression demeure intacte. La mémoire peut oublier bien des détails ; elle conserve parfois, avec une étonnante fidélité, la couleur d’une voix.
Et puis, il y eut :
Un soir d’août à Monte-Carlo
Le 4 août 1977, Martina Arroyo retrouve Plácido Domingo à Monte-Carlo pour un concert d’airs et de duos d’opéra, accompagné par l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, sous la direction de Gianandrea Gavazzeni.
Au programme, Giordano, Donizetti et Verdi. Martina Arroyo chante notamment « La mamma morta » d’Andrea Chénier et « Ritorna vincitor » d’Aida. Les deux artistes se rejoignent pour le duo final d’Andrea Chénier, « Vicino a te s’acqueta », et celui d’Un ballo in maschera, « Teco io sto… O qual soave brivido ».
Une soirée exceptionnelle, à laquelle nous avons eu le bonheur d’assister. Deux voix au sommet de leur art, un chef d’une immense expérience, et ce sentiment si particulier d’être témoin d’un moment privilégié de l’histoire lyrique monégasque.
Et pourtant, malgré l’éclat de cette soirée, c’est toujours l’Hélène parisienne découverte à la radio qui revient d’abord à la mémoire.
Une artiste qui savait transmettre
La carrière de Martina Arroyo fut aussi celle d’une femme qui contribua à faire évoluer le monde de l’opéra. À une époque où les artistes afro-américains devaient encore surmonter bien des obstacles, elle s’imposa sur les plus grandes scènes internationales par son talent, sa détermination et une personnalité qui refusait de se laisser enfermer dans les conventions.
Plus tard, avec la Martina Arroyo Foundation et son programme Prelude to Performance, elle consacra une part importante de son énergie à accompagner les jeunes chanteurs. Non seulement pour leur enseigner un rôle, mais aussi pour les préparer aux réalités d’un métier dont elle connaissait les exigences et les incertitudes.
Il nous reste aujourd’hui ses enregistrements, ses témoignages filmés et les souvenirs de ceux qui ont eu la chance de l’entendre. Mais au-delà de l’immense artiste, c’est peut-être cette générosité du chant qui demeure la plus émouvante.
Martina Arroyo appartenait à cette famille de chanteurs qui ne se contentent pas d’interpréter une partition : ils vous la font découvrir comme si elle venait d’être écrite pour eux.
Et lorsqu’une voix vous a donné cette impression une fois dans votre vie, on ne l’oublie jamais.
Cathie Pellegrin


