À l’Opéra Royal de Versailles : un exceptionnel Tarare d’Antonio Salieri !

À l’Opéra Royal de Versailles : un exceptionnel Tarare d’Antonio Salieri !

samedi 10 octobre 2026

©Maeva-Sentein

L’Opéra Royal de Versailles ouvre sa saison lyrique avec une remarquable production de Tarare d’Antonio Salieri, absent ici depuis un peu plus de 200 ans. Très grand succès à sa création en 1787 à l’Académie royale de musique de Paris et dans les années qui suivirent, l’ouvrage s’absenta à partir de 1820, pour revenir, très occasionnellement, ces dernières décennies. On peut mentionner à notre époque moderne une mise en scène de Jean-Louis Martinoty au Festival de Schwetzingen en 1988, dont il existe un témoignage en DVD Arthaus Musik (Howard Crook dans le rôle-titre, Nicolas Rivenq en Arthénée et Jean-Philippe Lafont en Atar), puis une production de l’Opéra national du Rhin en 1991 (Tarare chanté par Gérard Garino, René Massis en Atar et mise en scène de Christian Gangneron). Le plus récent concert qu’ont donné Christophe Rousset et ses Talens Lyriques en novembre 2018 à la Cité de la musique – Philharmonie de Paris est également précieux, le témoignage en CD du label Aparté étant disponible (Tarare de Cyrille Dubois et Astasie de Karine Deshayes).

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©Baptiste Lacaze

Le livret est de Beaumarchais, qui réclame de la part de Salieri une stricte mise en musique de sa pièce en un prologue et cinq actes, très riche en nombreux tableaux et rebondissements. Après le prologue mettant en scène la Nature et le Génie du Feu, on passe dans le palais du despote Atar, jaloux de la popularité et du bonheur de Tarare qui file le parfait bonheur avec sa « seule » femme Astasie, malgré la loi permettant la polygamie. Tarare avait sauvé la vie d’Atar, mais malgré cela le roi ordonne à Altamort d’enlever Astasie. Calpigi, esclave italien gardien du sérail, informe Tarare de l’enlèvement de sa belle et celui-ci, après plusieurs déguisements et travestissements, retrouve finalement sa bien-aimée. Le couple échappe in extremis à la mort, Atar, pris d’un ultime accès de rage, préférant se suicider. Mais la conclusion est également singulière, quand Tarare refuse d’abord le pouvoir royal en indiquant « Le trône est pour moi sans appas : je ne suis point né votre maître ». Et il devient roi en dernier lieu de manière presque obligée « Enfants, vous m’y forcez… », la Nature et le Génie du Feu ayant ensuite un dernier mot qui favorise l’existence au détriment de la naissance : « Homme ! Ta grandeur sur la terre, N’appartient point à ton état ; Elle est toute à ton caractère ». Un énoncé singulièrement éclairé, qui relativise les différences sociales fondées sur la naissance et anticipe légèrement sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

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©Baptiste Lacaze

La mise en scène de Jean-Romain Vesperini est un excellent alliage de classique et moderne, un peu à l’image des préparations de la Nature pendant le prologue, une chimiste à lunettes de protection devant sa paillasse, qui verse les liquides dans des tubes à essai fumants. Sur un sol noir brillant partent en fuite vers le fond du plateau trois parois qui délimitent l’espace de jeu, un « écrin mental » d’après le scénographe Bruno de Lavenère, ou encore des « décors mis en scène dans une grande lanterne magique » comme indiqué par Étienne Guiol chargé des vidéos.

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©Maeva Sentein

Des projections vidéo sur ces trois surfaces, parois latérales et plafond, illustrent en effet les scènes ou saynètes successives, souvent en noir et blanc, de nuages, spirales, dessins de livres d’anatomie, plus tard un décor stylisé de palais oriental, avec des couleurs par séquences, et parfois des motifs projetés dans une partie de la salle, sur ses colonnes et loges d’avant-scène. Avec un peu de fumée qui se dissipe au sol, les accessoires sont rares, voire absents le plus souvent, un trône au centre sur un petit podium pour le tyran Atar, ou encore une petite sculpture dorée à plusieurs visages pour évoquer le temple de Brahma du deuxième acte.

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La distribution vocale est globalement très convaincante, en tête Reinoud Van Mechelen en Tarare, davantage ténor ce soir que haute-contre, comme on a tendance à le cataloguer le plus souvent. Sa prononciation du texte est ciselée et très claire, qualité d’ailleurs commune au reste de l’équipe francophone. Avec une partition qui « zappe » très rapidement entre les interventions des personnages, il ne dispose pas d’arias aussi longues que chez Mozart par exemple, mais il chante tout de même plusieurs airs assez courts. On apprécie la franchise de l’émission, aussi la délicatesse lorsqu’il allège, ou encore un style plus vigoureux par moments comme pour son passage « J’irai : oui, j’oserai » au cours du II, conclu par un contre-ut assez bref.

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©Maeva Sentein

Le baryton québécois Jean-François Lapointe développe encore plus de vaillance, une agressivité de ton bien en ligne avec le rôle du méchant Atar, plus sonore et éclatant dans ses notes aiguës que dans le registre le plus grave.

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©Baptiste Lacaze

Autre personnage de grande importance, celui de Calpigi interprété par Enguerrand de Hys, seul rescapé de l’enregistrement de Rousset. Le timbre de caractère convient idéalement à cette figure comique, dotée d’ailleurs de l’air le plus développé « Je suis natif de Ferrare », en cinq couplets qui racontent son histoire avec une grande charge drolatique. La voix est pleinement projetée et l’acteur est comme un poisson dans l’eau. Intervenant aussi de manière substantielle, d’abord en Génie du Feu, puis Urson le capitaine des gardes d’Atar, Jean-Gabriel Saint-Martin fait entendre un baryton superbement timbré et de belle ampleur, parfois d’un impact vocal spectaculaire quand il relate au troisième acte le combat mené entre Tarare et Altamort. Altamort justement est le baryton-basse profond et bien assuré d’Alexandre Baldo, qu’on préfère à la basse Alexandre Adra en Arthénée, le grand prêtre de Brahma, celui-ci malheureusement dépourvu du registre aigu demandé par le rôle et par instants à la limite de l’étranglement pour tenter d’émettre ses notes les plus hautes.

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Côté féminin, c’est Gwendoline Blondeel qui défend le rôle le plus développé de Spinette, la suivante d’Astasie, après avoir chanté une piquante Nature dans le prologue. La musicalité est précise et l’actrice se montre espiègle, parfois impertinente. À cette image, le stratagème malicieux, mais qui s’avèrera improductif, qu’elle met en place au quatrième acte en prenant la place d’Astasie, afin que cette dernière échappe à la rencontre avec l’esclave muet qu’Atar veut lui imposer comme époux… pas vraiment muet puisqu’il s’agit de Tarare ! En Astasie, Éléonore Pancrazi fait souvent passer dans son chant l’émotion de l’épouse enlevée et qui pense être veuve. La voix est suffisamment puissante et montre son caractère dans de courts airs, comme « Ô tigre ! » au cinquième acte.

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©Baptiste Lacaze

Sans doute le meilleur pour la fin : la musique de Salieri dirigée par Théotime Langlois de Swarte. Comme déjà mentionné, les impératifs donnés par Beaumarchais rendent cette partition absolument originale, avec une musique qui change instantanément, de couleur plus ou moins dramatique, voire qui bascule d’un coup entre tragique et comique, faite d’allers-retours entre récitatifs et parties chantées, soit de nombreuses variations qui surprennent le spectateur et cassent plus d’une fois ses habitudes d’écoute. Et cette œuvre est servie avec passion par Théotime Langlois de Swarte, pour qui cette production est tout de même une première. Le violoniste émérite, choisi entre autres il y a plus de dix ans par William Christie et ses Arts Florissants, alors qu’il n’était encore qu’un étudiant, n’en est pas à sa première direction d’orchestre. Celle-ci remonte à 2023 pour quelques dates du Bourgeois gentilhomme de Lully, à l’invitation de Marc Minkowski, autre ancien musicien étant passé chef d’orchestre par la suite. Mais la présente série de représentations est la première attribuée intégralement au jeune chef et violoniste de 30 ans. Et le mordant, la vivacité, l’énergie qu’il impulse aux instrumentistes de l’Orchestre de l’Opéra Royal sont absolument enthousiasmants. Par exemple, les traits précis et d’une extrême vélocité joués par les cordes à l’ouverture du premier acte, un passage qui peut rappeler d’ailleurs l’ouverture de la turquerie mozartienne Die Entführung aus dem Serail, sont spécialement excitants à l’oreille. Le chef se met au service de la musique mais aussi des chanteurs, donnant rigoureusement les départs en venant à l’occasion en aide à un interprète en proie à un fugace trou de mémoire du texte. Les bois sont également expressifs, les cuivres assurés et l’ensemble bien équilibré entre pupitres. Le Chœur de l’Opéra Royal met aussi du cœur à l’ouvrage, d’une agréable homogénéité et d’une prononciation appliquée.

Irma FOLETTI

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Tarare, opéra d’Antonio Salieri

Versailles, Opéra Royal, le 10 octobre 2026

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Direction musicale : Théotime Langlois de Swarte
Mise en scène : Jean-Romain Vesperini
Assistant à la mise en scène : Jean-Christophe Mast
Scénographie : Bruno de Lavenère
Costumes : Alain Blanchot
Lumières : Christophe Chaupin
Vidéo : Étienne Guiol
Maquillages, coiffures et perruques : Laurence Couture et Mathilde Benmoussa

Tarare, Ombre de Tarare : Reinoud Van Mechelen
Astasie, Ombre d’Astasie : Éléonore Pancrazi
Atar, Ombre d’Atar : Jean-François Lapointe
La Nature, Spinette : Gwendoline Blondeel
Calpigi, Ombre de Calpigi : Enguerrand de Hys
Arthénée : Alexandre Adra*
Urson, Le Génie du Feu : Jean-Gabriel Saint-Martin
Altamort, Ombre d’Altamort, Un Eunuque : Alexandre Baldo
Elamir, Ombre femelle : Clara Penalva*
Ombre de Spinette : Isaure Brunner
Ombre d’Arthénée, Un Esclave, Un Prêtre : Jérémie Delvert

* Membres de l’Académie de l’Opéra Royal – promotion 2025/2027

Orchestre de l’Opéra Royal
Chœur de l’Opéra Royal

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