Au Teatro del Maggio Musicale de Florence, la cruelle vérité du drame Wozzeck d’Alban Berg dans la mise en scène de Deborah Warner

Au Teatro del Maggio Musicale de Florence, la cruelle vérité du drame Wozzeck d’Alban Berg dans la mise en scène de Deborah Warner

mercredi 30 septembre 2026

©Michele Monasta

Le ton est donné dès avant le début de la représentation, à la vue de ces soldats qui viennent, chacun leur tour, faire leurs besoins dans des sanitaires crasseux installés en travers de la scène, cuvettes de WC à l’avant et pissotières cachées à l’arrière. Certains se débarbouillent très sommairement dans un lavabo, d’autres lavent leurs bottes, ces mêmes soldats moquant Wozzeck qui passe la serpillière en lui jetant des ordures pour compliquer son travail, quand la musique démarre. Dans la production de Deborah Warner créée au Covent Garden de Londres en 2023, Wozzeck est ainsi le souffre-douleur de la compagnie et plus que jamais objet d’un destin implacablement dramatique.

5 MicheleMonasta 2M 04104 OK pref warner
©Michele Monasta

La scénographie de Hyemi Shin est très suggestive et efficace, en opérant de rapides changements de décors suivant les tableaux successifs, au moyen d’un petit rideau descendu des cintres en paravent qui cache les mouvements des techniciens, ainsi que du plateau tournant. Les scènes d’extérieur sont illustrées par des squelettes d’arbres suspendus à mi-hauteur en arrière-plan, de la fumée projetée au sol suggérant plus tard l’étang auprès duquel Wozzeck poignardera Marie et dans lequel il se noiera. Quelques éléments de hautes façades noires et grises figurent le quartier où se situe la maison du couple, d’un grand dénuement avec un simple lit et un réfrigérateur vide, à l’exception d’une bouteille de lait pour nourrir le petit garçon. La scène de la consultation médicale de Wozzeck est impressionnante, chez un docteur très inquiétant devant sa longue paillasse de carrelage blanc, qui badigeonne de graisse un cadavre reposant sous un drap.

Wozzeck Teatro Del Maggio 2026 5 da8b0b9d31
©Michele Monasta

La rencontre entre ce même docteur, le capitaine et Wozzeck à l’acte suivant génère aussi une haute densité de stress, des murs en croix se mettant en mouvement sur la tournette, Wozzeck ne parvenant pas à échapper à cette sorte de jeu de cache-cache sadique mené par les deux compères. L’action est transposée à notre époque, comme l’attestent les canettes de bière vues dans l’auberge au deuxième acte, ou encore les enfants qui sniffent de la colle en sac plastique pour conclure la représentation.

96 MicheleMonasta 2M 05465 pref warner
©Michele Monasta

Dans le rôle-titre, Wolfgang Koch incarne un Wozzeck terriblement humain, halluciné par moments et finalement déterminé à tuer Marie qui l’a trompé. Un peu moins sonore dans l’extrême grave, son baryton est magnifiquement exprimé et varie les nuances forte-piano pour caractériser au mieux le personnage.

38 MicheleMonasta 2M 04505
©Michele Monasta

Également très investie dans son jeu théâtral, la Marie d’Anja Kampe en impose surtout par des aigus projetés avec une vigueur à la limite du cri par instants. Le vibrato reste à un niveau agréable et ces notes particulièrement excitantes peuvent nous rappeler son aînée Anja Silja, autre très grande titulaire du rôle. Wolfgang Ablinger-Sperrhacke en Capitaine impose lui aussi une forte présence en scène, plus souvent habillé d’un survêtement bleu électrique qu’en tenue militaire, mais pas spécialement sportif pour autant. Sa voix de ténor de caractère est idéale pour cet emploi, bien concentrée et produisant aussi un bel effet en voix de tête. À l’opposé de tessiture, la basse Clive Bayley fait valoir des graves profonds bien en ligne avec le caractère sinistre du Docteur, amplifiant son caractère effrayant par certaines notes fixes sans vibrato, le registre aigu s’avérant cependant moins confortable, aux notes resserrées.

L’Andres de Sam Furnes dégage moins d’ampleur, par une émission qui donne l’impression d’être engorgée, singulièrement à ses débuts dans la deuxième scène. Le Tambour-major de Ian Koziara manque peut-être d’un peu plus de métal dans l’aigu pour convaincre complètement, son jeu étant davantage marquant, personnage à l’alcool méchant et violent à l’égard de Wozzeck. Les rôles plus secondaires sont bien tenus, comme le Fou de Dafydd Jones ou encore Helena Rasker en Margret, tandis qu’on apprécie encore plus la voix superbement timbrée de la basse Barnaby Rea en Premier Artisan.

Wozzeck Teatro Del Maggio 2026 24 f52b949393
©Michele Monasta

En première apparition au Teatro del Maggio Musicale Fiorentino, le chef Thomas Guggeis fait grosse impression et construit une solide architecture musicale d’un grand relief dramatique, constamment en lien avec l’action. Certes, en qualité de directeur musical de l’Opéra de Francfort depuis 3 saisons, on peut imaginer que Wozzeck fait partie de l’ADN du jeune chef allemand de 33 ans, mais une telle maîtrise impressionne tout de même. Sous sa baguette, l’orchestre florentin donne le meilleur, dans une lecture analytique qui permet aussi d’entendre les moindres détails aux différents pupitres. Les contrastes de volumes et de nuances sont aussi remarquables, culminant, comme souvent, sur les deux accords en crescendo en fin de deuxième tableau du troisième acte, véritables tutti fracassants qui enchaînent avec le piano foncièrement désaccordé du tableau suivant dans la gargote. À signaler également dans la scène de l’auberge du deuxième acte les six musiciens sur scène, très au point dans leurs interventions. Les chœurs enfin, d’adultes et d’enfants, amènent leurs contributions de qualité. Les derniers mots « Hopp, hopp ! » sont comme toujours réservés au petit garçon orphelin de Wozzeck et Marie, mais ce soir ils sont dits par un autre depuis la fosse d’orchestre.

Irma FOLETTI
30 septembre 2026

Wozzeck, opéra d’Alban Berg

Florence, Teatro del Maggio Musicale Fiorentino 

Direction musicale : Thomas Guggeis
Chef du chœur : Lorenzo Fratini
Mise en scène : Deborah Warner
Décors : Hyemi Shin
Costumes : Nicky Gillibrand
Lumières : Adam Silverman
Chorégraphie : Kim Brandstrup

Wozzeck : Wolfgang Koch
Tambourmajor : Ian Koziara
Andres : Sam Furnes
Hauptmann : Wolfgang Ablinger-Sperrhacke
Doktor : Clive Bayley
1. Handwerksbursch : Barnaby Rea
2. Handwerksbursch : Alex Otterburn
Der Narr : Dafydd Jones
Marie : Anja Kampe
Margret : Helena Rasker
Mariens Knabe : Manfredi Attori
Ein Soldat : Massimiliano Esposito
Ein Tenor : Roberto Miani

Orchestra e Coro del Maggio Musicale Fiorentino
Coro di voci bianche dell’Accademia del Maggio Musicale Fiorentino
Cheffe du Coro di voci bianche : Sara Matteucci

Imprimer
Cookies
Nous utilisons des cookies. Vous pouvez configurer ou refuser les cookies dans votre navigateur. Vous pouvez aussi accepter tous les cookies en cliquant sur le bouton « Accepter tous les cookies ». Pour plus d’informations, vous pouvez consulter notre Politique de confidentialité et des cookies.