Turandot : Dans la Cité interdite, Puccini prend possession des Arènes de Vérone

Turandot : Dans la Cité interdite, Puccini prend possession des Arènes de Vérone

samedi 12 septembre 2026

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À la veille de la clôture des 103es festivités des Arènes de Vérone, Turandot offrait l’une de ces soirées où tout semble trouver naturellement sa place. La mythique production de Franco Zeffirelli retrouvait son écrin et sa démesure, mais surtout cette capacité rare à faire exister un monde jusque dans ses moindres détails. Portée par une distribution engagée et une direction musicale particulièrement vive, cette Turandot aura proposé au public une expérience de théâtre autant que de musique.

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La Cité interdite, un espace qui porte l’ouvrage

On a beau connaître cette production, la retrouver aux Arènes demeure une expérience particulière. Elle n’a finalement pas pris une ride. La célèbre Cité interdite apparaît toujours avec cette même magie, comme si elle surgissait naturellement de l’immense plateau. Quelques heures avant le spectacle, voir les éléments du décor passer au-dessus des gradins rappelle d’ailleurs l’ampleur du travail des techniciens, habitués à faire naître chaque soir un univers différent.

Tout est construit autour du contraste. En bas, la masse populaire, souvent vêtue de teintes plus sombres, circule, observe, s’agite ou se resserre. Plus haut, l’espace impérial apparaît comme un univers inaccessible, ordonné autour de la princesse et du pouvoir. Les différents niveaux de la scène deviennent ainsi une véritable géographie sociale. On ne regarde pas seulement Pékin : on voit qui appartient à quel monde et qui cherche à passer de l’un à l’autre.

C’est là que la mise en scène conserve toute sa pertinence. La foule n’est jamais simplement décorative. Elle réagit, se déplace, se rassemble, se disperse, change d’attitude au gré des événements. Le peuple oscille entre la fascination, la peur, l’appel du sang et, parfois, la compassion. Le bourreau, les gardes, les étendards et les mouvements collectifs donnent à cette cité une tension presque permanente.

À l’opposé, la Cité impériale se distingue par ses ors, ses soieries, ses broderies et ses lignes plus ordonnées. Les costumes d’Emi Wada participent pleinement à cette lecture : ils différencient les groupes autant qu’ils dessinent les caractères. Turandot elle-même semble appartenir à cet univers avant même d’avoir chanté, enfermée dans une apparence de pouvoir qui la sépare du reste du monde.

Ce qui frappe surtout est la quantité de détails. Les mouvements sont réglés avec une précision qui permet aux tableaux de rester lisibles malgré leur densité. Les danseurs, les figurants, les gardes et le chœur composent une matière vivante. Rien n’est immobile très longtemps, mais rien ne semble non plus gratuit.

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Anna Pirozzi, une Turandot de pouvoir et de chair

Anna Pirozzi entre dans le rôle avec les moyens qui permettent immédiatement au personnage d’exister dans une telle acoustique. La projection est large, très présente, et le timbre possède cette densité nécessaire pour faire entendre Turandot au-dessus de l’orchestre et des masses chorales.

Mais son intérêt ne réside pas uniquement dans la puissance vocale. Pirozzi donne à sa Turandot une véritable autorité scénique. Elle ne joue pas seulement la princesse glaciale : elle en fait une femme qui s’est construite derrière cette froideur. Dans In questa reggia, la ligne possède la noblesse et l’assise attendues, tandis que la diction donne du poids aux mots. La scène des énigmes confirme cette caractérisation : les phrases sont incisives, les intentions très lisibles, et chaque intervention semble prolonger le rapport de domination qu’elle entretient avec ceux qui l’entourent. La voix conserve une belle homogénéité tout au long de la soirée, avec un médium solide et des aigus particulièrement assurés. Brava !

Surtout, son personnage évolue. Derrière l’assurance initiale apparaissent progressivement les premières fissures, même si elles restent discrètes. C’est cette résistance qui rend sa Turandot intéressante : elle ne cède pas facilement, et l’on comprend que son parcours vers l’humanité passe précisément par cette incapacité à abandonner immédiatement l’armure qu’elle s’est construite.

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Calaf, le héros derrière l’homme

Face à elle, le ténor Yusif Eyvazov dessine un Calaf généreux, vaillant et profondément romantique. La voix possède le métal et l’aisance nécessaires au rôle, avec un vibrato présent mais jamais envahissant et surtout une belle liberté dans les aigus !

Ce qui fonctionne particulièrement bien est la manière dont le ténor ne réduit pas Calaf à son héroïsme. Dans Non piangere, Liù, il laisse apparaître le prince protecteur, celui qui se montre attentif à la jeune femme et non simplement le prétendant prêt à défier Turandot. Cette dimension plus tendre apporte un relief bienvenu à son incarnation.

C’est toutefois dans les ensembles et dans les affrontements avec Turandot que son tempérament héroïque trouve toute sa place. Il semble y prendre véritablement possession de l’espace, avec une générosité qui ne ménage ni les tenues ni les aigus. Nessun dorma vient naturellement prolonger cette trajectoire. L’air reste pensé comme une méditation avant de devenir affirmation, et la montée vers Vincerò bénéficie d’une émission très libre et d’une belle ampleur sonore.

On retrouve chez lui cette tradition du ténor héroïque qui donne beaucoup au public. La voix est engagée, le personnage assumé, et le plaisir de chanter paraît communicatif.

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Liù, l’autre visage de la soirée

Maria Agresta apporte un tout autre rapport à l’espace. Là où Turandot et Calaf doivent s’imposer, Liù existe par la capacité à retenir l’attention sans jamais chercher à la conquérir par la force. La voix est moins volumineuse que celles des deux protagonistes, mais elle trouve suffisamment de projection pour franchir l’acoustique des Arènes. Surtout, Agresta prête au personnage une sincérité qui correspond profondément à son écriture. Signore, ascolta! privilégie la ligne, la douceur et cette fragilité qui fait de Liù le véritable pôle humain de l’œuvre.

C’est davantage dans son rapport aux autres que sa Liù touche. On la retrouve discrètement auprès de Timur, dans la foule, attentive, presque effacée. Ces petits gestes comptent beaucoup dans une production aussi chargée : ils donnent à Liù une existence au-delà de ses deux grands airs. Dans Tu che di gel sei cinta, l’émotion reste privilégiée à l’effet vocal. Sa résolution est là, mais c’est sa vulnérabilité qui demeure la plus sensible.

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Le trio Ping, Pang et Pong trouve lui aussi une belle cohérence, autant scénique que musicale. Leur apparition apporte une respiration presque nostalgique dans un univers dominé par le pouvoir et la violence. Les trois caractères sont suffisamment différenciés pour éviter l’effet de trio interchangeable, et leur harmonie vocale fonctionne avec naturel.

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Michele Pertusi, en Timur, impose une stature qui n’empêche jamais la vulnérabilité. Son personnage gagne en humanité précisément lorsqu’il semble perdre le contrôle face au destin de son fils et de Liù. Une prestation également remarquée !

Une direction musicale qui fait respirer le drame

La réussite de cette soirée tient aussi beaucoup à la direction musicale de Francesco Ivan Ciampa. Le chef ne cherche pas simplement à accompagner les imposants tableaux de Zeffirelli : il leur donne un mouvement intérieur.

Les tempi sont souvent rapides, très rythmés, et cette énergie permet à la musique de ne jamais se figer sous le poids du dispositif scénique. Les changements de couleurs et d’atmosphères sont remarquablement soignés. La tension populaire, la solennité impériale, l’intimité de Liù ou les affrontements entre Turandot et Calaf possèdent ainsi des respirations différentes.

Cette lecture prend aussi quelques risques, notamment dans les ensembles où chacun doit suivre une impulsion particulièrement soutenue. Mais c’est précisément cette prise de risque qui donne à la soirée son urgence. L’orchestre ne se contente pas de marquer les grands moments : il accompagne les états des personnages et trouve une cohérence avec la proposition scénique.

Puccini gagne ainsi en relief. La musique devient tour à tour inquiétante, brillante, tendre ou presque suspendue, sans que les transitions paraissent artificielles. Une direction engagée, attentive aux chanteurs mais qui ne renonce jamais à sa propre vision.

Pour cette avant-dernière soirée des 103es festivités, Turandot aura ainsi retrouvé quelque chose de l’essence même des Arènes de Vérone. Une production intimement liée au lieu, des voix qui savent en habiter l’acoustique, un orchestre porté par une véritable énergie dramatique : tout convergeait vers un spectacle particulièrement accompli, sans que jamais le spectaculaire ne fasse complètement oublier les êtres qui se trouvent derrière lui.

Car sous les ors de la Cité interdite, au-delà des foules et des apparats, c’est finalement le chemin des personnages qui reste. Une princesse qui se protège derrière sa froideur, un homme qui avance au nom de l’amour, une jeune femme qui choisit le sacrifice. Et lorsque la musique s’achève, c’est cette humanité-là que l’on emporte avec soi jusqu’à l’année suivante.

Aurélie MAZENQ
11 septembre 2026

Distribution

Direction musicale : Francesco Ivan Ciampa
Mise en scène et décors : Franco Zeffirelli
Costumes : Emi Wada

Turandot : Anna Pirozzi
Calaf : Yusif Eyvazov
Liù : Maria Agresta
Timur : Michele Pertusi
Empereur Altoum : Carlo Bosi
Ping : Gëzim Myshketa
Pong : Matteo Macchioni
Pang : Saverio Fiore
Un mandarin : Ankhbayar Enkhbold
Prince de Perse : Eder Vincenzi
Première servante : Emanuela Simonetto
Deuxième servante : Tamara Zandonà
Chef de chœur : Roberto Gabbiani
Coordination du ballet : Gaetano Petrosino
Orchestre, Chœur, Ballet et Techniciens : Fondazione Arena di Verona
Chœur d’enfants : Fondazione Arena di Verona

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