Sous les étoiles de l’Arena di Verona, Aida retrouve l’Égypte dorée et fantasmée de Franco Zeffirelli. Une production pensée pour l’immensité du lieu, où décors, costumes, danse et figurants composent un spectacle généreux et lisible. Mais derrière les pyramides et les cortèges, Verdi raconte surtout des êtres déchirés entre amour, devoir, pouvoir et renoncement.
L’Arena comme écrin du grand spectacle
Pour une première découverte de l’Arena et de ses soirées lyriques, difficile d’imaginer décor plus immédiatement évocateur. Zeffirelli exploite pleinement l’immensité du lieu : pyramides, dorures, étoffes chatoyantes, étendards, statues, foules et cortèges dessinent une Égypte volontairement fantasmée, luxueuse et colorée. Une vision aujourd’hui assumée dans son esthétique classique, parfois un peu surannée, mais qui conserve un charme certain et surtout une grande cohérence avec l’ouvrage.
La production, imaginée en 2002 et reprise cette saison avec les costumes d’Anna Anni et les chorégraphies de Vladimir Vasiliev, reste profondément attachée à cette conception monumentale de l’œuvre. L’Arena devient presque un personnage supplémentaire : elle impose ses dimensions, mais Zeffirelli sait aussi les faire oublier lorsque l’action se resserre autour des protagonistes.

C’est sans doute là que réside la réussite principale de cette Aida : faire cohabiter le monumental et l’intime. Les masses sont considérables, les moyens impressionnants, parfois jusqu’à frôler l’overdose d’opulence, mais les personnages restent généralement au centre du regard.
Les nombreux mouvements de danse et de figurants participent à cette construction. Les changements d’ambiance et de lumière accompagnent naturellement les différentes étapes du drame. Le grand ballet du triomphe, notamment, trouve dans cette ampleur un écrin qui lui convient particulièrement, avec une chorégraphie de Vladimir Vasiliev qui apporte mouvement et légèreté à l’ensemble. Pour cette dernière représentation, Nicoletta Manni et Timofej Andrijashenko rejoignaient le Ballet de l’Arena, tandis que Tea Bajc incarnait Akmen, figure créée par Zeffirelli pour Carla Fracci.
Tout est là, ou presque : la lecture est littérale, classique, parfois très fidèle aux codes du grand opéra. Et c’est finalement agréable de retrouver une proposition qui ne cherche pas à réinventer Aida à tout prix, mais assume pleinement son univers.

Des personnages au cœur du spectacle
Cette démesure fonctionne d’autant mieux que Zeffirelli sait régulièrement recentrer le regard sur les personnages. Dès le premier acte, Aida, en rouge, contraste avec le faste qui entoure Amneris. Maria José Siri impose une voix de grande ampleur, parfaitement dimensionnée pour l’Arena, avec des graves solides et une présence scénique engagée. La caractérisation plus intérieure du personnage apparaît cependant plus inégale : le vibrato très présent et une émission généreuse privilégient souvent la projection au détriment des nuances les plus fragiles. Les aigus, parfois tendus, manquent également de cette souplesse qui aurait permis de mieux traduire les hésitations de la princesse déchirée entre sa patrie et son amour.
Face à elle, Jonas Kaufmann propose un Radamès davantage amoureux que guerrier. La projection reste mesurée dans un espace qui demande beaucoup aux voix, mais le ténor trouve dans cette retenue une vraie finesse. Son « Celeste Aida » séduit notamment par le soin apporté à la ligne et au fameux si bémol final, suspendu dans un piano d’une grande délicatesse. C’est surtout au dernier acte que son personnage prend toute sa dimension : débarrassé de l’héroïsme du soldat, Kaufmann laisse apparaître un homme résigné, tendre et profondément amoureux.

Amneris constitue sans doute l’une des belles réussites de la soirée. Irene Savignano, appelée à prendre le relais de Clémentine Margaine, lui donne une autorité immédiate, portée par un grave solide et un médium chaud. Mais c’est surtout son travail des intentions qui retient l’attention. Dans la scène avec Aida, la princesse manipule, provoque, observe puis comprend : autant de changements que la chanteuse accompagne avec intelligence. Derrière la rivale parfois dure apparaît progressivement une femme sincèrement attachée à Radamès, avant que ne surgisse, au dernier acte, la solitude de celle qui reste.
Youngjun Park apporte à Amonasro une présence particulièrement efficace. Très musical, toujours attentif au rythme et aux équilibres de la scène, il compose un père qui conserve la prestance du roi jusque dans la captivité. Sa relation avec Aida révèle peu à peu sa froideur et sa capacité à utiliser l’amour filial comme une arme, donnant à leur affrontement une vraie tension dramatique.
Alexander Vinogradov, en Ramfis, installe avec son timbre profond l’autorité religieuse et l’inflexibilité du personnage. Une incarnation convaincante, qui trouve sa force dans la stabilité plutôt que dans l’effet.

Une direction musicale prudente
À la tête de l’Orchestre de la Fondazione Arena di Verona, Francesco Ommassini privilégie une lecture précise et maîtrisée. Dans un espace aussi vaste, cette retenue se comprend : il faut maintenir les repères, accompagner les masses chorales et scéniques et préserver l’équilibre avec les chanteurs. Mais cette sécurité laisse parfois la musique un peu en retrait. Les tempi, souvent retenus, permettent à l’ensemble de fonctionner sans heurt, mais l’on y perd de l’urgence et quelques contrastes dramatiques. La lecture est solide, mais demeure assez lisse, là où Verdi pourrait autoriser davantage d’élan.
Les chœurs, préparés par Roberto Gabbiani, répondent efficacement aux exigences monumentales de l’œuvre, particulièrement dans le grand triomphe du deuxième acte.

Lorsque le spectacle s’efface
C’est finalement lorsque l’opulence se retire que la production révèle peut-être ses plus beaux moments. Au troisième acte, les teintes bleutées envahissent l’Arena et l’Égypte dorée laisse place à la nuit du Nil. L’espace se vide, les personnages se retrouvent seuls et le drame reprend une dimension plus intime.
Le dernier acte pousse encore plus loin ce dépouillement. Les lumières qui se prolongent dans les gradins, la cérémonie funéraire qui apparaît silencieusement autour de la pyramide : quelques détails suffisent alors à transformer l’immense amphithéâtre en un espace presque suspendu.
C’est là que Zeffirelli réussit son pari : après avoir offert à l’Arena tout ce qu’elle peut contenir de faste et de démesure, il sait laisser la place au silence, aux regards et aux dernières phrases de Verdi.
Une Aida à l’image de Vérone
Cette dernière Aida du 103e Festival de l’Arena di Verona restera avant tout comme une soirée fidèle à l’identité du lieu : populaire au meilleur sens du terme, familiale, généreuse et immédiatement lisible. Pour qui découvre l’Arena ou l’opéra en plein air, la production de Zeffirelli constitue une porte d’entrée particulièrement séduisante, assumant sans détour le grand spectacle et une esthétique classique qui, malgré quelques accents surannés, conserve son charme. Et lorsque les dernières lumières s’éteignent, ce ne sont finalement plus les pyramides, les cortèges ou les trompettes que l’on retient, mais deux êtres qui se retrouvent dans la nuit, tandis qu’autour d’eux l’immense Arena semble enfin se faire silencieuse. Une manière assez juste de refermer ces dernières soirées du festival : dans le faste, certes, mais aussi dans cette part d’intimité qui demeure au cœur de l’œuvre de Verdi.
Aurélie MAZENQ
10 septembre 2026
Distribution
Direction musicale: Francesco Ommassini
Mise en scène: Franco Zeffirelli
Costumes: Anna Anni
Aida: Maria José Siri
Radamès: Jonas Kaufmann
Amneris: Irene Savignano
Amonasro: Youngjun Park
Il Re (Le Roi): Simon Lim
Ramfis: Alexander Vinogradov
Un messaggero (Un messager): Riccardo Rados
Sacerdotessa (Prêtresse): Francesca Maionchi
Orchestre: Fondazione Arena di Verona
Chœur: Fondazione Arena di Verona
Chef de chœur: Roberto Gabbiani
Ballet des Arènes de Vérone, solistes : Nicoletta Manni, Timofej Andrijashenko et Tea Bajc







