Est-il si « lointain », ce monde que Dutilleux évoque dans son concerto pour violoncelle précisément intitulé Tout un monde lointain ? Il suffit que Truls Mørk s’en empare pour nous le rendre bien proche. Cette œuvre n’est pas vraiment « facile ». Elle se dérobe, murmure, s’enfonce dans l’ombre, surgit tout à coup dans la lumière. Il faut la suivre. Et voilà que, sous l’archet de Truls Mørk, tout devient évident, émouvant. Il est l’un des violoncellistes les plus parfaits qu’on connaisse aujourd’hui.

Le concert, qui ouvrait la saison du Philharmonique de Monte-Carlo, donné en présence de la princesse Caroline, était dirigé par Bertrand de Billy. Après Dutilleux venait un autre monde — moins lointain peut-être, mais tout aussi enchanté : celui de Daphnis et Chloé de Ravel.
Ce qui nous était proposé était l’intégralité de la musique de ballet. On n’en entend généralement que la sublime Deuxième suite, c’est-à-dire la partie finale, mais jamais ce qui précède. On a découvert avec curiosité et intérêt la première partie — même si elle n’a pas la même valeur que la seconde. D’une direction efficace, sensible, sans inutiles effets de manches, Bertrand de Billy en révéla tous les sortilèges. De l’élan, de la transparence, des couleurs, et la musique de Ravel respirait.
Dès ce concert de rentrée, le Philharmonique de Monte-Carlo était au mieux de sa forme. Liza Kerob était au pupitre de violon solo. C’est à elle que revint la délicieuse responsabilité d’être la voix de Daphnis amoureux de Chloé. Elle fut, on vous l’assure, une précieuse messagère de cet amour.
Dans Daphnis et Chloé, on attend, bien sûr, le fameux solo de flûte. Anne Maugue le déroula merveilleusement, relayée dans l’aigu par le piccolo de Malcy Gouget. Dans le miraculeux Lever du jour, qui est, au milieu, le sommet de cette œuvre, la lumière monte lentement ; les oiseaux s’éveillent. La clarinette de Marie-B. Barrière se mêla à leurs chants, tandis que la harpe de Sophia Steckeler faisait scintiller ses éclats lumineux. Le hautbois de Matthieu Petitjean apporta au paysage ses couleurs bucoliques ; les cors, conduits par Andrea Cesari, y glissèrent leur fond de mystère.
Au moment où Chloé est enlevée par les pirates, les cuivres furent à leur affaire. La trompette de Matthias Persson sonna, le paysage pastoral se troubla, l’orchestre bouillonna. À la fin, Daphnis retrouva Chloé. Alors l’orchestre, pris d’une ivresse rythmique, fit éclater sa danse finale, soutenu par le martèlement glorieux des timbales de Julien Bourgeois.
Daphnis avait retrouvé Chloé. Et nous, nous avions retrouvé le Philharmonique de Monte-Carlo. La saison commençait bien !
André PEYREGNE
13 septembre 2026

