Standing Ovations au Festival de Berlin pour un concert voué à Dvořák et Prokofiev. La violoniste virtuose américaine y triomphe en styliste suprême. Le chef russe prouve qu’il marche sur les sommets. Quant à l’incomparable phalange viennoise, elle continue à sidérer par un charisme unique.
*****************************************
Heureux mélomanes de Prague ! Après ceux de Berlin et de Dresde, ils entendront demain la violoniste américaine Hilary Hahn (*1979), le chef russe Tugan Sokhiev (*1977) et l’Orchestre philharmonique de Vienne dans un programme réunissant des œuvres de Dvořák et de Prokofiev. Si l’irrésistible ascension de Sokhiev suit son cours et atteint désormais une notoriété mondiale, les Français se souviennent de l’humiliation faite à Sokhiev en 2022 par Jean-Luc Moudenc (*1960), le maire de Toulouse. Ce dernier avait exigé du maestro d’origine ossète qu’il clarifie sa position au sujet de l’agression armée de la Russie sur l’Ukraine. Mais Sokhiev, ayant de la famille et l’objet de son amour en Russie, n’obtempéra pas. Quelques semaines plus tard, il démissionnait du poste de directeur musical de l’Orchestre national de Toulouse auquel il avait accédé en 2008. Pour son plus grand bien.
Cet affrontement passé traduit – hélas – l’illettrisme musical absolu de l’immense majorité des élus français. Ceux-ci feraient mieux de s’occuper de la partie non culturelle de leurs mandats. Ils éviteraient ainsi de se ridiculiser. Depuis, la mésaventure de Sokhiev est connue dans les sphères musicales internationales les plus élevées. Le chef d’orchestre n’est pas prêt de revenir à Toulouse où, de toute manière, on n’a plus les moyens de payer son cachet actuel. La scène de Moudenc a suscité un légitime mépris hors de France. On en rit toujours à Vienne et à Berlin, dont la Musikfest a invité Sokhiev à se produire dans la grande salle de la Philharmonie le 9 septembre.[1] Il y est apparu avec Hilary Hahn et l’Orchestre philharmonique de Vienne. Vêtue d’une robe du soir rose digne de la poupée Barbie, constellée de points lumineux, et la tête couverte d’un diadème lançant des feux scintillants, la virtuose est comme une dompteuse face au « Concerto pour violon » opus 53 de de Dvořák. Datant de 1879 et crée à Prague en 1883, il constitue une partition d’une difficulté hors du commun pour ses solistes, d’une même dangerosité que le « Concerto pour violoncelle » du même compositeur.
Durant une trentaine de minutes, Mme Hahn se rit sans le moindre signe de tension des traquenards déposés par Dvořák. L’auditoire est en état de sidération. Si l’artiste incarne parfaitement le culte du son brillant de rigueur aux États-Unis, elle est une styliste suprême proche d’une perfection absolue. Toutes les marques de fabrique slaves de l’œuvre ont disparu. Ainsi, les sons tenus sur la corde grave – celle de sol – ne suggèrent pas la moindre évocation des états d’âme des populations bohémiennes. Tout est sous contrôle en permanence. On se demande d’ailleurs comment les mélomanes pragois percevront cette approche de l’opus 53 durant le concert du 12 septembre au Rudolfinum. À aucun moment, Hilary Hahn ne se réfère à ceux l’ayant précédé dans l’interprétation de l’œuvre. Tels Isabelle Faust, Maxime Vengerov ou Josef Šuk, précisément grand détenteur de l’art tchèque du violon. En conclusion de sa prestation transcendante, la virtuose a offert avec générosité deux mouvements de la « Troisième Partita en mi majeur » BWV 1006 de Jean-Sébastien Bach – une « Gigue » et une « Loure » – affaire de rappeler qu’elle joue celui-ci chaque jour depuis son enfance.
Intéressé par les contrastes, Tugan Sokhiev avait choisi de consacrer la seconde partie de la soirée à des pages de la première et de la seconde suites du ballet « Roméo et Juliette » opus 64 de Serge Prokofiev, organisées par ses soins.[2] Résulte de sa sélection un prodigieux outil de valorisation – s’il en était besoin – de l’Orchestre philharmonique de Vienne. Ici encore, une quasi perfection est au rendez-vous. L’exécution met une fois de plus le public en lévitation. La nomenclature instrumentale choisie par Prokofiev au milieu des années 1930 étant énorme, elle n’échappe pas une seconde à l’autorité de Sokhiev. Les instruments solistes font merveille, de la première flûte au premier basson en passant par un saxophone au timbre somptueux. Le pupitre des cors – au nombre de cinq – domine des sollicitations nombreuses, en particulier quand il a des passages très exposés dans le suraigu. Les cordes sont, comme à l’accoutumée, glorieuses. Les contrebasses suscitent des effets dramatiques saisissants. Durant la « Danse des Antillaises », altos et violoncelles nous emmènent dans le léger orientalisme dont Prokofiev fera aussi usage pendant le bal de son opéra « Guerre et Paix ». Sait-on qu’il aimait porter une robe de chambre en soie, montrant des minarets, des palmiers et des chameaux ?[3]
Les Orchestres philharmoniques de Vienne et de Berlin étant connus pour être des vieilles dames susceptibles et vaniteuses, il s’avère toujours savoureux de voir les instrumentistes de la capitale autrichienne occuper durant quelques heures la demeure de leurs confrères allemands. Les Viennois se sont évidemment amusés à donner en « bis » l’une des pages les plus toniques et redoutables d’exécution de Johann Strauss fils, la fameuse polka rapide « Éljen a Magyár ! » opus 332.[4] Cet enchantement était aussi un signal publicitaire, le sens autrichien des affaires étant connu : Tugan Sokhiev dirigera le fameux concert du Nouvel An 2027, retransmis dans le monde entier.[5] Il serait plus qu’utile à Jean-Luc Moudenc, le maire de Toulouse, de venir assister à cette manifestation …
Dr. Philippe Olivier
[1] En français : Fête de la musique.
[2] L’ensemble du concert sera retransmis le 25 septembre 2026 à 20 heures sur la Radio Deutschlandfunkkultur. Accès : www. Deutschlandfunkkultur.de.
[3] Conversation de l’auteur avec Mstislav Rostropovitch, Paris, 11 décembre 1986. L’illustre violoncelliste était très lié avec Prokofiev.
[4] En français : « Vive le Hongrois ! »
[5] On apprenait aussi ces derniers jours que Tugan Sokhiev devient directeur musical de l’Orchestre de la Suisse romande, installé à Genève.

