ROBERT SCHUMANN, ISABELLE FAUST ET SIR SIMON RATTLE : UN TIERCÉ GAGNANT

ROBERT SCHUMANN, ISABELLE FAUST ET SIR SIMON RATTLE : UN TIERCÉ GAGNANT

dimanche 6 septembre 2026

Sir Simon Rattle, Isabelle Faust et l’Orchestre baroque de Fribourg à la Philharmonie de Berlin le 3 septembre 2026 – (c) Fabian Schellhorn

Étonnante soirée berlinoise avec l’Orchestre baroque de Fribourg, passé à l’une des figures emblématiques du romantisme allemand. Les exécutants y délivrent les auditeurs du style « casque à pointe ». Avant une « Deuxième Symphonie » solaire, la magnifique violoniste allemande Isabelle Faust et Sir Simon Rattle promènent dans les antichambre de l’enfer psychiatrique  où Schumann, l’auteur des « Scènes d’enfants », termina sa vie.

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Quand, en 2002, Sir Simon Rattle prit ses fonctions à la tête de l’Orchestre philharmonique de Berlin, il se trouva – parmi les observateurs de l’illustre phalange – des individus empressés de soutenir qu’il n’était pas excellent dans le répertoire germanique et qu’il ferait tomber cette redoutable vieille dame vers la médiocrité.[1] Les faits leur ont donné totalement tort. Qu’on se souvienne, par exemple, de l’intégrale des symphonies de Beethoven donnée par Rattle en 2015 avec les Berlinois. Ce 3 septembre 2026, il s’est superbement distingué durant un programme entièrement consacré à Robert Schumann, l’un des compositeurs romantiques allemands les plus difficiles d’approche  qui soient. En outre, ce concert a été donné avec l’Orchestre baroque de Fribourg, une formation a priori nettement moins aguerrie que d’autres dans ce répertoire.

La manifestation a eu lieu durant le 75ème Festival de Berlin.[2] Prévu pour durer jusqu’au 23 septembre, il accueille cette année près de vingt concerts, donnés par des phalanges prestigieuses. On citera, entre autres, le London Symphony Orchestra ou l’Orchestre philharmonique de Vienne, attendu le 9 septembre. Des chefs de l’envergure de Matthias Pintscher, Vladimir Jurowski ou Tugan Sokhiev sont de la partie. Les salles débordent d’auditeurs. Le budget est à l’avenant. Son envergure traduit – par comparaison – la paupérisation progressive des moyens financiers accordés à la musique en France. De toute évidence, l’Allemagne se trouve plus que jamais sur une autre planète. L’excellence absolue règne parmi une nation où le bon sens répète que tout un chacun ne peut pas être artiste, contrairement à l’ odieuse démagogie ayant cours en France. Elle entraîne déjà des conséquences inquiétantes pour notre pays.

Sir Simon Rattle aura structuré son programme à l’ancienne, selon le schéma ouverture-concerto-symphonie. On aura entendu une rareté, l’ouverture de l’unique opéra de Schumann « Genoveva », crée à Leipzig en 1850, suivie du « Concerto pour violon en ré mineur » WoO 23 et de la « Deuxième Symphonie » opus 61.[3] Durant cette soirée, le chef britannique aura fait montre de ses principales caractéristiques : le dynamisme et la méticulosité. Il aura été savoureux de l’entendre tirer le meilleur parti qui soit d’une phalange très réputée, utilisant instruments d’autrefois et préceptes de jeu à l’ancienne. Ils font merveille dans un pupitre de quatre contrebasses uni  au point de donner l’image sonore d’une seule contrebasse, comme dans une remarquable section de vents d’où émerge un admirable hautbois. Ce programme à la Kurt Sanderling permet à Rattle de se distancier d’une problématique difficilement compréhensible aux esprits latins : celle du « contenu germanique ». Il se trouve au cœur du film « Vaterland » de Paweł Pawlikowski, racontant le fameux voyage allemand de Thomas Mann, un immense mélomane, en 1949.[4] Cette narration est, depuis quelques jours, l’objet de nombreuses conversations outre Rhin.[5]

L’autre approche du « contenu germanique » – apparue aussi ces derniers jours – concerne le livre de Wolfgang Rathert sur Herbert von Karajan.[6] Cet ouvrage important souligne les relations fortes ayant existé entre l’adhésion du chef d’orchestre légendaire aux idées nazies et sa manière de restituer les œuvres de Schumann, s’agissant autant du « Concerto pour piano » avec Wilhelm Kempff en 1944 que des symphonies du même compositeur. Or, Rattle sort – comme Daniel Barenboim – de ce règne infernal en nous donnant à entendre un Schumann au langage polyphonique et instrumental clair, donc à valeur universelle. Une telle absence des « casques à pointe » s’est également imposée une fois que la blonde Isabelle Faust – en robe du soir noir et rouge – joue sur son Stradivarius de 1704. Au même titre que sa consœur Anne Sophie Mutter, la violoniste ayant vécu en France ne craint pas les partitions énigmatiques. Or, le « Concerto en ré mineur » l’est. Il date des dernières années de la vie de Schumann et témoigne de l’emprise de la folie sur sa personnalité maniaco-dépressive. Joseph Joachim refusa de le jouer et en donna la partition à son fils.

Le moment venu, ce dernier interdit la publication de l’œuvre jusqu’en 1956, année du centenaire de la mort de Schumann. Pourtant, elle fut jouée en 1937, suite au déroulement d’un feuilleton étonnant dans lequel une séance de spiritisme ( !) et la main noire des nazis jouèrent un rôle déterminant. Ces derniers jours, Isabelle Faust a dominé de manière admirable ce concerto sans cadences, ses difficultés d’exécution redoutables et le dialogue avec un système d’orchestration déstructuré. Il en va de même avec l’étrange polonaise finale. Elle documente sur le désarroi mental de Schumann. Il mourra à l’hôpital psychiatrique. La promenade  dans l’antichambre de l’enfer terminée, Isabelle Faust nous gratifie d’un « bis » sublime en forme de surprise.[7] Grâce à la « Fantaisie en do mineur » pour violon seul, dite « Con discrezione », du maître baroque italien Nicola Matteis ayant vécu à Londres. L’œuvre a presque  le  niveau d’un Bach. En tout cas celui d’un Corelli.

Pour écouter alors la virtuose, Sir Simon Rattle s’est assis au fond de l’orchestre. Il retrouvera plus tard les instrumentistes sans l’inconvénient d’un podium. Le chef est à même le sol. Il avance, recule, part vers la gauche et se déplace en direction de la droite. La vie tonique.

Dr. Philippe Olivier

[1] Le chef d’orchestre fut anobli par la Reine Elizabeth II en 1994.

[2] Voir la chronique consacrée à Jordi Savall  dans « Résonances lyriques » du 31 août 2026.

[3] La création scénique française de « Genoveva » eut lieu à l’Opéra de Montpellier en 1985, le rôle-titre étant confié à la regrettée Christiane Eda-Pierre. L’un de ses partenaires était Frédéric Vassar. Quant à la mise en scène et à la direction musicale, elles ont sombré depuis dans l’oubli.

[4] « Vaterland » signifie « Patrie » en allemand.

[5] Ce film est projeté dans les salles allemandes depuis le 3 septembre 2026. Il sortira en France le 2 décembre 2026 sous le titre « 1949 ».

[6] Wolfgang Rathert : „Herbert von Karajan – Macht – Ohnmacht – Vermächtnis“, edition text + kritik, Munich, 2026, 348 pages.

[7] L’ensemble du concert sera retransmis le 27 septembre 2026 à 20 heures sur la Radio Deutschlandfunkkultur. Accès : www. Deutschlandfunkkultur.de.

 

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