COUP DE POKER

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dimanche 2 août 2026

La chanteuse Marianne Oswald et Jean Cocteau – D. R. La juxtaposition de ces deux personnages suscite des réflexions. Militante antinazie déterminée et issue d’une famille juive, Marianne Oswald ne pouvait pas ignorer le comportement à tout le moins peu convenable de l’écrivain sous l’Occupation.

Confort matériel pour les uns, conditions de vie très précaires pour les autres : le sort des musiciens allemands opposés au nazisme et réfugiés en France dès 1933 prit des formes différentes. Mais la douleur les imprégna sans cesse. Un livre signé Milena Amann-Rauter constitue une contribution importante à la découverte d’une période où des personnalités comme Kurt Weill, Hanns Eisler et Paul Arma vécurent sur notre sol. Soutenus par le Front populaire et détestés par les Français conservateurs, ces maîtres eurent chez nous des activités variées, en dépit des mesures administratives prises alors à leur encontre.

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2026 marque à la fois le quatre-vingt-dixième anniversaire du début de la Guerre d’Espagne et du Front populaire. Dans le monde actuel, confronté à toutes sortes de graves menaces, il est intéressant de découvrir le destin de compositeurs et d’instrumentistes ayant fui – en 1936 – le ci-devant royaume d’Alphonse XIII ou de musiciens germaniques étant parvenus à se réfugier en France après l’accession d’Hitler au pouvoir. Si la question des créateurs hispaniques commence à être progressivement documentée par des jeunes chercheurs de Madrid ou de Jerez de la Frontera, celle des artistes allemands est traitée depuis plusieurs décennies par des spécialistes ès-qualités.[1] En effet, les études historiques sur l’exil sont valorisée outre Rhin. On les nomme « Exilforschung ». Elles s’étendent aussi aux domaines de la littérature ou du droit. Il se vit incarné par l’universitaire munichois Karl Loewenstein (1891-1973), recruté à l’Université de Yale peu après son arrivée outre Atlantique.

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Figure, dans cet éventail scientifique, l’information approfondie sur les musiciens réfugiés au Royaume-Uni ou aux États-Unis. Ceux d’entre eux étant arrivés à vivre en France suscitent souvent moins d’intérêt[2]. On le constate en présence des publications d’Albrecht Dümling (*1949), manifestement trop germano-centré. Question de génération ? Peut-être. Mais voici que la chercheuse autrichienne Milena Amann-Rauter (*1988) – également violoniste et cheffe d’orchestre – procède à une intéressante ouverture  sur notre pays. Grâce à son livre « Avec mon arme, la musique » – L’engagement politique des musiciennes et des musiciens dans le contexte du Front populaire ».[3] Les Français ont en effet oublié que des personnalités comme Marianne Oswald (1901-1985), Kurt Weill (1900-1950), Paul Arma (1905-1987), Joseph Kosma (1905-1969) ou Louis Saguer (1907-1991) étaient venues de Berlin vers Paris dès 1933 afin d’échapper aux persécutions nazies.[4] L’appartenance de ces cinq-là à la tradition du judaïsme les mettait particulièrement en danger. De surcroît, ils professaient des opinions politiques de gauche. Ils étaient proches du communisme, quand ils n’adhéraient pas à ses valeurs.

Ces exilés – dont certains partirent ensuite outre Atlantique – apportèrent à leurs collègues français un sens réel de l’engagement. La Seconde Guerre mondiale une fois achevée, le chef d’orchestre Roger Désormière (1898-1963) et la soprano Irène Joachim (1913-2001) – illustre incarnation de la Mélisande de Debussy – n’avaient d’yeux que pour l’URSS. Ils étaient inscrits au Parti Communiste Français. On vit même la cantatrice interpréter « L’Internationale » au Palais de la Mutualité en 1948, à l’occasion du 70ème anniversaire de Joseph Staline. En 1960, les compositeurs Pierre Boulez (1925-2016) et René Leibowitz (1913-1972) furent au nombre des signataires du « Manifeste des 121 », clamant le droit à l’insoumission pour les appelés du contingent durant la guerre d’Algérie.[5] Deux décennies après – tandis que j’étais un jeune trentenaire –, j’eus la chance d’être présenté à Irène Joachim, à la délicieuse Marie Kosma (1909-1990) – la veuve de l’auteur des « Feuilles mortes » – comme à Louis Saguer. Il émanait d’eux une indéniable gravité. Ils avaient le regard de lutteurs expérimentés, ayant travaillé sans relâche pour les idéaux auxquels ils croyaient. Ces paramètres habitent le travail de Milena Amann-Rauter, travail d’une minutie systématique.[6] Dès lors, de pareils personnages font contraste avec l’hédonisme démesuré, la confusion intellectuelle et l’amnésie dans lesquels vivent nombre de nos contemporains. Comment ceux-ci réagiraient ils en prenant réellement conscience des tourments vécus par les instrumentistes, chanteurs et chefs d’orchestre ayant fui une Allemagne prise de folie, expérience analogue à celle vécue par la journaliste américaine d’origine allemande Bella Fromm (1890-1972) ?

La vie française de ces exilés fut – à l’instar de celle de tous les exilés – tout sauf facile. Ceux d’entre eux ayant mené une existence très confortable – Kurt Weill au premier chef – se retrouvèrent du jour au lendemain sans liquidités, sans biens meubles et immeubles[7]. Ils n’avaient pas le droit de travailler. Des stratagèmes s’imposèrent à eux. Paul Dessau signa ses partitions sous le pseudonyme d’Henri Herblay, du nom de la commune d’Île-de-France où il résida.[8] Nos réfugiés vécurent d’expédients, comme de leçons de piano. Ils parvinrent aussi à trouver des auditoires motivés grâce au Groupe Octobre ou aux Blouses bleues de Bobigny, un ensemble voué aux activités nommées « agitprop » dont Paul Arma était le directeur musical. Cet ensemble se produisit même à Moscou en 1933, pendant les Olympiades du théâtre ouvrier (p.196). Mais les compositeurs se voyaient empêchés d’adhérer à la SACEM, déjà le sanctuaire de la réaction et de l’antisémitisme qu’elle serait sous le régime de Vichy. Ils avaient aussi de grandes difficultés à faire publier leurs œuvres dans notre pays, notamment en raison de « rivalités anciennes entre les maisons d’éditions musicales françaises et allemandes (p. 364). N’oublions pas que ces contrariétés survenaient seulement dix-huit ans après la fin de la Première Guerre mondiale. Les patriotismes à l’ancienne étaient encore exacerbés sur les deux rives du Rhin, comme le montre le récent film de Xavier Giannoli intitulé « Les Rayons et les Ombres ». Auparavant, une personnalité de l’envergure de Camille Saint-Saëns – décédé en 1921 – avait utilisé des mots d’une violence inouïe contre Richard Wagner et Richard Strauss à l’heure de la bataille de Verdun.

On saura gré à Milena Amann-Rauter d’avoir traité dans son livre du cabaret « La Lanterne », situé rue de Beaujolais, au Palais-Royal, et centre nocturne de la résistance allemande à Hitler avant 1940.[9] Les Français les plus étroits d’esprit d’alors – s’ils connaissaient son existence – voyaient surtout en cet établissement un nid d’espions. Joseph Kosma en était à la fois le directeur musical et le pianiste. Brecht fréquenta « La Lanterne ». Il y fit jouer des fragments de sa pièce « Les fusils de la mère Carrar ».[10] Quand il venait à Paris, Klaus Mann (1905-1949) – le fils du Prix Nobel de littérature Thomas Mann – fréquentait « La Lanterne ».  Les apparitions sur scène de Marianne Oswald y étaient appréciées. Elle y fut l’interprète de nombre de chansons émanant notamment du milieu des compositeurs réfugiés. On se souvient encore aujourd’hui d’un titre intégré à « Dans les rues », film de 1933. Intitulé « Mon oncle a tout repeint », il était signé Hanns Eisler et Jean Nohain, permettant à Oswald de déployer sa gouaille et son ignorance de la justesse de l’intonation.

Le soutien des artistes allemands émigrés au Front populaire leur valut l’accusation d’ingérence dans les affaires intérieures françaises et d’association factieuse avec les républicains espagnols luttant contre les troupes franquistes au cours de ce qui fut la répétition générale de la Seconde Guerre mondiale. Un personnage aussi encombrant que Lucien Rebatet (1903-1972) tint ces propos dans l’hebdomadaire maurrassien « Candide » du 3 février 1938. Du côté de la radio, l’apport musical de quelques exilés allemands fut utile. Ainsi, Milena Amann-Rauter relève les travaux de Paul Arma et de Kurt Weill pour celle-ci. La partition de « La complainte de Fantômas », sur un texte de Robert Desnos, fut ainsi signée par Weill. La musique religieuse chrétienne ne figurait évidemment pas parmi les centres d’intérêt de ces artistes. À cause de leurs origines souvent juives et d’un culte de l’athéisme répandu. Leur combinaison accrut l’hostilité des milieux catholiques français à leur égard.[11] Ils leur reprochèrent d’être des activistes communistes. Pourtant, une vraie application des préceptes évangéliques aurait pu conduire à une sérieuse compréhension de leurs souffrances. L’abandon de la langue allemande en présence des Français étaient l’une d’elles. Bella Fromm déplorait ainsi la perte de « la langue maternelle dans laquelle j’exprimais mes pensées et dans laquelle j’écrivais. »[12]

Une fois installé outre Atlantique, Weill se trouva au milieu des anglophones. Mais il y acquit une notoriété considérable. En France, l’existence de ses compagnons d’infortune connut des incertitudes relevant des parties de poker. Certains d’entre eux se virent même logés dans des centres d’hébergement de la banlieue parisienne ou poursuivirent leur errance hors de notre pays. Par contre, la chance sourit à Joseph Kosma. Il collabora avec Jean Renoir (1894-1979) pour les films « La Marseillaise » et « La grande Illusion », les deux en 1937.[13] Quant à Paul Dessau, il s’initia chez nous au langage dodécaphonique entre des activités militantes, dont l’écriture du  « Serment du Rassemblement du 14 juillet 1935 » pour chœur a cappella. Achevé en 1937, il s’inspirait d’un texte paru dans « L’Humanité ».

En d’autres termes, le travail de Milena Amann-Rauter laboure un champ historique immense et passionnant. Il éclaire  avec opportunité un domaine dont la cantatrice Anna Ringart (1937-2024) et Emmanuel Jacquin (1928-2021), le secrétaire général  de la Fédération musicale populaire, me parlaient d’une manière fervente mais floue. Ils se référaient aux mots suivants de Paul Arma : « Les  textes chantés, répétés, possèdent une puissance incomparablement plus redoutable que les affiches, les tracts, les articles ». Quel idéalisme ! Aujourd’hui, l’image contrôle tout …

Dr. Philippe Olivier

[1] L’Espagne se trouvait au programme du colloque international s’étant déroulé à Bruxelles en novembre 2019. Coréalisé par la Fondation belge d’Auschwitz et le Forum Voix étouffées, il était consacré à la politisation de la musique et à la montée des régimes autoritaires entre 1918 et 1938. Ses travaux furent dirigés par Amaury du Closel (1956-2024) et Philippe Olivier (*1952).

[2] L’exception à cette règle fut incarnée par Amaury du Closel. Son livre «Les Voix étouffées du 3ème Reich –  Entartete Musik – » paru chez Actes Sud en 2005 constitue désormais un classique en la matière.

[3] Fort de cinq cents quatre pages, l’ouvrage est publié – en allemand – par les Éditions text + kritik de Munich. Il constitue une version légèrement allégée de la thèse de doctorat de Milena Amann-Rauter, soutenue à l’Université de musique de Vienne en 2022.

[4] Marianne Oswald vit le jour à Sarreguemines, localité alors annexée à l’Allemagne à la suite de la Guerre de 1870.

[5] Si le nom de Boulez apparut sur la première liste des protestataires, celui de Leibowitz était dans la seconde.

[6] L’exception confirmant la règle, Mme Amann-Rauter s’est méprise en écrivant que Konrad Adenauer fut président de la République fédérale d’Allemagne (pp. 118-119). Il en fut plutôt le chancelier quatorze ans durant, entre 1949 et 1963.

[7] Cette problématique a été abordée dans les articles suivants, parus dans « Résonances lyriques » : « Un chemin de Damas » (18 octobre 2024), « Un ou quatre sous en France » (20 décembre 2025) et  « 11 millions de voix » (18 février 2026).

[8] Herblay-sur-Seine se trouve aujourd’hui dans le département du Val-d’Oise.

[9] En allemand : « Die Laterne ».

[10] L’œuvre – traitant de la guerre d’Espagne et se déroulant aux environs de Málaga – avait été jouée pour la première fois salle Adyar en octobre 1937.

[11] Il serait utile que Benjamin François (*1971), le président de la revue internationale francophone « Orgues nouvelles », fasse traiter un tel sujet par l’un de ses rédacteurs.

[12] Bella Fromm : « Als Hitler mit die Hand küsste », Rowohlt, Berlin, 1993, p. 8.

[13] La musique de « La grande Illusion » fut enregistrée sous la baguette  d’Émile Vuillermoz (1878-1940). Auteur par ailleurs d’une histoire de la musique toujours disponible, il rejoignit en 1940 les cercles collaborationnistes français et s’afficha avec Philippe Henriot.

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