FIGARO SI FIGARO LÀ (MONTMORILLON) / ¡ CARMEN ! (BIZET) / ÉRIC SPROGIS / MYLÈNE AUDOUIN

FIGARO SI FIGARO LÀ (MONTMORILLON) / ¡ CARMEN ! (BIZET) / ÉRIC SPROGIS / MYLÈNE AUDOUIN

vendredi 28 août 2026

Depuis près de 30 ans la compagnie « Figaro Si Figaro Là » propose chaque année un spectacle lyrique qui s’adresse à un public de la ruralité avide de découvrir et d’apprendre. En 2026 c’est la célébrissime Carmen de Georges Bizet (¡ Carmen ! sur l’affiche), créée le 3 mars 1875 à l’Opéra-Comique, qui a été montée et qui a tourné dans 5 communes de la Vienne (outre Montmorillon, Lencloître, St Martin L’Ars, Bonneuil-Matours et La Roche Posay, d’où était originaire Mado Robin) dans le cadre du Festival « Au fil des notes » du 24 au 31 juillet (et plus largement dans celui des « Lumières de Gartempe » jusqu’au 9 août). Certaines petites communes ont accueilli un public égal à l’étiage de leur population, preuve du travail de préparation effectué en amont par « Figaro Si Figaro Là ». Les productions sont conçues pour faire intervenir une Académie de chœur et l’Ensemble orchestral de « Figaro » actifs toute l’année, pour faire connaître de nouveaux artistes et pour adapter chaque ouvrage au lieux, aux publics et faire prévaloir un esprit d’« éducation artistique et populaire grand public ».

Carmen, ouvrage « sensible »

Même si l’ouvrage est connu du grand public, il n’en demeure pas moins intéressant d’en décrypter la place dans le répertoire et de voir quel rapport s’instaure entre la littérature et la musique (ce qui permet d’éclairer le féminicide au cœur de toutes les problématiques actuelles). On ne reviendra pas sur le rôle joué par le compositeur dans l’histoire de l’opéra examiné récemment dans nos colonnes à propos des Pêcheurs de perles donnés à l’Opéra des Landes1.

On remarquera en revanche que la production de « Figaro Si Figaro Là » est présentée dans le programme comme un « opéra de Georges Bizet d’après l’œuvre de Prosper Mérimée ». L’intrigue est certes tirée d’une nouvelle éponyme de Mérimée (1803-1870) publiée en 1845, mais ce sont bien les paroles des deux librettistes, Henri Meilhac (1831-1897) et Ludovic Halévy (1834-1908), que chantent les interprètes. Le nom de Mérimée permet de sourcer l’opéra. En 1864 Victor Massé et Victorien Sardou avaient déjà projeté d’écrire une Carmen pour Galli-Marié. Bizet n’avait d’ailleurs rien contre le fait d’écrire un opéra-comique (avec texte parlé), même si sa partition transcendant les codes du genre (présence d’une légèreté dramaturgique indéniable) a fait de l’ouvrage un drame lyrique souvent opposé notamment par Nietzsche à ceux de Wagner (le philosophe évoquait « le midi de la musique ».

La conception et la problématique du spectacle

Le plateau est occupé sur un tiers côté jardin par l’Ensemble orchestral de « Figaro Si Figaro Là » de 12 musiciens chacun à l’égal des solistes chanteurs (on y reviendra), les deux autres tiers par l’espace de jeu et de mise en scène. L’originalité de la production est la place faite à la nouvelle de Prosper Mérimée d’où sont tirés le livret de Meilhac et Halévy et la musique de l’opéra. On ne peut être plus clair que ce qu’en dit le programme de salle : « Cette production met en vis-à-vis, grâce au concours d’un comédien, le texte littéraire initial et le chef d’œuvre lyrique de Bizet. C’est Prosper Mérimée lui-même qui nous raconte le déroulement du drame mis en musique par le compositeur ! » Faut-il alors penser que le livret est enjambé ? Absolument pas : d’abord c’est bien lui qui est chanté et certaines parties parlées (présentes avant que la version d’Ernest Guiraud ne s’en passe) sont conservées dans l’écriture d’un texte agencé par Éric Sprogis qui emprunte aux différentes formes constitutives d’une œuvre lyrique.

Le livret ne peut que différer de la nouvelle pour des raisons de construction et de contenu. D’une part, la complexité du tissu romanesque, notamment le point de vue des narrateurs, n’a rien à voir avec le discours théâtral ; d’autre part on ne retient dans l’opéra que ce qui concerne l’histoire de Carmen et Don José. On laisse évidemment l’opéra développer les épisodes qu’appelaient les conventions de l’opéra-comique (rôle de Micaëla, contrebandiers d’opérette…). La forme spéculaire du spectacle proposé convainc totalement. La production élargit le mythe de la gitane à la relation Bizet / Mérimée (et non plus seulement Meilhac et Halévy / Bizet) ; elle propose d’entendre la très belle prose du texte de la nouvelle et elle est interprétée par un comédien narrateur de qualité (Pierre-Yves Poudou) qui sait s’immiscer avec fluidité et bonheur dans l’opéra.

Ce dernier bénéficie d’une mise en scène très vivante de Mylène Audouin qui se fonde sur une solide caractérisation des personnages et une non moins convaincante direction d’acteurs. On peut déplorer le schématisme de la scénographie : peu de décors et un cyclo pas exploité ; mais on oublie vite, tant s’inscrivent avec pertinence dans la mise en scène les mouvements de foule bien réglés, les scènes emblématiques de l’ouvrage (la fin de l’opéra est une réussite) ou le pittoresque des situations. On l’a dit, la production se veut pédagogique : l’histoire nous est bien racontée et le spectacle fonctionne sur les émotions qu’il permet de faire exister dans le public qui ne s’y est pas trompé en plébiscitant cette approche de l’œuvre.

Une distribution, un chœur et un orchestre très engagés

Jeune, la distribution est composée d’éléments issus des formations les plus exigeantes, de chœurs de grandes maisons d’opéra, de troupes ouvertes à des investissements diversifiés pour leurs membres.

On le voit pour le ténor Hassen Doss dont le parcours ne peut qu’intéresser avec un enrichissant va-et-vient entre la Tunisie et la France. Son Don José tire parti de ces multiples expériences. On est séduit par la projection de la voix, la sûreté des notes (des aigus notamment) et l’expressivité investie dans un rôle intensément vécu, même si le timbre pourrait parfois gagner en harmoniques.

À ses côtés Anne-Choï Messin est très impliquée dans Carmen ; après un début chanté un peu bas, ce sont les qualités de quasi-mélodiste et une mise en place musicale exemplaire qui prédominent ; le personnage joué femme fatale se nourrit de ce chant raffiné et clair (on est loin de la mezzo aux effets grossis).

Dans Micaëla Agnieszka Slawińska rivalise de virtuosité en enchaînant nuances vocales, ligne de chant sur le souffle, sons filés mis au service d’un rôle débarrassé de sa mièvrerie et de ses conventions.

Chanteur et pédagogue Sacha Michon donne tout le relief attendu au rôle d’Escamillo, dont les tournures mordantes et enlevées impriment. Le sens dramatique comme le surplomb scénique s’expriment au troisième acte.

Tous les autres rôles qu’on ne taxera pas de secondaires sont tenus avec fougue dans un chant de haut niveau. Il n’y a qu’à entendre le superbe quintette de l’acte II pour s’en persuader. Mélinée Lesschaeve, une Frasquita très musicale, et Magali Aguirre-Zubiri, Mercèdes au timbre assuré, y rayonnent tout comme le Remendado clair et sonore de Benjamin Aguirre-Zubiri et le Dancaïre éloquent et remarqué de Valentin Gautron (de plus très bon comédien). À Thomas Flahauw reviennent Moralès (mâtiné de Zuniga) et la direction du chœur partagée avec Èlise Griffiths : un chœur puissant, nombreux et lumineux qui entre en totale interaction avec les solistes.

La réussite du spectacle aussi tient à l’excellence de l’Ensemble orchestral de « Figaro Si Figaro Là » dirigé par Éric Sprogis ; la responsabilité de chaque musicien permet de redonner à l’orchestre, qui à la création n’était pas pléthorique, un rôle essentiel. L’éclat solaire, le climat passionnel, la diversité des coloris sont accordés à la conception du spectacle, à la réduction de la partition et à la symbiose plateau / orchestre, autant d’actes dans lesquels Éric Sprogis est passé maître. Le chef a été associé dans les applaudissements à la pleine réussite de la représentation.

Didier Roumilhac
28 juillet 2026

1Voir l’article : https://resonances-lyriques.org/les-pecheurs-de-perles-bizet-opera-des-landes-soustons-gaspard-brecourt-eric-perez-ruth-gross/

Direction musicale : Éric Sprogis
Mise en scène : Mylène Audouin
Lumières et sons : Aldo Perissimo, André Lemoine
Cheffe de chant : Armelle Mathis

Carmen : Anne-Choï Messin
Don José : Hassen Doss
Micaëla : Agnieszka Slawińska
Escamillo : Sacha Michon
Frasquita : Mélinée Lesschaeve
Mercèdes : Magali Aguirre-Zubiri
Le Remendado : Benjamin Aguirre-Zubiri
Le Dancaïre : Valentin Gautron
le narrateur : Pierre-Yves Poudou
Morales : Thomas Flahauw

Maîtrise de chœur de l’Académie lyrique de « Figaro » et du chœur Septentrion (dir. Élise Griffiths / Thomas Flahauw)
Ensemble orchestral de « Figaro Si Figaro Là »

Imprimer
Cookies
Nous utilisons des cookies. Vous pouvez configurer ou refuser les cookies dans votre navigateur. Vous pouvez aussi accepter tous les cookies en cliquant sur le bouton « Accepter tous les cookies ». Pour plus d’informations, vous pouvez consulter notre Politique de confidentialité et des cookies.