La Walkyrie à Bayreuth. Dans le brouillard des images, les clartés de la musique.

La Walkyrie à Bayreuth. Dans le brouillard des images, les clartés de la musique.

mardi 28 juillet 2026

©Enrico Nawrath

Les conversations allaient bon train hier soir alors que le public s’amassait autour du Festspielhaus dans l’attente de  la première journée, celle de la Walkyrie. Après le désastre scénique du prologue, on se demandait, sans grand espoir cependant, si l’intelligence artificielle, combinée au live-coding et à l’holographie, avait mis la nuit à profit pour changer les données de la nouvelle représentation.  On entendait plutôt de la résignation, on allait fermer les yeux pour ne pas être étourdi par la valse des images et des couleurs, on allait se concentrer sur l’écoute des merveilleux chanteurs et se laisser porter par l’extraordinaire musique interprétée avec maestria par l’orchestre, on se consolait en se disant qu’on ferait contre mauvaise fortune bon cœur, et qu’on apprécierait le Ring de cette année à la manière d’une version de concert.

Au premier entracte, l’impression était à la résignation, même si on percevait quelque amélioration : on voyait mieux les chanteurs, ils ne semblaient plus miniaturisés, à certains moments ils se positionnaient dans des trouées ménagées dans les projections lumineuses, et, dans l’ensemble, il y avait davantage de mouvement. Cependant les projections restaient floutées dans leur mouvance incessante, les costumes de pigeons froufroutant n’avaient pas beaucoup évolué, ils étaient davantage ailés, sans plus, et puis le projet annoncé de retracer par l’image l’histoire des représentations du Ring au Festspielhaus ne semblait pas plus abouti. Les quelques documents d’époque épars ci et là perdaient toute netteté visuelle en raison de leur agrandissement démesuré, et on ne voyait pas toujours la raison de leur présence. Quel lien établir entre Hitler et ses sbires, quelques Africains faméliques et que venait donc faire ici Thomas Mann ? Et en quoi ces images apparaissant de manière aléatoire correspondaient-elles au livret ? En gros on voyait surtout défiler des projections à l’esthétique abstraite très colorée, le genre d’œuvres qu’on apprécierait sans doute pendant quelques minutes dans une exposition d’art contemporain. La perspective du retour constant de ce procédé pendant toute la durée du Ring était désolante. À la fin de la représentation, on entendit à nouveau des huées pour la mise en scène, moins longues que la veille, mais suffisantes pour indiquer la désapprobation d’une importante partie du public.

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©Enrico Nawrath

Une direction musicale exemplaire

Mais, fi de la sinistrose ! La direction musicale de Christian Thielemann, — précise, au plus près des indications de la partition, intelligente et inspirée, a balayé toutes les désillusions de l’absence de mise en scène et des strates visuelles plongeant les chanteurs dans un brouillard lumineux malvenu. Ce que les images se refusaient à raconter, la musique et le chant nous l’ont magistralement communiqué, en combinant leurs forces narratives et en nous faisant vibrer dans l’intensité de la ferveur wagnérienne. Christian Thielemann dirige moins les effets que les métamorphoses. Avec lui, l’orchestre ne commente pas l’action ; il révèle les mouvements souterrains de la psychologie des personnages. Cette capacité à faire sentir, par le seul modelé du son, le passage de la puissance au doute, de l’amour au renoncement ou de la révolte à la compassion fait de sa lecture une véritable dramaturgie musicale, où la fosse devient le lieu secret où s’élabore le destin des héros. Christian Thielemann pense l’œuvre comme un immense arc dramatique qui crée une architecture monumentale de l’œuvre. Son attention aux chanteurs est constante, il développe une respiration commune à l’orchestre et aux chanteurs, qui marie harmonieusement le phrasé orchestral au chant. C’est particulièrement sensible dans le monologue de Wotan au deuxième acte, qu’il traite comme un grand récit intérieur.

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©Enrico Nawrath

Un plateau d’exception

L’incarnation de Wotan par Michael Volle saisit par sa fulgurante dualité : il joint la majesté d’un dieu déchu à la vibrante vulnérabilité d’un père brisé. Porté par un timbre somptueux de baryton au métal noble et chaleureux, son chant frappe par une diction d’une clarté cristalline où le mot se fait théâtre, transfigurant le long monologue de La Walkyrie en une confession d’une intimité déchirante. Loin du simple tyran mythologique, Michael Volle déploie une présence scénique magnétique et une intelligence dramatique rare, sculptant un souverain las du monde, emprisonné par ses propres lois, dont les adieux farouches à Brünnhilde exhalent une mélancolie profondément humaine et poignante.

Camilla Nylund dessine une Brünnhilde à rebours des figures de légende qui ont longtemps imposé une conception presque surhumaine du rôle. Elle n’incarne pas ici une Walkyrie faite d’airain, mais une progéniture de Wotan dont l’humanité s’éveille peu à peu au contact de Siegmund. Son timbre, lumineux et intense comme une aurore boréale, dispense une douceur qui n’exclut jamais la grandeur, tandis que la pureté de sa diction et la noblesse de son phrasé donnent à chaque mot une force poétique singulière. Plus que la puissance brute, c’est l’intelligence du texte, l’infinie palette des couleurs et le souffle de la ligne qui gouvernent son interprétation. Dans les derniers adieux de Wotan, cette Brünnhilde cesse d’être une héroïne mythologique pour devenir une femme bouleversante de fragilité et de vérité. Une telle approche trouve son accomplissement sous la direction de Christian Thielemann, dont la lecture, ample, respirante et d’une infinie richesse de couleurs, semble porter la voix de Camilla Nylund comme un écrin orchestral, révélant toute la tendresse et la profondeur humaine de cette incarnation.

Klaus Florian Vogt poursuit son marathon wagnérien entamé hier avec le rôle de Loge. Il revient aujourd’hui en Siegmund, une partie qu’il chante à Bayreuth depuis 2020. IL aborde Siegmund en empruntant un chemin singulier, loin de l’image du Wälsung héroïque à la voix sombre et tellurique. Son timbre, d’une clarté presque irréelle, confère au personnage une innocence et une vulnérabilité qui renouvellent profondément son portrait. Dès son entrée, cet homme traqué apparaît moins comme un guerrier que comme un être blessé, porté par un idéal plus que par la force. La ligne de chant, d’une pureté souveraine, épouse les longues arches mélodiques avec une simplicité presque mozartienne, tandis que chaque phrase semble naître naturellement du texte. Lorsque vient le  « Winterstürme wichen dem Wonnemond » (Littéralement : Les tempêtes d’hiver ont cédé le pas au mois de la joie / au mois de mai)», Vogt suspend le temps dans une cantilène lumineuse où l’éclosion de l’amour l’emporte sur l’exploit héroïque. Cette conception, profondément lyrique et d’une sincérité désarmante, trouve sous la baguette de Christian Thielemann un équilibre idéal : ici comme ailleurs, l’orchestre ne cherche jamais à dominer la voix, mais la soutient, l’enveloppe et fait rayonner cette vision d’un Siegmund dont la véritable grandeur réside moins dans la puissance que dans la noblesse du cœur.

La soprano Elza van den Heever, dont les débuts dans ce rôle furent salués avec enthousiasme à la Scala de Milan avant de conquérir également le Festival de Bayreuth, offre une Sieglinde d’une intensité rare, à la fois farouche, vibrante et traversée par une profonde blessure intérieure. Son passé de mezzo-soprano confère à son timbre une densité particulière : le médium, riche et sombrement coloré, porte toute la violence contenue d’une femme prisonnière d’un destin conjugal oppressant aux côtés de Hunding. Mais cette profondeur terrienne se conjugue à l’éclat du grand soprano dramatique, avec des aigus lumineux, lancés avec une remarquable assurance et une projection d’une grande noblesse. De cette tension entre ombre et lumière naît une Sieglinde profondément humaine, où la puissance vocale ne se sépare jamais de la fragilité de l’âme. Elle s’impose ainsi comme l’une des grandes voix wagnériennes de notre temps.

De son timbre de basse d’une profondeur sonore spectaculaire, Mika Kares propose une incarnation magistrale et d’une noirceur abyssale de Hunding, Il émane de son interprétation une puissance  tellurique primale. Zélateur de Fricka, le chanteur finnois sculpte avec un charisme magnétique un gardien du foyer despotique et sournois. Sa férocité inspire une terreur glaçante, transformant la confrontation avec Siegmund en un face-à-face d’une tension psychologique qui prend à la gorge.

Saluée comme la révélation berlinoise de l’année, la mezzo-soprano/contralto hongroise Anna Kissjudit, âgée de 28 ans, qui  avait déjà fait ses débuts dans le rôle d’Erda sous la direction de  Christian Thielemann dans le nouveau cycle du Ring  au Staatsoper Berlin, revient cette année à Bayreuth en Fricka. Face à une distribution réunissant quelques-uns des plus grands interprètes wagnériens de notre temps, Anna Kissjudit ne démérite nullement. Si son instrument ne possède pas encore l’ampleur ni l’homogénéité vocale de certains de ses prestigieux partenaires, elle fait preuve d’un engagement dramatique constant et d’une réelle intelligence musicale. Quelques tensions dans l’aigu et une émission parfois légèrement nasalisée rappellent que la voix est encore en pleine évolution. Dotée d’une personnalité affirmée et de solides qualités de musicienne, la jeune mezzo-soprano dispose d’un potentiel évident qui laisse entrevoir une belle marge de développement dans ce répertoire exigeant.

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©Enrico Nawrath

Entre intelligence artificielle et intelligence musicale : la Walkyrie retrouvée

Au terme de cette Walkyrie, une évidence s’impose : à Bayreuth, le miracle wagnérien ne réside pas toujours là où on l’attend. Lorsque la scène peine à ouvrir un espace imaginaire à la hauteur du mythe, lorsque l’accumulation des images finit par brouiller ce qu’elle prétend révéler, c’est finalement la musique qui reprend possession du drame. Dans le silence intérieur qu’elle impose, loin des artifices visuels, Wagner retrouve toute sa puissance de révélation.

Car La Walkyrie n’est pas seulement une succession de tableaux héroïques ou de symboles à illustrer ; elle est avant tout une exploration vertigineuse des âmes, des blessures et des renoncements. Et c’est précisément cette dimension que Christian Thielemann, entouré d’un plateau exceptionnel, restitue avec une intensité rare. Sous sa direction, les passions humaines ne sont jamais écrasées par la monumentalité de l’œuvre : elles respirent, elles tremblent, elles souffrent. Le dieu Wotan devient un père inconsolable, Brünnhilde découvre la compassion, Siegmund et Sieglinde incarnent une humanité qui cherche encore une lumière au milieu du chaos.

Peut-être est-ce là le paradoxe de cette production : alors que la scène cherche à convoquer l’image du monde, c’est la fosse qui en révèle l’essence. Là où les projections multiplient les signes, l’orchestre retrouve le sens. Là où la technologie échoue à  fabriquer du spectacle, le chant et la musique rappellent que le véritable théâtre wagnérien naît d’abord d’une respiration, d’un mot, d’une ligne mélodique capable de traverser les siècles.

Cette Walkyrie aura donc offert une expérience contrastée, parfois frustrante dans son écriture visuelle, mais profondément bouleversante dès que l’on accepte de se laisser guider par ce qui demeure le cœur battant de l’œuvre : la rencontre mystérieuse entre le drame humain et la musique. Et à la fin, lorsque Wotan murmure son adieu à sa fille bien-aimée, lorsque le dieu renonce à ce qu’il possède de plus précieux, il ne reste plus ni images ni dispositifs, seulement cette émotion suspendue qui rappelle pourquoi, près de cent cinquante ans après sa création, le Ring continue de nous atteindre avec une force intacte.

Luc Henri ROGER
28/07/2026

Conception artistique et technique Marcus Lobbes et Nils Corte
Dramaturgie Andri Hardmeier
Narration numérique et intelligence artificielle Roman Senkl
Code créatif / Arts visuels : Nils Corte et Phil Hagen Jungschläger
Scénographie Wolf Gutjahr
Costumes Pia Maria Mackert

Direction musicale Christian Thielemann

Siegmund: Klaus Florian Vogt
Hunding: Mika Kares
Wotan: Michael Volle
Sieglinde: Elza van den Heever
Brünnhilde: Camilla Nylund
Fricka: Anna Kissjudit
Gerhilde: Martina Welschenbach
Ortlinde: Brit-Tone Müllertz
Waltraute: Karis Tucker
Schwertleite: Freya Apffelstaedt
Helmwige: Magdalena Hinterdobler
Siegrune: Alexandra Ionis
Grimgerde: Marie Henriette Reinhold
Rossweisse: Natalia Skrycka

Crédit des photographies Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath

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