Une remontée aux sources pour la Carmen du Festival della Valle d’Itria de Martina Franca

Une remontée aux sources pour la Carmen du Festival della Valle d’Itria de Martina Franca

mardi 28 juillet 2026

©Cinzia Coppolecchia

En mars 2024 à la Philharmonie de Paris, René Jacobs et l’orchestre historiquement informé B’Rock Belgian Baroque Orchestra proposaient la version de Carmen composée initialement par Bizet en 1874, avant que celle-ci ne subisse diverses modifications en vue de sa première à l’Opéra-Comique le 3 mars 1875. Le concert de la Philharmonie était donné il y a deux ans dans la version reconstituée par le spécialiste de Bizet Paul Prévost, et c’est cette même partition que le Festival della Valle d’Itria remet sur le métier, mais cette fois pour une première scénique.

Les différences entre les deux versions sont assez nombreuses, parfois dans certains détails d’orchestration, à d’autres moments des interventions plus longues ou des reprises dans la version originelle et coupées ensuite. Mais l’écart le plus saillant est la suppression ce soir de la fameuse Habanera pour le rôle-titre, la créatrice Célestine Galli-Marié ayant expressément demandé au compositeur de lui prévoir un air d’entrée plus sensuel, voire provocateur, au cours duquel elle pourrait « balancer ses hanches » ! En remontant d’une année dans le temps et perdant son rythme chaloupé, L’amour est un oiseau rebelle redevient d’ailleurs L’amour est enfant de Bohême, un air assez typique de l’opéra comique français, enlevé et comportant de grands intervalles, avec certains passages repris par le chœur.

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©Cinzia Coppolecchia

Même avec quelques velléités de modernisation, la mise en scène de Denis Krief laisse tout de même un sentiment général de traitement traditionnel, avec certaines images probablement originales vis-à-vis des didascalies du livret, mais déjà vues dans maintes réalisations ces dernières années. Il en va par exemple du lit dans lequel reposent Carmen et Escamillo au quatrième acte, une fois la foule retirée. La belle continue d’ailleurs de feuilleter un magazine pendant que Don José lui parle fiévreusement. Précédemment, sept parois mobiles d’aspect bois prennent place sur le plateau, soit alignées pour délimiter la place ensoleillée du premier acte, soit séparées et orientées en tous sens, sous de beaux éclairages verts pour suggérer la montagne du troisième. Les soldats sont davantage des policiers ou employés d’une société de sécurité à casquette et cravate, deux fauteuils à roulettes typiques d’un mobilier professionnel passant à l’avant de la paroi. Les ouvrières de la manufacture n’ont pas de cigarette au bec, mais tiennent un brin de mimosa en main, fleur qui sera jetée ce soir à Don José par Carmen. Le II dans la taverne de Lillas Pastia est classique, avec nappes à carreaux rouges et blancs sur les tables, tandis que le III est plus inventif, les contrebandiers défilant en portant les éléments d’une camionnette de la Croix-Rouge, les deux premières personnes un phare en main, puis viennent pare-chocs, une porte latérale, les roues, le meilleur étant les deux qui balaient gentiment avec un essuie-glace en rythme.

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©Cinzia Coppolecchia

La partie féminine de la distribution est absolument formidable, à commencer par la Carmen de Deniz Uzun, récente Maddalena dans le Rigoletto monté par l’Opéra de Marseille. Annoncée pourtant indisposée avant le début de la représentation, la mezzo-soprano turco-allemande nous paraît avoir une santé vocale plutôt insolente. Le timbre est riche, d’une grande profondeur, et sa puissance naturelle lui permet d’enfler plusieurs notes sans impression de forcer. Son français, chanté et parlé, est aussi de bonne qualité, son jeu scénique étant tout aussi épanoui, d’une grande sensualité, sans vulgarité.

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©Cinzia Coppolecchia

En Micaëla, la soprano moldave Natalia Tanasii est une somptueuse découverte, voix ronde et aérienne, à la fine musicalité. Le timbre a beaucoup de charme, le vibrato est agréable et la diction meilleure pour les parties chantées qu’au cours des dialogues. Son grand air du III Je dis que rien ne m’épouvante forme ainsi un très beau moment de chant et d’émotion.

Don José est défendu par Matteo Lippi, ténor vigoureux de couleur méditerranéenne, qui fait passer avec justesse une certaine urgence dans son chant. Son entrée dans la taverne au II Halte-là ! Qui va là ? Dragon d’Alcala ! est plus longue qu’habituellement, mais le cheval de bataille reste l’air La fleur que tu m’avais jetée, bien conduit et conclu en voix de poitrine. Le français parlé est par instants plus exotique, et les liaisons peuvent être curieuses, par exemple en fin du III sur « … à subir la destinée qui rive ton sort au mien ! ».

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©Cinzia Coppolecchia

Alessandro Luongo tient son rôle d’Escamillo, mais sans éclat particulier, en raison d’abord d’une moitié inférieure du registre peu sonore. Il compense par plusieurs aigus enflés et raisonnablement tenus, dans un français correct. Le plus spectaculaire se déroule du côté du public pendant l’Air du Toréador, quand les têtes dodelinent en fredonnant, passage apparemment le plus connu ce soir.

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©Cinzia Coppolecchia

Le reste de la distribution n’est pas toujours homogène, en premier lieu la Mercédès de Greta Carlino, voix bien timbrée et plus agréable que celle de la Frasquita au timbre pointu et aux sonorités nasales de la soprano Ariadna Vilardaga. Elèves également de l’Accademia del Belcanto Rodolfo Celletti, l’académie de chant du festival, le Remendado de Matteo Urbani et le Dancaïre de Qiming Xie ne rendent quant à eux pas inoubliable le Quintette du II Quand il s’agit de tromperie, de duperie, de volerie. Le Moralés d’Andrea Ariano, le lieutenant de Diego Maffezzoni et João Campelo en Andrés complètent avec plus de qualités.

Le directeur musical du Festival Fabio Luisi est aux commandes de l’orchestre du Teatro Petruzzelli di Bari, formation solide techniquement, ne seraient-ce de rares notes légèrement capricieuses aux cors. Dans une acoustique inhabituellement un peu sourde où les notes semblent être émises à grande distance, le chef assure une direction inégale, où la gestique très énergique l’emporte sur les résultats en termes de nuances produites par la phalange. Malgré les différences de version, on entend là encore une Carmen plutôt classique, sans nerf particulier, ni choix de nuances surprenantes, comme pour l’introduction du quatrième acte par exemple, en manque de pulsation vitale. A signaler enfin un incident acoustique pendant le troisième acte, un court feu d’artifice étant tiré en dehors des murs du Palazzo Ducale, ceci en plein Air des Cartes de Carmen En vain pour éviter les réponses amères. Là encore, Fabio Luisi ne fait pas preuve de grande initiative en continuant comme si de rien n’était, mettant en difficulté Deniz Uzun qui comprend qu’elle doit malheureusement poursuivre, alors qu’une interruption de trois ou quatre minutes aurait été salutaire pour toutes et tous, selon nous.

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©Cinzia Coppolecchia

Le chœur du Teatro Petruzzelli di Bari enfin participe avec enthousiasme, mais on leur préfère les enfants du Coro di voci bianche della Fondazione Paolo Grassi du point de vue de la remarquable qualité apportée à l’élocution du texte.

Irma FOLETTI
28 juillet 2026

Carmen, opéra de Georges Bizet
Martina Franca, Palazzo Ducale

Direction musicale : Fabio Luisi
Mise en scène, décors et lumières : Denis Krief
Chorégraphie : Amy Share-Kissiov
Costumes : Carla Galleri, Denis Krief
Chef des chœurs : Marco Medved

Carmen : Deniz Uzun
Don José : Matteo Lippi
Micaëla : Natalia Tanasii
Escamillo : Alessandro Luongo
Frasquita : Ariadna Vilardaga
Mercédès : Greta Carlino
Le Remendado : Matteo Urbani
Le Dancaïre : Qiming Xie
Moralés : Andrea Ariano
Le lieutenant : Diego Maffezzoni
Andrés : João Campelo
Lilas Pastia, aubergiste : Andrea Angelini

Orchestra e coro del Teatro Petruzzelli di Bari
Coro di voci bianche della Fondazione Paolo Grassi

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