« DU ALLMÄCHTIGER GOTT ; O DU MEIN ZITTERNDES HERZ ! »*
(* « Dieu tout-puissant, je sens trembler mon cœur ! », Prologue)
Coup de tonnerre à Glyndebourne !
Au lendemain d’un Orfeo d’une immense qualité, qui eût pu croire que le Festival pourrait atteindre un niveau encore supérieur et proposer un tel spectacle total, parfait, d’un niveau musical et scénique aussi stratosphérique ? Comment traduire avec des mots le choc émotionnel et intellectuel qu’une telle représentation peut procurer ?
Hugo von Hofmannsthal et Richard Strauss en ont rêvé : opérer la fusion du mot et de la musique, et l’association heureuse des contraires. L’Équipe réunie par Glyndebourne leur a rendu le plus beau des hommages, et a accompli une forme d’absolu.
Saluons d’emblée la direction tout feu tout flamme de Robin TICCIATI : le début du Prologue, indiqué « sehr lebhaft und heiter » (« très animé et joyeux »), réjouit instantanément et crépite, sans négliger le « grazioso » indiqué par Strauss. La fusion, déjà, opère, entre poésie et théâtre ! Les soli jaillissent de l’orchestre avec la même double intention parnassienne et dramatique. L’humour, aussi, se fraie rapidement un chemin, avec tel hautbois gouailleur, telle flûte espiègle. Une vraie dentelle capable de se muer comme par magie en tornade, en ouragan au moindre signe du chef. Les petits commentaires amusés entre les formules inénarrables du Haushofmeister particulièrement caustique et pince-sans-rire de William RELTON sont traités avec autant de soin et de saveur que les changements abrupts de tonalité et de couleurs au fil des affects du Compositeur. Pendant ce Prologue mené tambour battant, le chef réussit à coudre ensemble répliques parlées, fragments chantés, amorces de lyrisme, parodies de déclamation tragique comme si ce texte (textus, le tissu) ne reflétait au fond que la vie dans sa nature protéiforme. Après une conclusion « leidenschaftlich » (« avec passion ») conforme aux volontés de Strauss, trois accords crépitants et jamais pompiers, une vague d’enthousiasme venue de la salle puis un entracte en forme de parenthèse, Robin TICCIATI cré en une fraction de seconde une atmosphère chambriste, intense et profonde, presque lunaire, avec un piano initial qui impose à la salle comme un recueillement. Le son orchestral semble comme venu d’un ailleurs utopique. La flexibilité inouïe du London Philharmonic Orchestra autorise alors tous les enchaînements dynamiques inscrits sur la partition (Andante/poco calando/a tempo/ritardando/allegro/lento/allegretto en moins de cinq pages !) en donnant l’illusion d’un flux continu et naturellement mouvant. Pure merveille ! Pour accompagner Ariadne, mieux, dialoguer avec elle pendant son « Wo war ich ? », le maestro crée des sonorités lugubres, presque glauques qui nous transportent dans l’univers d’Elektra. Ouvrons ici une courte parenthèse : il est de coutume de diviser l’œuvre straussienne en deux blocs esthétiques antithétiques (les opéras « réactionnaires », aux prétendues ambiances douceâtres de type viennois, et les opéras violents, aussi novateurs que dissonants). Problème : Salome et Elektra précèdent Der Rosenkavalier et Ariadne, mais ces deux derniers sont créés juste avant Die Frau ohne Schatten ! Die ägyptische Helena jouxte Arabella ! Seul Capriccio, le chant du cygne, referme cette création dans une forme d’apaisement bien étrange, avec cette interrogation qui traverse néanmoins toute la création straussienne : « prima la musica, dopo le parole » ? Œuvrer avec Hofmannsthal et Zweig, deux génies de la plume, a bien apporté un semblant de réponse ! Robin TICCIATI aborde donc Ariadne sans aucun a priori esthétique, ce qui nous vaut des moments extraordinaires pendant lesquels surgissent l’affrontement entre Elektra et Orest, la désespérance de la Färberin, l’abandon voluptueux de Salome, sans que jamais cela ne paraisse incongru ni n’empêche un déroulement optimal des disjonctions inscrites au cœur du projet Strauss-Hofmannsthal avec des hiatus qui provoquent systématiquement un effet maximal dans la salle, entre drame et commedia dell’arte, comme si l’esthétique amusée venait alléger le fardeau tragique. Admirable aussi cette attention constante au plateau manifestée par le chef, cette manière de faire sonner l’orchestre à l’unisson des chanteurs : une telle respiration fusionnelle permet à celles et ceux qui affrontent une partie redoutable d’aborder les difficultés insensées de la partition sans y penser, libres qu’ils sont de souffler – dans tous les sens du terme. Quand la partition délaisse les cabarets viennois ou les drames chambristes et que la bascule s’opère vers un drame « hénaurme », le London Philharmonic Orchestra fait dresser les cheveux sur la tête, comme dans le molto allegro fortissimo au moment du cri d’Ariadne « Theseus! », fracas qui arrache le spectateur à son fauteuil. Tout le final, avec ce passage de « sehr breit » à « noch breiter » (« très large », « encore plus large ») sur le « durch deine Schmerzen bin ich reich » de Bacchus marqué crescendo atteint un paroxysme sonore qui rend fou. La messa di voce conclusive (nous employons à dessein ce terme relatif au chant) referme l’ensemble comme un rêve éveillé. Un tel chef et un tel orchestre méritent d’être salués bien bas : un diamant à l’état pur, un miracle.

Laurent PELLY – dont nous avons toujours grandement apprécié en salle les réalisations comme pour l’extraordinaire Platée donnée au Palais Garnier, La Belle Hélène au Châtelet, les incroyables Boréades à l’opéra de Lyon – avait déjà abordé Ariadne en 2003 à Paris. Il accomplit ici le second miracle de la soirée. Dans un écrin d’ouverture abstrait qui conjugue le rococo d’une immense porte à l’Art déco d’un lustre mouvant, le va-et-vient permanent du Prologue devient l’occasion d’un empilement de références savoureuses : la première apparition du Ténor comme du laquai semble sortie d’un cartoon, tandis que la Prima Donna possède une allure alla Klimt. Le Haushofmeister ne déparerait pas dans un film de vampire. L’Équipe de saltimbanques jaillit comme le ferait une troupe de Musical. La grand’ porte coulisse en sens inverse du lustre, les éclairages imposent de nouveaux espaces, isolent les émotions, colorent la scène au gré des fluctuations dramatiques, sans souci aucun de vérité théâtrale réaliste mais au seul service d’une vérité théâtrale collée au propos de Hofmannsthal et au moindre sursaut musical straussien, avec certains effets dignes d’une boîte à musique – qui devient ici aussi une boîte à texte ! Le maître à danser virevolte en gay extraverti totalement assumé, alors que le maître de musique rappelle plus que jamais La Roche dans Capriccio. Les yeux caves, le désespoir extrême en bandoulière – jusqu’à une chute brutale au sol mi-enfantine mi-tragique lorsque la partie est définitivement perdue, le Compositeur annonce déjà l’allure « elektrique » d’Ariadne. Mais sur « Ein Augenblick ist wenig » (« un instant est peu de chose »), marqué « ruhig bewegt » (avec un mouvement doux) et double piano, Laurent PELLY a l’intelligence de suspendre le délire festif pour permettre à l’émotion tendre de surgir.

Pendant « du sprichst was ich fühle » (« tu dis ce que je ressens »), la porte (qui sépare le rêve de la réalité ? Une porte comme seuil vers « l’autre côté du miroir » ?) s’entrouvre et laisse passer une lumière dorée qui enchante pendant les volutes aux grands écarts de Zerbinetta. Dans l’Opéra, le décor précédent se conjugue à une sorte de lave pétrifiée qui peut évoquer les productions straussiennes de Götz Friedrich. Najade, Echo et Dryade synthétisent les trois filles du Rhin et les Nornes wagnériennes, les trois Dames mozartiennes, les trois sorcières shakespeariennes de Macbeth : des références fort habiles ici, tant le jeu de protection sur Ariadne ressemble comme deux gouttes d’eau à la dispute relative au Prince Tamino, avec aussi ce sens prophétique propre aux autres références. Clouée au sol, le regard hagard, les cheveux collés au visage à l’image de Leonie Rysanek dans l’Elektra filmée, Ariadne accomplit pour son entrée une véritable scène de folie, tant par le geste que par les expressions faciales. Le texte s’en trouve éclairé sous un nouveau jour, et la tonalité lyrico-élégiaque habituellement rattachée à ce texte et à cette musique s’avère justement ramenée à une lecture au premier degré. Tout dans la partition cherche en fait à souligner le déséquilibre, comme le montrent les enchaînements « langsamer/accelerando molto » (plus lentement/en accélérant beaucoup). « Ein schönes war » s’accompagne de l’indication « ohne irgendwie zu achten » (« sans y prêter la moindre attention ») : Ariadne est littéralement perdue dans son univers mental. Dans cette production, cette forme de delirium tremens lié à l’ivresse de l’abandon amoureux ressort comme jamais. Mais plus encore que cette lecture attentive au cœur du propos, c’est la manière avec laquelle Laurent PELLY fait s’interpénétrer ensuite commedia (émouvante) et drame (parodique) qui nous a fait chavirer de bonheur. Les interventions des bouffons, a priori données comme improvisées pendant le Prologue, manifestent de fait ces légers ratés, ces petits malaises propres à un spectacle non accompli : Zerbinetta n’envoie pas sa deuxième chaussure en coulisse, laquelle est rattrapée in extremis par un saltimbanque ; Harlequin sent que son entrée tombe comme une tresse sur le consommé ; les quatre gusses essaient d’empocher la faveur du public et cabotinent – mais les vedettes lyriques ne sont pas en reste, et le ténor surprend ici le soprano en rajoutant une ultime intervention destinée à faire briller son registre aigu – la Dame manifeste son désappointement mais arrache une moue de compliment forcé à l’issue d’un dernier javelot vocal de son collègue ! Quelle inventivité ! Quelle justesse ! Partout ailleurs, Ariadne se fatigue bien vite lorsque les zozos accaparent la scène – qu’elle quitte au comble de l’énervement. Zerbinetta ose revenir pendant le graaaaaand duo final ? Elle ose un petit coup de fessier au ténor ? How shocking ! L’art suprême du metteur en scène réside finalement dans sa capacité à faire rire les spectateurs, parfois jusqu’aux limites maximales avant un passage plus émouvant, voire pathétique, sans jamais perdre de vue ce ton bigarré que voulaient obtenir les créateurs. Et quand la lumière orangée envahit la péroraison du duo final, les spectateurs se laissent embarquer dans un mélange d’amusement et d’émerveillement presque enfantin. Quel écrin pour les artistes présents sur scène ! Une vraie merveille.
Le plateau, justement, réunit un ensemble dont il faut d’abord honorer la cohésion et la complicité. Mais disons-le tout net, nous voici face à une de ces soirées bénies des Dieux lyriques, dans lesquelles l’intégralité de la distribution apparaît comme simplement parfaite. Est-ce possible ? Glyndebourne l’a fait !

Anna DENISOVA, Eirin ROGNERUD et Ekaterina CHAYKA-RUBINSTEIN font entendre trois voix éduquées, techniquement et stylistiquement aguerries, avec notamment des roulades pour Najade parfaitement exécutées, et une Dryade dont les sonorités de velours parviennent régulièrement jusqu’à nous.

Le quatuor de zozos, rigolo comme jamais, sorte de tétrade de pierrots déglingués, possède à la fois une unité, une symbiose qui agit comme un baume, mais aussi des singularités propres : Liam BONTHRONE possède un timbre ravissant, avec un sourire physique et vocal craquant, un chant d’une grâce et d’une malice infinies sur « Ein schönes Auge » avec un si bémol délicat au possible.
Caspar SINGH raffine constamment son Scaramuccio, à l’image de ce pianissimo sur « Ob Singen tauge ».

Mikhail TIMOSHENKO, retrouvé ici en grande forme après ses années de formation à l’Opéra de Paris, avec une technique et une aisance qui ont sacrément progressé, délivre un « Lieben, Hassen, Hoffen, Zagen » d’école, avec l’enchaînement totalement maîtrisé piano/accents/pianissimo ; de belle présence, et même doté d’une vraie prestance, il semble s’amuser et nous régale.

Enfin, Liam James KARAI, au physique athlétique qu’il dévoile aux spectateurs avec gourmandise et non sans humour, fait sonner dans la salle une voix de bronze fauve et sensuelle, au timbre riche et prenant, projeté avec vaillance : avec de la patience, de grands rôles pourront s’offrir à lui sur son chemin d’artiste.

Michael KRAUS, jadis Papageno dans la deuxième intégrale de La Flûte enchantée de Solti, aborde ici le rôle souvent sacrifié du Maître de Musique. Confier à un chanteur aussi expérimenté et à la technique assumée permet enfin d’entendre chantée l’intégralité de cette partie fort difficile, généralement mugie par des interprètes incapables de produire un son correct. À la beauté intacte du timbre, à l’ampleur, Michael KRAUS ajoute la longueur d’une voix qui lance fièrement les sol et sol bémol sur le mot « Ariadne ».
Oliver WILLIAMS a une verve vocale et scénique impayable ainsi qu’un sens infaillible de la conversation rapide dans les échanges du laquais avec le Compositeur. Owen LUCAS lui-même réussit sa simple phrase de l’officier ! Quant à Hector BLOGGS, il campe de son côté un Perruquier de grande aisance, frondeur et drôle, et ses Fa aigus sonnent glorieux.

La palme de la drôlerie revient malgré tout à Ru CHARLESWORTH, qui non seulement est un showman accompli, véritable toupie scénique, mais qui chante également admirablement sa partie, avec un art de la ciselure vocale qui laisse bouche bée, et un éclat notable, jusqu’à ce si bémol tenu qui scintille ! Quelle équipe, vraiment ! Pas un bémol, pas une réserve pour toute cette troupe qui entoure les quatre piliers de la distribution, véritable carré d’as.

Le Compositeur incarné par Samantha HANKEY, présent tout au long de l’opéra avec des interventions qui doublent les chanteurs, ou les couvent du regard ou bien encore réorganisent l’espace scénique, traverse le Prologue en état de transe. Chaque émotion semble ici vécue à son paroxysme et la voix de l’artiste, clairement mezzo, joue sur toutes ses possibilités, du pathétique soyeux à l’âpreté vengeresse, avec un éventail de nuances et de couleurs qui magnétisent le public. Ses aigus glorieux remplissent la salle, jusqu’à une « heilige Musik » foudroyante. Un rôle payant, qui ramasse souvent la mise, mais vécu ici avec un dosage magnifique des approches possibles de ce personnage : la sincérité, la parodie de l’artiste maudit, la théâtralité et l’intériorité. Le public n’a pas manqué de saluer le Prologue et cette incarnation comme il se devait.

En Zerbinetta, Alina WUNDERLIN – qui avait déjà fait forte impression à GLYNDEBOURNE dans le rôle de la Königin der Nacht – possède un abattage démentiel. Nous voilà transportés dans un Musical, puis un Cabaret, voire dans une salle de pole dance, puis à l’opéra, enfin au théâtre, en Italie, au XVIe siècle ! Scéniquement et vocalement, l’artiste semble n’avoir aucune limite, et il faut voir et entendre son grand numéro pendant lequel, en meneuse de revue aguicheuse, elle nous fait oublier les escarpements insensés de la partition pour n’être avec nous que dans le jeu. Le jeu, certes, mais aussi le trille piqué puis battu sur le contre-ré ! Les vocalises sont lancées comme si nous assistions à un numéro d’équilibriste, sans jamais nous faire sentir le danger. Les couleurs ne se limitent pas aux sonorités pimpantes de coloratura leggera, et des ombres surgissent aussi ici ou là, de la tendresse, de la nostalgie. L’audience en a perdu la tête, saluant d’une énorme ovation le « Grossmächtige Prinzessin » à rideau ouvert. Stupenda !

On le sait, Strauss n’aimait pas les ténors et il s’est bien vengé de leur tessiture élevée, associée au brillant, à l’éclat, mais aussi au clinquant et à l’épate, en écrivant moult parties toutes plus inchantables les unes que les autres ! Le rôle de Bacchus s’apparente à une vis sans fin, située sur les notes de passage, avec des tensions insoutenables autour du La, et des phrases entières dans lesquelles il n’est tout simplement jamais possible de laisser l’instrument se détendre. Un vrai défi, aux frontières de l’impossible. Nombre d’interprètes célèbres y sonnent forcés, crispés, quand ils ne semblent pas dépassés, exténués. Pourtant David BUTT PHILIP donne l’illusion de s’y promener ! Dès le Prologue, d’ailleurs, sa voix claironne en pleine aisance et il s’en donne à cœur joie dans cette première apparition, coiffé d’une perruque qu’on dirait sortie d’un film sur la préhistoire ! Dans l’opéra, il a d’abord une superbe allure fière et aristocratique. Mais la voix lance javelots sur javelots, brille, étonne, cloue par sa brillance et son endurance. L’artiste réussit à phraser, à produire du legato, et sa générosité admirable, son élan signent une performance immense.

Rachel WILLIS-SØRENSEN, enfin, accomplit ce soir un parcours sublime. Dans Antonia à l’opéra Bastille, nous étions restés sur une impression fort mitigée. Cette Ariadne frappe fort, très fort. L’idée selon laquelle ce rôle serait destiné à un soprano lyrique mozartien – idée entérinée par une fameuse intégrale Karajanesque, véritable mensonge musical – s’écroule lorsqu’en salle l’auditeur perçoit les tsunamis sonores qui surgissent régulièrement sous la voix ou lorsqu’un regard sur partition montre la puissance de grandes orgues attendue dans des arcs qui n’ont rien à envier à telle Impératrice ou à telle Salome ! Après un Prologue amusé comme il se doit, la WILLIS-SØRENSEN monte sur la lave figée, et les sonorités rauques, gutturales, charbonneuses qu’elle produit donnent directement le ton. « Wo war ich » possède enfin cette ampleur funèbre dont rêvait Strauss. « Ein schönes war » commence par des filati de rêve avec ensuite un crescendo magistral sur « war » : WILLIS-SØRENSEN peut alors rester en pleine chair du pianissimo au forte (quelle « licht » piano laiteuse, iridescente et incandescente à la fois !). Lorsqu’attaque « Es gibt ein Reich », les clarinettes précèdent l’harmonium, et la voix de la cantatrice semble alors surgie de l’instrument lui-même, avec un effet de trombe tragique qui stupéfie. Mais il faut entendre ensuite le jet de lumière qui traverse la salle sur le si bémol de « Bald aber naht ein Bote Hermes heissen sie ihn » : une flèche pleine d’électricité et de vibrations. Lorsque Strauss bascule vers l’expansion dans « du wirst mir befreien ! », Rachel WILLIS-SØRENSEN prend alors littéralement feu, la voix semblant casser les murailles du théâtre. Strauss n’a-t-il pas écrit « Mit wachsender begeisterung » (« Avec un enthousiasme débordant »)? La fusion avec les cordes procure alors une sensation extraordinaire de débordement, justement, comme si Ariadne sortait d’elle-même. L’artiste répond ensuite présente quand vient l’heure de la montée mythique « Bei dir wird Ariadne sein » : la voix est alors capable de produire un arc-en-ciel par le seul moyen de la musique. Un enchantement, au sens le plus fort du mot. De la magie noire, presque.

Scéniquement, l’interprète reste constamment sur la corde raide entre folie et espérance, investissement sincère et parodie tragique : l’équilibre parfait, en somme, comme sur ce geste incrédule lorsqu’elle touche Bacchus pour en vérifier la réalité physique. Tout le duo final déborde de sonorités voluptueuses et enivrantes, mais nous retiendrons un « Gibt es kein Hinüber ? Sind wir schon da ? » délivré avec une pudeur, une intériorité, une émotion qui mènent au-delà des larmes. Une prestation mémorable à tous niveaux ; le plus bel hommage possible rendu à cette partition et à ce rôle.
« Vergisst sich in Äonen ein einziger Augenblick? » (« Dans les siècles infinis, peut-on oublier un unique instant ? »), se demande le Compositeur. Nul doute pour nous : cette soirée s’inscrit directement au Panthéon de ce que nous avons pu voir et entendre. De l’or pour la mémoire et pour le cœur.
Laurent Arpison
26 juillet 2026.
Direction musicale : Robin TICCIATI
Mise en scène : Laurent PELLY
Ariane/Prima Donna : Rachel WILLIS-SØRENSEN
Bacchus/Tenor : David BUTT PHILIP
Zerbinetta : Alina WUNDERLIN
Komponist : Samantha HANKEY
Najade : Anna DENISOVA
Echo : Eirin ROGNERUD
Dryade : Ekaterina CHAYKA-RUBINSTEIN
Harlekin : Mikhail TIMOSHENKO
Brighella : Liam BONTHRONE
Scaramuccio : Caspar SINGH
Truffaldin : Liam James KARAI
Tanzmeister : Ru CHARLESWORTH
Muzieklehrer : Michael KRAUS
Lakai : Oliver WILLIAMS
Offizier : Owen LUCAS
Perückenmacher : Hector BLOGGS
Haushofmeister : William RELTON
London Philharmonic Orchestra













