Festival d’Aix-en-Provence – Théâtre de l’archevêché : la Flûte enchantée 

Festival d’Aix-en-Provence – Théâtre de l’archevêché : la Flûte enchantée 

dimanche 5 juillet 2026

©Jean-Louis Fernandez

Mozart et le Théâtre de l’Archevêché d’Aix-en-Provence, c’est une grande histoire d’amour bénie, commencée l’été de 1948, voici déjà soixante-dix-huit ans, alors dans un petit coin de la vaste cour archiépiscopale du XVIIIe siècle, avec un Cosi fan Tutte qui fut parait-il légendaire.
Depuis, associer Mozart et ce lieu mythique est devenu incontournable, tant il est vrai que la musique du compositeur salzbourgeois s’accorde si parfaitement aux blondes pierres de l’architecture aixoise.

Les opéras de Mozart sont à notre sens prioritaires pour ce lieu superbe, et l’on est heureux en cette année 2026, que deux des chefs d’œuvre mozartiens y reviennent, à commencer par La Flûte Enchantée, en alternance avec le Requiem (d’ailleurs toutes deux, œuvres de la fin de la vie du compositeur). »

C’est la cinquième production de La Flûte enchantée à laquelle nous avons la chance d’assister au Festival d’Aix, et après Pintillié-GuschlbauerLavelli-JordanCarsen-Christie et Mc Burney-Pichon, le moins que l’on puisse dire, c’est que cette nouvelle production peut paraître déstabilisante.

Le Festival d’Aix a demandé en cet été 2026, au même binôme qui fit les fameuses Indes Galantes à l’Opéra Bastille en 2019 et 2022, de concevoir cette nouvelle production de la Flûte enchantée, avec Clément Cogitore à la réalisation scénique, et Leonardo Garcia-Alarcon pour la réalisation orchestrale et musicale.

La Flute enchantee Festival dAix en Provence 2026 © Jean Louis Fernandez5
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Pourtant, tout part d’un bon postulat de la part de Clément Cogitore, le metteur en scène, plutôt rafraîchissant et intéressant. Dans la présentation du Festival d’Aix : « Puisant dans l’archive sensible de notre mémoire collective, Clément Cogitore invite à suivre le roman d’apprentissage de jeunes enfants amenés à grandir dans un monde à la beauté fragile et à la vérité incertaine »… Projet ambitieux s’il en est … Cogitore a-t-il atteint son but ? En partie oui par une très belle sensibilité; mais toute belle idée sur le papier peut-elle se traduire littéralement sur scène ? Est-ce que faire appel à un plasticien-vidéaste, d’ailleurs, remplace un metteur en scène ? 

Là est une question où plus d’une scène lyrique s’est cassé les dents …

La Flute enchantee Festival dAix en Provence 2026 © Jean Louis Fernandez6
©_Jean-Louis_Fernandez

Pour nous, le prosaïsme de la vidéo ne remplacera jamais le miracle d’une belle scénographie; et de la vidéo, dans ce spectacle, Cogitore en use et en abuse, l’exploitant jusqu’à plus soif.

Nous avons toujours pensé que cette mode de la vidéo à l’opéra, pouvait servir de cache-misère pour compenser l’absence quasi totale de décor (ce qui n’est pas vraiment le cas ici, puisque sur l’immense scène toute de gris anthracite, deux grandes structures à étages habillées de miroirs sans tain encadrent à cour et à jardin, l’espace scénique).
Des idées, 
Cogitore en a beaucoup ; nous dirions même peut-être trop.

Cela donne lieu à des images qui vont du plus banal – voire sordide. Ainsi: pourquoi avoir vêtu la Reine de la Nuit comme une pauvresse des rues de guerre ?! … 

La Flute enchantee Festival dAix en Provence 2026 © Jean Louis Fernandez8
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En revanche, l’idée que 
Tamino / Pamina soit au début un couple d’enfants (excellents comédiens, puis au début du second acte des adolescents (autres excellents jeunes comédiens), est une très belle idée… même si elle fonctionne de manière bancale, car les enfants / adolescents, miment les paroles chantées, et bien sûr ce sont les vrais chanteurs qui – réduits au rôle d’une ombre, chantent. Cela est frustrant; et il faut attendre l’Épreuve du Silence pour que les adolescents cèdent véritablement leur place aux adultes / chanteurs.
En revanche, les « passages d’Âge » sont sublimes : durant le prélude du deuxième acte (avec les trois trombonistes solistes sur la scène), on retrouve les enfants du premier acte dans la même position triomphale, mais revêtus d’une cape blanche, ils disent délicatement au revoir à leur double adolescent qui prend alors leur place.

C’est beau, vraiment émouvant.

Et durant le fameux air de Pamina – pris dans un tempo très lent par Alarcon, et sublimement chanté par Ying Fang – les adolescents sont revêtus à leur tour de la cape blanche et disent un au revoir poignant à leur double désormais devenu adulte. C’est vraiment sublime comme idée.

Car, n’avons-nous pas, chacun d’entre nous, dit à un moment ou l’autre de notre vie, au revoir à notre Enfance, ou notre Adolescence, n’avons-nous pas, parfois, des élans d’affection pour l’enfant que l’on fut ?

On le sait depuis le célèbre duetto de Papagena – Papageno : ces deux-là rêvent d’avoir beaucoup d’enfants !

Et bien dans la mise en scène de Clément Cogitore, ils sont exaucés !
Beaucoup d’enfants sur la scène de l’Archevêché ; Là encore l’idée de départ est belle: mêlant anciens films en noir et blanc : de destruction, de guerre, on y voit des enfants déguenillés, affamés, exploitant les ruines, mais la scène derrière l’écran s’illumine sporadiquement, et les enfants sont là, bien réels. 

La Flute enchantee Festival dAix en Provence 2026 © Jean Louis Fernandez18 1
©_Jean-Louis_Fernandez

Ça court, ça s’amuse, ça joue « aux grands » dans tous les sens ; ça intervient, ça manipule les personnages …Et Tamino est juste un de ces enfants parmi les autres, peut- être plus débrouillard, avec sa carriole qui sera transformée en bateau à roulettes, lorsque la Reine de la Nuit y dressera en chantant son premier air, un mât et un vieux drap qui fera office de voile pour partir au château de Sarastro ; un rien Gavroche est ce petit Tamino affublé d’une pauvre couronne en carton offerte par les Trois Dames. 

Ainsi, après avoir peuplé l’immense scène de l’Opéra Bastille de danseurs de Street Dance et de Hip Hop en 2019 puis 2022 pour les Indes Galantes (formidable confrontation de l’esthétique « des rues » et du monde chic et clos de l’Opéra ! ), voici notre metteur en scène inspiré par les enfants. 

En en peuplant l’imposante scène de l’Archevêchéché, il donne une lecture du conte initiatique qui aurait pu être rafraîchissante… Mais qui se veut surtout conte initiatique faisant passer l’enfant vers l’âge adulte. Et l’Adulte accepté par une communauté dite de Lumière (mais l’est-elle vraiment ?)… Constat amer. 

Une vision de La Flûte bien plus désenchantée qu’enchanteresse donc. 

C’est plutôt inhabituel ; et l’équipe de production souhaite qu’on garde cette vision en nous, longtemps, c’est effectivement possible.

Après, le fait de vêtir les hommes de la communauté de blouses blanches, observant tels des médecins, l’action, n’apporte franchement rien. 

Plus intéressant est le fait d’avoir fait de Sarastro un homme âgé et aveugle : l’âge donne la Sagesse parait-il, et peut-être qu’être aveugle donne une autre lumière sur le Monde, un autre regard ; c’est un peu spécieux comme argument, mais ça se tient.

Par contre, nous demeure obtus, les tâches de lumières vertes qui clôturent l’opéra; même si l’image est belle avec le chœur qui danse, en ombres chinoises.

Sur le plan vocal on est servis par une distribution superlative et très homogène !
Il est plaisant de retrouver sur la scène de l’archevêché deux des artistes qui étaient réunis sur le plateau de l’Opéra-Comique en Mai dernier pour la version française – et mémorable – de la production de 
Lucie de Lammermoor:

La Flute enchantee Festival dAix en Provence 2026 © Jean Louis Fernandez23
©_Jean-Louis_Fernandez

Sabine Devieilhe vient aisément à bout des vocalises redoutables dont Mozart a orné le rôle de La Reine de la Nuit, et c’est toujours un immense plaisir de l’écouter ! Très investie dramaturgiquement, elle prend le rôle avec force, entourée de rondes d’enfants qui l’aiment, la soutiennent.

On est heureux également de retrouver Edwin Crosley-Mercer, dont la superbe voix de basse rend le meilleur pour le rôle de l’Orateur. 

Le Sarastro de Brindley Sherratt possède les graves requis pour assurer sa partie; il chante superbement son air « In Diesen Heil’gen Hallen » au second acte.
Le couple de jeunes gens à initier commence par l’agréable Tamino de Mauro Peter ; le jeune ténor, originaire de Lucerne, a étudié le chant à Munich ; il nous délivre une très belle leçon de chant, avec un timbre souple et délié.

Dire que la Pamina de Ying Fang est excellente revient à l’euphémisme.
La soprano chinoise n’en est pas à ses premiers pas dans le répertoire mozartien, dont on peut dire même qu’elle s’en est fait une spécialité. Il est vrai que sa voix légère et lumineuse, son style élégant, se prêtent effectivement particulièrement bien à ce répertoire ; elle obtient un triomphe amplement mérité dans son « Ach, Ich fuhl’s » absolument extraordinaire, où le Monde sembla suspendu un instant.

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©_Jean-Louis_Fernandez

Bien entendu, celui qui se taille la part du lion – comme d’ailleurs à chaque fois dans cet opéra – c’est Papageno Sean Michael Plumb est parfait et remporte l’adhésion du public conquis dès son entrée en scène. Son charisme ajoute au talent de ce beau baryton.

La Papagena de Emma Fekete est espiègle et lumineuse à souhait.

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Superbe trio vocal des Trois Dames, composé de Alix Le Saux, Ashley Dixon, avec une mention spéciale pour le somptueux mezzo de l’artiste gabonnaise Adriana Bignagni Lesca ; on reparlera assurément de cette immense voix !

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Formidables interventions aussi bien vocales que scéniques des trois garçons Membres du Knabenchor der Choralakademie Dortmund. Le public a d’ailleurs réservé une véritable ovation lors des saluts finals… à leurs hologrammes (!); le spectacle finissant très tard, ils étaient sûrement partis se coucher !

Curieuse idée que d’avoir fait du rôle de Monostatos un policier (!) … Rodolphe Briand, qui fut un excellent Raoul de Garde-feu dans la production de La Vie parisienne dans la version originale de Bru Zane, au Théâtre des Champs Elysées, est ici tout aussi remarquable en gardien (de la paix) lubrique !

Très beaux Hommes armés – ici, des.. pompiers (!) mais après tout, n’est-il pas sujet d’Eau et de Feu, lors de leur intervention vocale ? – du ténor coréen Jonghyun Park et du baryton-basse franco-australien Damien Pass, Lauréat d’ailleurs, du prestigieux Prix HSBC du Festival d’Aix en 2011.

Leonardo Garcia-Alarcon et sa Capella Mediterranea font appel à des tempi plutôt allant, et des couleurs d’orchestre légères. On est loin des visions plus classiques voire solennelles des anciens géants telKlemperer, Böhm, Karajan ou encore Solti, Haitink.  Ici il est clair que le discours orchestral veut se rapprocher au plus près de l’esprit populaire du Theater An der Wiencréateur du chef d’œuvre. Mais que de belles nuances dans cet orchestre !Alarconsuit au plus près les chanteurs ; constamment à leur écoute, il déroule un tapis orchestral chaleureux. 

Juste une remarque sur les fameux « appels » (les Trois Accords) qui sonnent beaucoup trop secs et rapides à notre goût.

Le Chœur de Chambre de Namur est superbe, avec un bel éclat et une belle musicalité.

Cette production ne fera pas l’unanimité, car c’est une vision inhabituelle voire iconoclaste qui nous est imposée ici. Mais avec des moyens tout autres que la féerie habituelle pour cet opéra, elle apporte vraiment quelque chose ; elle fait vibrer cette Innocence, cet Enfant qui dort désormais en chacun de nous ; il suffit de peu pour qu’il se réveille et nous sourit, nous tende la main.

En ça, le but de Clément Cogitore est parfaitement atteint.

Marc Jénoc
5 juillet 2026

Direction musicale : Leonardo Garcia-Alarcon
Mise en scène et video: 
Clément Cogitore
Scénographie: 
Alban Ho Van
Costumes: 
Wojciech Dziedzic
Lumières: 
Sylvain Verdet
Chorégraphie: 
Evelin Facchini
Dramaturgie: 
Simon Hatab

Distribution :

Pamina: Ying Fang
Tamino: 
Mauro Peter
Königin der Nacht: 
Sabine Devieilhe
Papageno: 
Sean Michael Plumb
Sarastro: 
Brindley Sherratt
Sprecher: 
Edwin Crossley-Mercer
Erste Dame: 
Alix Le Saux
Zweite Dame: 
Ashley Dixon
Dritte Dame: 
Adriana Bignagni Lesca
Papagena: 
Emma Fekete
Monostatos: 
Rodolphe Briand. 
Premier Prêtre et Second Homme Armé: 
Damien Pass 
Second Prêtre et Premier Homme Armé: 
Jonghyun Park 
Les Trois Enfants: 
Membres du Knabenchor der Choralakademie Dortmund

Chœur de Chambre de Namur
Orchestre 
Capella Mediterranea

 

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