C’est lors de la Générale de La Traviata proposée en version mise en espace que nous avons rencontré pour Résonances Lyriques Ludovic Tézier… sans Cassandre Berthon, son épouse, actuellement à l’affiche de l’Opéra National de Paris pour une série d’Annina dans … La Traviata !
Initialement prévu comme un entretien à deux voix – ou à quatre mains ! – nous aurons donc très prochainement l’occasion de proposer à nos lecteurs le « match retour » de cette rencontre à visage découvert avec deux artistes, complices à la scène comme au quotidien,
Tout d’abord, une question très générale sur votre rapport, non seulement en tant qu’artiste mais également en tant que spectateur – voire en tant qu’auditeur ! – avec ce festival si intrinsèquement lié avec l’été lyrique international.
En tant que quasi-local de l’étape, j’ai eu la chance de venir quelquefois à Orange, en tant que spectateur, avant même d’espérer y revenir, un jour, sur scène. Mais, effectivement, et c’est intéressant, j’ai d’abord le souvenir de ma présence devant le téléviseur familial pour écouter les retransmissions des Chorégies : notamment, une Force du destin de dingue avec, notamment, Gabriel Bacquier en Melitone, Montserrat Caballé en Leonora… une distribution hallucinante et une beauté scénique qui m’avait scotché sur mon fauteuil, car c’était en direct ! J’étais resté jusqu’au bout, en famille, devant le petit écran, sidéré par la qualité de cette retransmission. Je me souviens ensuite d’un Simon Boccanegra avec rien moins que Piero Cappuccilli dans le rôle-titre et Alain Fondary qui jouait « les utilités » (rires) en Paolo… on aurait presque pu les interchanger tous les deux ! A la base, Orange, pour moi, c’est çà ! Et, à la réflexion, si c’est çà, alors Orange, c’est inaccessible car, même si tu chantes pour être sur scène, il va falloir acquérir un autre instrument que le tien pour accéder à cette scène-là ! Il faut dire les choses : cela a été le cas pendant pas mal d’années… avant cette Carmen, avec Béatrice Uria-Monzon et Roberto Alagna où je sévis dans les cuissardes d’Escamillo, au milieu d’un cast éblouissant (Karine Deshayes y chantait Mercédès, Didier Henry, Moralès !) et dans une mise en scène, j’allais dire « comme on aime ! » du regretté Jérôme Savary. Sans exagération aucune, une des plus belles soirées, dans cet opéra, à laquelle il m’ait été donné de participer.

Allons un peu plus loin… Aujourd’hui, ce n’est pas un secret et les médias s’en sont largement fait l’écho, l’avenir de cette vénérable institution reste menacé, et ce malgré sans doute la nomination d’une nouvelle direction : de votre simple point de vue d’artiste mais également de fan d’opéra – car, je le sais, vous êtes aussi un authentique amateur du genre ! – c’est quoi le problème ?
Je crois que c’est un problème national. Si ce n’était que le problème des Chorégies, on en serait seulement triste… . C’est tout d’abord le fait de beaucoup d’incompréhension, générée par le manque de Culture. On ne semble pas comprendre, dans les lieux de décision, que nos salles ne sont pas vides mais que, parfois, elles sont vidées… Vous rajouterez trois points de suspension ! Le public vient nombreux à l’Opéra, aussi nombreux que nos gradins le permettent ! Bien évidemment, une salle qui fait, dans sa meilleure jauge, à Paris, 2500 places ne concurrencera jamais un Zénith ou un stade de foot ! Mais ce n’est pas sa vocation non plus. De même, la vocation de ce type de salles n’est pas de rester « élitiste » : comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, par le passé, notre art doit amener les gens vers un élitisme, peut-être, qui ne leur serait pas accessible s’ils restaient chez eux. De fait, les personnes qui « entrent » dans un Opéra ne sont pas confrontées avec l’élite du tout, elles sont amalgamées à une tentative de s’élever vers un horizon qui est toujours plus bas, ces derniers temps. Je me souviens que, pendant la crise sanitaire, alors que l’on parlait beaucoup de restrictions budgétaires, un journaliste autrichien – il me semble – avait voulu savoir ce que je pensais du fait que l’art lyrique n’apportait rien au « système » ! A son grand étonnement, je lui avais répondu que j’étais d’accord avec çà… ce qui n’était pas forcément la réponse qu’il attendait (rires) mais avec un codicille, tout de même, puisque je lui avais expliqué que, certes, notre métier n’est absolument pas utile au système puisqu’il est au-dessus de ce dernier et qu’il est vital, y compris pour un tas de gens qui ne viennent pas à l’Opéra parce qu’ils n’en ont pas les moyens, soit car ils habitent loin des lieux où l’on fait de l’art lyrique, soit parce que, financièrement, ils ne peuvent pas se le permettre.
Pourtant, l’Opéra, aujourd’hui, à travers les médias modernes, traverse les territoires et peut permettre à quelqu’un d’excentré de profiter de son aura. Au risque d’être insistant, je constate tous les jours, très modestement, l’utilité de l’Opéra : sur les réseaux sociaux, je m’aperçois bel et bien que cette forme d’art apporte un baume, y compris à des personnes qui sont au fond de leur lit et qui ne s’en relèveront peut-être jamais. Bien évidemment, on n’est pas là pour sauver ni pour changer le monde – mais c’est peut-être pour l’étape d’après ?! (rires) – mais je dispose de nombreux témoignages, non seulement de médecins qui me disent avoir besoin de çà pour se vider un peu la tête après une journée difficile mais aussi de malades qui en ont besoin pour se soigner, pour se faire du bien, pour s’oublier un moment. On en a vraiment pris conscience depuis la crise du Covid : l’Opéra a indéniablement des vertus et je suis persuadé que si vous interrogiez les spectateurs, à la sortie d’une belle soirée, les réponses iraient essentiellement en ce sens ! De même, tous les impétrants, tout d’abord un peu effrayés de pénétrer dans « la » salle, pour la première fois, en ressortent en disant, à peu près, la même chose.
Pour autant, je ne suis pas en train de vous dire tout çà pour rassurer moi-même la profession sur notre importance ! Nous sommes bien d’accord : le fait que Tézier chante à Orange n’arrêtera pas les guerres ni ne soignera pas les graves maladies !

Pour en revenir à votre question initiale, la crise que traversent les Chorégies n’est pas un cas isolé. Tous les budgets sont réduits, il faut être bien clair sur ce point. L’Opéra de Vienne – même lui ! – doit, désormais, faire une pause hebdomadaire ! La crise est grave pour l’Opéra. Si vous allez consulter les données économiques européennes, même si l’Autriche est un pays qui génère de la croissance, on fait des coupes budgétaire au Staatsoper. Il ne faut donc pas seulement voir la question sous l’aspect de la nécessité mais, surtout, sous l’aspect de la volonté. Dans la mesure où la volonté est insufflée par le Prince, et sans faire de procès d’intention à personne – ce n’est pas mon genre ! – si les conseillers de celui-ci lui murmurent à l’oreille que l’Opéra « coûte », il faudrait peut-être commencer par aller interroger, avant, les restaurateurs sur la place d’à côté pour voir, aussi, que l’Opéra « rapporte » ! Et, sans parler de l’apport culturel, il rapporte et génère un tas de choses autour de lui, jusqu’au chauffeur de taxi qui vous ramène parce qu’il est tard et que vous avez profité de l’après-soirée dans un restaurant ou ailleurs… .
Tout cela, comme dirait l’autre, est de l’ordre d’un effet de ruissellement. Je me souviens, d’ailleurs, d’une contre- étude, il y a quelques années, où grosso modo, un euro dépensé en budget pour l’art lyrique générait deux euros (voire un peu plus…). Donc, il n’y pas de débat et, à mon avis, il n’y a pas beaucoup de type d’investissement en Bourse qui soit de cet ordre ! C’est donc un bon investissement et, en outre, c’est un investissement sur la qualité de vie dans nos villes… qui en ont bien besoin ! Les gens qui sortent de l’Opéra sont, en effet, rarement enclins à aller assassiner leur voisin dans la nuit qui suit… ne serait-ce que parce que cela c’est déjà fait sur scène devant eux (rires) !
C’est donc un faux problème que de croire qu’en éliminant, progressivement, les budgets des Opéras, on règle nos difficultés financières et nos dettes. J’aurais presque envie de dire que si c’était le cas, en tant que citoyen, je signerai des deux mains ! Non seulement, on ne les réglerait pas… mais on aurait quelque chose en moins – et quelque chose d’important – qu’on appelle le « Beau ».
Dans le monde comme il va, on constate tristement aujourd’hui (mais c’était aussi le cas sans doute par le passé…) que les artistes ne sont pas à l’abri d’arrestation pour avoir manifesté publiquement un point de vue, une idée sur le « vivre ensemble » – et donc le « politique » – : je sais que l’arrestation et l’incarcération de Paata Burchuladze, il y a maintenant plusieurs mois, vous a personnellement touché. Les chanteur(se)s d’opéra ont donc des idées politiques (rires) ? Et, plus sérieusement, l’Art , en ce début de XXIe siècle, n’est plus tant que cela un bouclier face à la folie des puissants et de leurs séides ?
Ce n’est sans doute pas à vous que je vais l’apprendre mais l’Art n’a jamais été un bouclier au vu, dans l’Histoire, du nombre d’artistes incarcérés ou simplement blacklistés.
Si on empêche un artiste de s’exprimer par la scène, c’est aussi une forme d’incarcération puisque le propre de l’artiste c’est justement de « s’ex -primer », c’est-à-dire de donner ce qu’il a en lui vers l’extérieur ! C’est évidemment bien autre chose dans le cas de Paata Burchuladze qui, lui, est privé de sa liberté physiquement puisqu’il est sous les barreaux. Personnellement, vous vous doutez bien que je ne comprends pas le monde qui « enferme ses poètes », pour paraphraser Andrea Chénier… .
Après, il y a sans doute derrière des raisons qui m’échappent. Bien sûr que nous avons des opinions politiques mais la pudeur de l’artiste pousse, en général, à ne pas en faire état, pas par arrivisme – et, en ce qui me concerne, on pourrait parler politique en privé car j’en parle souvent ! – mais, davantage, parce que je n’ai pas envie que quelqu’un dans la salle se sente éloigné de ce que je transmets. Notez-bien, pas éloigné de moi mais bien de la parole de celui que je véhicule. Moi, ici, je suis là pour servir la messe et, plus spécifiquement, c’est Verdi qui essaye de passer à travers moi. Si ma voix d’artiste n’est plus audible parce que j’ai pris position publiquement sur tel ou tel sujet, c’est dommage pour le compositeur que je suis là pour servir, pas pour moi! Certes, cela m’aura peut-être soulagé d’un poids, parce qu’en ce moment, sans se voiler la face, tout est très lourd à porter au vu de la situation dans le monde, mais cela ne servira pas ce que je considère être comme ma mission.

Il faut donc essayer d’être le plus « œcuménique » possible, comme je le disais récemment à des membres de l’AROP1 qui font un boulot fantastique en la matière, et se dire que lorsque l’on pénètre dans une maison d’Opéra, on laisse de côté nos diverses étiquettes politiques – pourtant réelles – pour hurler tous, à la fin, devant le rideau, notre bonheur face à Madame ou Monsieur un tel… ! Si tous ces gens-là peuvent pleurer ensemble, ils peuvent aussi rire voire construire ensemble ! Je ne suis pas un poète, à ce niveau-là, et ce n’est donc pas une illusion ! C’est possible à condition de le vouloir et l’artiste a, pour ainsi dire, pour devoir de mobiliser ce qu’il a en lui pour permettre à toutes ces personnes de se réunir , non pas autour de lui, mais autour de Traviata, Nabucco ou encore des Dichterliebe… autour d’une œuvre qui les touche, donc, dans un sentiment égal d’appartenance à une communauté, à défaut d’une fraternité . En fait, l’artiste doit rendre les gens non pas à leur conscience « politique » mais à leur humanité.
La prise de position de Paata Burchuladze est tout à fait respectable et, connaissant l’individu, il a sans doute pensé exprimer quelque chose de la façon la plus normale au monde, en tant que citoyen. En tant que tel, il ne mettait pas en danger grand monde. Au-delà de ce cas-là, bien triste, interrogeons-nous sur toutes ces personnes, à travers le monde, qui sont incarcérées parce qu’elles ont dit quelque chose qui déplaisait aux puissants : il y en a de plus en plus, c’est vrai, et vraiment partout, ce qui pour nous, français, est particulièrement inquiétant, car cela revient à nier le sens du mot « Dispute » qui, bien loin de l’engueulade, relève de la conversation argumentée qui peut, éventuellement, faire changer d’avis la personne en face. Quand on empêche la dispute de se réaliser, on ne va clairement pas vers le Beau ! Mon boulot, c’est juste çà : j’ai grandi avec, je le sers au plus haut de ce que je pourrai donner puisque je suis à peu près au plateau de ma carrière et qu’un jour je baisserai puis je disparaîtrai… mais, au-delà de ma personne, il faut que çà continue car ce qui est essentiel dans la vie, ce n’est pas Orange, ni Paris, ni je ne sais où, c’est le Beau et il se trouve que l’Opéra apporte beaucoup de Beau !
Voilà pourquoi il faut soutenir l’Opéra : pas simplement pour faire vivre quelques gens, charmants par ailleurs (rires) ! On ne va pas se plaindre : chanter les plus grands rôles du monde sur des scènes aussi magnifiques, c’est un privilège !

Les Tézier ensemble sur scène ? Je me souviens d’un concert, déjà lointain, organisé par Jean-Paul Scarpitta au Corum de Montpellier. Vous aviez beaucoup de choses à dire au public, sur le plan vocal, ce soir-là ! Alors, à quand une tournée des Tézier ? Vous devez avoir, j’en suis certain, pas mal d’idées originales en la matière, non ?
Très clairement, la tournée des Tézier, comme vous dites, elle n’est pas programmée pour demain car, là encore, c’est un sujet : dans l’histoire de l’Opéra, comme vous le savez, il y a toujours eu une réticence des directions à engager ensemble « monsieur et madame », du fait sans doute d’une mythologie – fondée ou pas – selon laquelle les artistes mariés à la ville sont souvent insupportables à la scène. J’aurais plutôt tendance à dire aux directeurs : « Chiche ! » car, personnellement, quand je chante avec Cassandre, et qu’elle chante avec moi – mais elle pourra vous le dire mieux que moi, quand vous la rencontrerez – c’est, avant tout, pour passer le plus de temps ensemble. En effet, quand je me suis uni à elle, ce n’était pas pour en être éloigné, on ne s’est pas rencontrés pour çà ! Nous sommes, c’est vrai, un peu collés à la super glue depuis le début et, étant donné que nous nous sommes rencontrés sur scène, nous sommes également tombés mutuellement en amour de l’artiste, et pas seulement de la personne ! Être ensemble en scène, donner des conseils à de jeunes artistes, c’est avant tout un oxygène pour nous ! Cela parait romantique mais cela ne l’est pas toujours car lorsqu’on n’est pas d’accord, du point de vue artistique, on ne le garde pas pour nous, on l’exprime, croyez-le bien (rires) !
Cette envie d’être ensemble, elle ne faiblit pas : certains l’ont compris, au Teatro San Carlo de Naples récemment2, Jean -Louis Grinda l’avait compris également… Sans se voiler la face : pour que Ludovic Tézier exprime de façon joyeuse et la plus qualitative possible, c’est encore mieux quand on lui fournit ce moyen d’être heureux dans sa vie ! On a déjà réalisé quelques rêves ensemble, comme mon premier Rigoletto, à Besançon, où il n’y avait pas que Tézier qui avait été encensé par la critique… si vous voyez ce que je veux dire puisque Cassandre y chantait Gilda ! J’ai la chance – car cela en est une ! – de vivre avec quelqu’un dont la vie « est » Art, même au quotidien. Qui aura l’idée de refaire ce que Jean-Paul Scarpitta avait fait avec le concert auquel vous faisiez allusion et qui, il me semble, n’avait pas déplu à grand monde ? Je ne sais… mais, en ce qui concerne Cassandre et moi, nous sommes là et la passion , elle aussi, est toujours là. Avant Cassandre Berthon, ce n’est pas un secret, j’avais eu une autre vie et je n’ai pas décidé de tourner la page de cette première vie à la légère. Je ne suis pas quelqu’un de « léger »… au propre comme au figuré (rires) ! Donc, c’est qu’il y avait là une obligation fatale, au sens latin du terme, obligation que j’ai acceptée et dont je me réjouis tous les jours.
Il y a eu des masterclass ensemble et, là encore, c’est dommage que les décideurs de maisons d’Opéra ne réalisent pas davantage que nous travaillons la technique mutuellement. On a un peu trop tendance à croire que, dans l’affaire, le génie c’est moi… ! Et, après, on vient te dire que l’on est dans un monde de plus en plus féministe ? On marche vraiment sur la tête ! Cassandre est la seule personne qui puisse, vraiment, me dire quelque chose sur le plan technique, d’abord, parce que c’est quelqu’un d’une parfaite bonne foi, toujours de bon conseil, et, ensuite, parce que c’est quelqu’un qui sait chanter ! J’ai son oreille, j’ai son retour C’est un vrai travail de famille !
Propos recueillis par Hervé Casini, le 2 juillet 2026.
1 Association pour le Rayonnement de l’Opéra de Paris
2 Dans Un Ballo in maschera puis dans Nabucco






