Franz Schubert, Winterreise, Flâneries Musicales de Reims, Domaine Pommery, Reims, le mardi 30 juin 2026

Franz Schubert, Winterreise, Flâneries Musicales de Reims, Domaine Pommery, Reims, le mardi 30 juin 2026

mardi 30 juin 2026

©Romu Ducros/Flâneries de Reims

LES DEUX COMPAGNONS D’UN VOYAGE VERS L’APAISEMENT

Le Lied est un art qui permet comme nul autre les variations : d’un moment à l’autre, d’un jour à l’autre, en fonction du lieu, de l’instinct musical, des réactions du public, de l’humeur du jour aussi. C’est également une forme dans laquelle le pianiste et l’interprète vocal peuvent jouer de l’association, de la dissociation, du relais émotionnel ou bien encore du double discours, entre fusion, fission et friction.

Dans le cadre des Flâneries de Reims, le baryton Samuel Hasselhorn et le pianiste Philippe Bianconi ont proposé leur lecture de la Winterreise schubertienne. Souvent considéré comme un parcours tragique, une sorte de montée lente et inexorable vers un échafaud d’angoisse, un chemin de croix presque sans répit, le cycle nous est ici apparu comme bien plus coloré, avec, en guise de conclusion, un affrontement à la mort apaisé, un abandon serein. Corollaire de cette démarche hypnotique, le voyage à travers ces 24 Lieder n’a pas pris l’allure d’un combat contre des forces telluriques avec un capitaine de navire pris dans des flots aux débordements romantiques – l’interprétation de Peter Mattei au TCE en 2023 faisant ici figure de modèle insurpassable (mais sans un pianiste qui soit à la hauteur, ce soir-là). La vision en symbiose proposée par les deux artistes, dans le cadre de la salle Louise du Domaine Pommery (aux propositions idéales), penche plutôt du côté d’une rêverie amère, d’une fin de parcours aux souvenirs parfois déchirants, parfois consolateurs. Nul besoin, dans ces conditions, de ces jeux de lumière rajoutés au concert, à la fois anecdotiques et redondants, quand les interprètes présents parviennent, sans autre appui que leur art, à produire des images mentales.

Festival des Flaneries Musicales 2026 18 06 2026 © Romu Ducros L1070104
©Romu Ducros/Flâneries de Reims

Il faut dire que Philippe Bianconi, merveilleux coloriste, artiste intimiste capable de créer un arrière-plan de tableau dans lequel il arrive tout soudain à faire jaillir un élément cosmique, une présence, une ombre qui se meut, un trait de lumière, une « force qui va », joue sur le lissé bien plus que sur le percussif : « Gute Nacht » n’est pas martelé par des pas dignes d’un dragon mais il dispense d’emblée un voile de légère neige ; la « Wetterfahne » (« La Girouette ») n’est plus agitée par l’ouragan mais par une brise ténue pourtant lourde de sens ; « Erstarrung » (« L’Engourdissement ») ne tourbillonne plus comme si le Voyageur, tout soudain, s’était mis à courir ; le staccato dans « Auf dem Flusse » (« Sur Le Fleuve») n’a plus ce piqué abrupt traditionnel, et il redevient une simple pulsation venue du cœur. Dans « Rückblick » (« Regard en arrière »), cette démarche intérieure, qui recherche constamment le baume au lieu d’exacerber les plaies, permet d’obtenir une transition absolument naturelle entre le Nicht zu geschwind (pas trop rapide) initial avec ses effets syncopés, et la zone centrale (« wie anders hast du mich empfangen ») au lyrisme enveloppant.

Festival des Flaneries Musicales 2026 18 06 2026 © Romu Ducros L1060985
©Romu Ducros/Flâneries de Reims

Même jeu inversé dans « Frühlingstraum » (« Rêve de printemps ») pour lequel Bianconi réussit à passer de l’etwas bewegt (un peu animé) soyeux au schnell (rapide) sans transformer le Wanderer en un Wotan psychotique et bipolaire aux prises avec des émotions contraires, voire paradoxales. Le sens de la nuance (écrite) piano dans « Die Post » (« Le Courrier ») obtient un lissé-piqué de la main gauche absolument merveilleux et une énergie de la main droite qui conserve une ligne et ne sautille pas de manière insensée, le tout avec un fondu et un élan retenu en parfaite osmose avec le texte (« Veux-tu bien aller voir un jour/Et demander comment ça va là-bas,/Mon cœur ? »). Le crescendo dans « Die Krähe » (« La Corbeau ») n’est plus ce vol de vautour noirâtre fonçant vers sa proie sur l’aigu de « Grabe », mais bien un moment de parcours partagé entre l’oiseau et le Voyageur. Avec une intelligence musicale hors pair, Bianconi lâche quand même les chevaux sur « Der stürmische Morgen » (« Le Matin tempétueux »), très attentif à l’indication kräftig (vigoureux), car ici Schubert multiplie accents, forte, piqués, et même dans la rage finale un fortissimo forzando ! Le temps du passage d’un violent orage, en somme, mais rien qui ne contamine cette avancée délivrée sans brusquerie, comme une évidence dans le cheminement final. Pas d’effets de manche non plus dans l’imitation harmonique et rythmique de la vielle sur « Der Leierman » (« Le Joueur de vielle ») : tout cela restant nimbé dans l’aura quasi céleste voulue par Schubert – ce dont témoignent les pianissimi écrits en main droite et en main gauche. Cette démarche qui évoque à nos oreilles Turner plus que Delacroix, Corot plus que Friedrich, obtient, dans certains Lieder encore plus intrinsèquement associés à ces coloris chambristes, un résultat qui enserre l’auditoire, comme dans la remémoration du « Lindenbaum » (Le Tilleul), le blanchissement blasé au cœur du quatorzième Lied, « Der greise Kopf », et, plus encore, tout le ralentissement conclusif à partir du « Wegweiser » (Le Poteau indicateur) avec en sommet absolu, comme une ouverture vers l’au-delà, l’écartement d’une nébulosité vers une possibilité diaphane, le mot « matt » (« épuisé ») dans « Das Wirtshaus » (« L’Auberge »), dont la réverbération intérieure, la couleur font pleurer, tout simplement. Sur ce mot, Samuel Hasselhorn trouve lui aussi, à l’unisson de son compagnon de voyage, une teinte hallucinante, comme venue d’ailleurs. En effet, il s’agit bien ce soir d’un compagnonnage.

Festival des Flaneries Musicales 2026 18 06 2026 © Romu Ducros L1060992
©Romu Ducros/Flâneries de Reims

Rappelons ici que le cycle fut composé pour la voix de ténor : Samuel Hasselhorn, baryton de nature, se mue le temps du cycle en véritable caméléon sonore. Capable de charbonner les mots, d’accumuler de menaçants cumulonimbus, voire de faire vrombir le tonnerre, sa voix dispense aussi des sonorités fines, légères, ténorisantes à même de faire surgir la beauté d’un ciel après l’orage, les irisations nostalgiques du couchant, la désespérance sereine.

Festival des Flaneries Musicales 2026 18 06 2026 © Romu Ducros L1070002
©Romu Ducros/Flâneries de Reims

Le baryton allemand, lauréat du premier prix de chant au concours Reine Élisabeth en 2018 et Liedersänger dévoué, possède, dès son entrée en scène, une allure incroyable, avec sa stature majestueuse, son visage magnétique, sa posture même. Sa gestuelle sobre et volontairement réduite à une sobriété de bon aloi permet à ses expressions faciales de transmettre mille et une émotions, avec un regard qui transperce la salle, comme sur le mot « Eise » (la glace). L’approche poétique repose sur le ressenti sincère de la langue maternelle du chanteur et les effets chromatiques, picturaux même, surgissent constamment dans une ligne pourtant conduite à l’archet, legatissimo : le mot « Tränen » (les larmes) sonne en lui-même comme une plainte pudique et amère à la fois ; « blaß » (terne) crée une décoloration éprouvante ; « traümt’ » (rêvais) réussit l’impossible : rompre l’espace-temps et créer l’illusion que ce mot n’en finit pas de résonner ; il y a encore cette incroyable terminaison consonantique du mot « schwillt » à la fin d’ « Auf dem Flusse » qui prolonge encore l’enflement du cœur évoqué par Müller. Les exemples pourraient ainsi se multiplier à l’infini.

Festival des Flaneries Musicales 2026 18 06 2026 © Romu Ducros L1070109
©Romu Ducros/Flâneries de Reims

Mais l’ensemble de ces jeux d’ombre et de lumière ne ressortit pas au miniaturisme, au maniérisme, tant s’en faut ! Hasselhorn intègre ces éléments dans une continuité, une fluidité, une osmose avec l’ensemble du texte, l’ensemble de la musique et les coloris pianistiques sans jamais donner l’impression de faire un sort en astérisque à telle ou telle donnée lexicale, sans jamais jouer au professeur de culture germanique tenant une chaire de musicologie comme certains Liedersänger illustres ont pu le produire – le lecteur comprendra qu’ils n’ont pas notre faveur. Tout ici coule de fleuve, et l’artiste, qui chante parfois à tombeau ouvert, peut faire sonner sa voix sans créer de hiatus avec l’accompagnement tout en finesse et en délié de Bianconi, mais il est également capable de jouer sur des effets de sourdine pour donner la primeur aux sonorités du piano.

Festival des Flaneries Musicales 2026 18 06 2026 © Romu Ducros L1140694
©Romu Ducros/Flâneries de Reims

Les deux interprètes, totalement investis et en synergie, livrent non pas un combat, non pas un spectacle superficiel, non pas un récital de chant avec un arrière-plan sonore, mais une vraie marche à deux, la main dans la main, pour affronter le Grand Rendez-vous ultime.

Une soirée nimbée dans des couleurs d’été orangées zébrées de nuées bleutées et violacées, dans laquelle l’âme trouve une matière sonore et poétique capable de créer une parenthèse philosophique à la croisée de la peinture, de la musique, de la littérature. Un grand moment de Culture au sens le plus noble et le plus beau qui soit.

Laurent ARPISON
30 juin 2026

FRANZ SCHUBERT (1797–1828)
Winterreise [Le Voyage d’hiver

Samuel HASSELHORN, baryton
Philippe BIANCONI, piano

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