VOX LUMINIS IN EXCELSIS
Pour sa 40e édition, le festival de l’Abbaye de Saint-Michel en Thiérache proposait, le dimanche 28 juin 2026, une journée consacrée à Jean-Sébastien Bach avec trois concerts : des sonates en trio, un programme composite joué à la viole de gambe gravitant autour de Bach – avec des compositeurs anglais, allemands et français des XVIIe et XVIIIe siècles – le tout s’achevant en fin d’après-midi par la sublime Messe en si mineur. Cette journée n’a cessé de monter en chaleur, canicule oblige, mais aussi en intensité pour culminer sur une dernière exécution absolument inoubliable.

Benjamin ALARD et Marc MEISEL ont donc ouvert le feu avec des transcriptions de leur cru. Aux commandes de l’orgue historique de l’abbaye, construit en 1714 pendant le séjour de Bach à Weimar, Benjamin ALARD avait donc en charge les lignes centrales de chaque sonate, ainsi que le jeu de coloration autour duquel s’agrégeaient clavecin, basson, viole de gambe, basse de viole, et théorbe. Le basson de Mélanie FLAHAUT double ainsi les voix dans la sonate 1, mais fait entendre une nuance mutine dans la sonate 4. Dans la sonate 6, son chant dans l’Andante peut évoquer à nos oreilles le célèbre solo dans l’Ariodante de Haendel. Au clavecin, Marc MEISEL n’hésite pas à orner une cadence dans la sonate 4 et il étoffe généreusement l’harmonie de la sonate 6, laquelle déploie une richesse harmonique et une puissance réjouissantes dans le Vivace, grâce aussi aux interventions de Ronan KERNOA. La position en hauteur de tous les musiciens et la distance d’avec le public ne permettent pas, par contre, de percevoir le théorbe de Simon LINNÉ. Nous retiendrons surtout de ce premier concert l’Adagio e dolce de la sonate 2 avec ses pizzicati qui ont évoqué à nos oreilles le Largo du Concerto BWV 1056, ainsi que les colorations de la sonate 4 avec un effet proche de celui de l’harmonica de verre.

Moins de deux heures après ce beau concert, et avec quelques degrés de plus, Lucie BOULANGER a rendu son hommage au Cantor de Leipzig. La température et l’humidité qui régnaient au moment du concert ont clairement joué des tours à la viole de gambe, comme l’a malicieusement expliqué l’interprète au public, avec par exemple, une Passacaglia de Stoefkins écourtée en raison du fait que l’instrument se désaccordait au fil du morceau ! Lucie BOULANGER n’a d’ailleurs jamais cherché à dissimuler les difficultés qu’elle rencontrait, et a expliqué que cela revenait à danser sur une flaque d’eau. La musicienne n’en demeure pas moins merveilleuse, fascinante même, avec une posture majestueuse, un sens du phrasé et une émotion d’artiste véritable. Osera-t-on l’ajouter ? Ce contexte de chaleur et d’humidité, ces difficultés d’exécution incroyables ont encore mis en relief ce qui dépasse toute contingence matérielle, à savoir l’art de la musicienne. Les spectateurs ont ainsi pu vivre de grands moments, comme la Suite en ré mineur d’ouverture qui a immédiatement créé le contact entre l’artiste et ses auditeurs. L’Arabesque de Marin Marais a permis de souligner toutes l’échelle chromatique dont est capable Lucie BOULANGER. Magnifique Ground in B de Christopher Simpson, véritable numéro de danseuse en musique ! Variations de plus en plus étourdissantes sur Herr Jesu Christ de Kühnel ! Mais c’est dans la Suite en Ré majeur située en fin de programme que la gambiste développe un mélange de pathos et de spiritualité absolument saisissant. En dépit des conditions du concert déjà évoquées, Lucie BOULANGER accorde généreusement un bis : La Harpe d’Orphée de Philippe Hersant, qui cite l’Orfeo de Monteverdi. La découverte dal vivo d’une artiste magnétique, qui a permis à la journée de monter en intensité.
Arrive enfin l’heure tant attendue de la Messe en si mineur !
Un jeu de hasard nous a fait fortement assister aux dernières répétitions dans l’Abbaye avec toute l’équipe de Vox Luminis. Nous nous permettons d’y faire référence dans la mesure où la comparaison entre ce moment de réglage acoustique et de peaufinage d’un côté et le moment du concert de l’autre, quelques instants après, a pu démontrer à quel point l’ensemble de Lionel Meunier nous paraît exceptionnel à divers titres. Souriant, affable, toujours bienveillant, le directeur artistique a cherché les meilleures positions des instrumentistes comme des voix solistes pour obtenir l’équilibre espéré. Mais il a surtout distillé avec douceur de petites remarques, demandant à deux instrumentistes de ne pas heurter un gruppetto, suggérant à un soprano de conduire différemment sa phrase pour que sa voix généreuse puisse emporter avec elle sa collègue, dénichant un inutile crescendo dans un duo, rappelant à tel interprète un petit point technique sur un aigu, à tel autre une gestion optimale des registres. Entendre l’accomplissement parfait, totalement intégré par tous de chacun de ces éléments quelques instants après relève sinon de la magie, du moins d’un professionnalisme et d’une écoute qui laissent pantois.
Les quatre premières mesures de la Messe en si appartiennent à l’Olympe de la musique. Ces quatre mesures, dans l’exécution donnée par Vox Luminis ce dimanche, ont immédiatement scellé le sort de ce concert. Contrairement à tant de formations qui font sonner le premier accord sur « Kyrie » avec puissance et majesté, Lionel Meunier fait le choix d’une attaque « intérieure », chambriste, intime, recueillie, que suit un crescendo venu droit du cœur, avec un étagement des plans sonores, une richesse harmonique, un fondu et une implication émotionnelle qui donnent d’emblée le grand frisson. Pardon, le Grand Frisson. Dès cet instant qui nous a scotchés à notre siège, dans un état de sidération, nous avons su, sonnés, que ce concert allait compter dans notre vie.
Le tempo idéal du Largo qui suit a immédiatement permis de faire entendre un binôme de ténors (Jonathan HANLEY et João MOREIRA) juste idéal, avec des voix moelleuses, des phrasés enveloppants, et des aigus d’une souplesse inouïe. Les voix se mêlent peu à peu les unes aux autres, et déjà les soprani font entendre une pureté céleste. En lieu et place de l’effet « mouvement perpétuel » que nous entendons fréquemment dans ce Largo, Meunier obtient ici une spirale ascendante saisissante.
Les numéros s’enchaînent avec à la fois un très grand naturel, mais aussi une forme d’évidence liturgique et logique : le « Christe eleison » swingue presque, le « Kyrie II », loin des terrasses traditionnelles, s’élance sans brusquerie, comme une plainte qui se ferait en avançant. Dans le « Gloria in exelsis », les cuivres et les timbales sonnent avec une gloire éclatante mais sans tapage ni vulgarité, jusqu’à des trilles excitants, et la motricité de la musique, son frémissement continuent leur course ; le passage au « et intera pax » s’opère avec un effet merveilleux, comme un ralenti cinématographique des plus esthétiques : les soprani déploient sur les vocalises du mot « voluntatis » des corolles argentées. Comme dans un tableau mouvant, couleurs, tonalités changent sous nos yeux éblouis. Sophia Faltas s’unit au violon solo pour donner tout à la fois élan et pudeur aux louanges du « laudamus te » – qui en devient ainsi le jumeau du même passage dans la Messe en Ut mozartienne. Quelle ampleur du son, ensuite, dans le « Gratias » ! Mais une ampleur qui vient du cœur même de la musique, qui prend possession de l’espace par l’articulation et le fondu des différentes parties vocales, les cuivres ajoutant encore à la lumière de l’ensemble. Quand la flûtiste attaque le « Domine deus », le regard de Perrine Devillers et de João Moreira la couve littéralement de tendresse, et les voix s’entremêlent alors dans un comble de douceur. À la facilité d’émission du soprano répondent les attaques si gracieuses du ténor (les aigus sont d’une beauté à couper le souffle). Le pathétique du « Qui tollis » est rendu sans pathos, avec cette simplicité qui depuis le début du concert frappe comme une évidence. Le hautbois d’amour du « Qui sedes » n’a jamais si bien porté son nom tant il se fond avec gourmandise dans la voix pure de Lara Morger, qui se sort sans dommage des mélismes de sa partie comme si elle se contentait de dire le texte. Plus fort encore, l’effet se redouble comme en miroir avec le duo formé par le cor de chasse impeccable et Vincent Berger, dont le creux du grave sonne avec majesté sans engorgement ou forçage : une voix naturelle et qui trouve dans sa résonance un équilibre harmonique parfait avec l’instrument solo. L’électricité qui s’empare du chœur sur l’attaque vivace du « Cum sancto spirito » tend la main au Messie haendélien. Tout cela crépite, jubile, sourit, exulte, avec des vagues qui déferlent de tous côtés. Ainsi se conclut une première partie de concert conçue comme un seul arc, sans jamais lâcher son emprise sur le spectateur.
Le temps de réaccorder l’orchestre, de s’éponger et de recevoir quelques applaudissements nourris, et voilà le II. CREDO SYMBOLUM NICENUM qui commence, comme si la pause n’avait pas existé.
Liga Zirina et Arnaud Gluck font entendre des sonorités légères et voluptueuses pour leur « Et in unum » qui ressemblerait presque ainsi au duo voluptueux de Rodelinda, le sourire vocal en plus. Du profane dans la Messe en si ? Oui, quand le texte propose bien cette adoration humaine de la divinité, ce qui n’exclut nullement l’esprit, et aurait même tendance à le sublimer.
Comme si la nécessité de s’élever à nouveau vers les plus hautes sphères s’imposait alors, Vox Luminis fait jaillir des abymes d’émotion et de piété dans les descentes de l’ « Et incarnatus est », avant de saisir l’auditoire dans le plus haletant des « Crucifixus » qu’il nous ait été donné d’entendre. Sa conclusion, recueillie, intérieure, avec ces modulations harmoniques qui font miroiter la musique, comme si elle émanait d’un kaléidoscope magique, hypnotise la salle. Pris dans une dramaturgie digne des Passions, les auditeurs sont alors frappés de plein fouet par la jubilation désinhibée du « Et resurrexit », les interprètes s’abandonnant, un sourire lumineux sur leur visage, à ce moment d’éclat pur, avec des cuivres brillants et fins musiciens. Même effet sur la transition du « Confiteor » vers le « Et expecto », donnée sans heurts, mais avec toujours cette évidence et cette impulsion irrésistibles.
Le III/ SANCTUS s’ouvre avec là encore un tempo, un balancé, une souplesse idéaux, mais surtout cette ligne directrice qui évite à ce morceau souvent discursif de perdre sa force motrice.
Pour l’OSANNA (IV) conclusif, les rebonds successifs sur le mot « Osanna » lui-même, comme les effets forte / piano sont assumés sans coup férir. Dans l’ « Agnus Dei » Arnaud Gluck joue de la fragilité de son medium pour obtenir une expression d’une pudeur qui touche droit le cœur des auditeurs ; dans les montées sur le mot « miserere » sa voix fait apparaître un trait de lumière pure, bleutée et enveloppante.
Tout au long de ce concert merveilleux, chanteurs et musiciens se regardent, se sourient, s’émeuvent les uns les autres, se portent et se mettent tous au service du chef-d’œuvre. Maître Lionel Meunier s’investit corps et âme – et voix pour son « Et in spiritum Sancto » négocié avec talent et une émission franche et claire ! – pour assembler ces artistes, les faire communier même ; tel un chamane, il les porte musicalement et spirituellement avec sa gestuelle discrète et les mouvements de son corps qui créent du lien et de l’implication. Complices conquis, tous les artistes de Vox Luminis libèrent leur dernière énergie dans un « Dona nobis pacem » empli de lumière et de joie, dans un crescendo vibrant.
Juste avant cette péroraison, nous avons vécu un de ces rares instants dans la vie d’un amoureux de la musique où tout bascule dans une autre dimension, et pour lequel nous accorderons nos dernières paroles.
Jonathan Hanley s’avance sur l’estrade pour chanter son « Benedictus », le visage, nimbé par la lumière vespérale, se découpant sur les vitraux supérieurs du chœur. Sa voix s’élève et irradie la nef. Le miel de son timbre, la suavité de ses inflexions, des nuances à perdre l’âme, l’au-delà technique d’un artiste capable d’être dans l’abandon pur à la musique, à sa spiritualité, à sa beauté apollinienne serrent d’abord le cœur, puis coupent le souffle, font parcourir le corps de frissons et finalement bouleversent au point de faire juste couler des larmes d’extase. Qu’un artiste puisse parvenir à un tel degré de rendu total d’une partition n’appartient qu’à des musiciens uniques. Un moment d’oubli de soi, du temps, de tout qui restera le diamant pur, l’absolu d’un concert à tout jamais gravé dans notre mémoire.
ADORAMUS TE, GLORIFICAMUS TE, VOX LUMINIS !
Laurent ARPISON
28 juin 2026
JOHANN SEBASTIAN BACH, SONATES AUGMENTÉES
Benjamin ALARD, orgue
Marc MEISEL, clavecin
Mélanie FLAHAUT, basson
Ronan KERNOA, viole de gambe et basse de violon
Simon LINNÉ, théorbe
Direction artistique et transcriptions Benjamin Alard et Marc Meisel
PROGRAMME PERPETUUM MOBILE
Lucile BOULANGER, viole de gambe
Suite en ré mineur (Manuscrit de Cracovie & Manuscrit de Tournus)
Sieur Dubuisson
Prélude
Nicolas Hotman
Ballet
Sieur de Sainte-Colombe
Courante et son double, Sarabande
Nicolas Hotman
Gigue et sa variation
Sieur de Sainte-Colombe
Gavotte, Chaconne
Marin Marais
Pièces de viole, Quatrième Livre (1717)
L’Arabesque
Dietrich Stoefkins
Manuscrit Goëss, Suite pour viole seule en « viol-way »
Allemande, Sarabande, Gigue
Heinrich Ignaz Franz von Biber
Passagalia en sol mineur, pour violon seul
Christopher Simpson
The Division Violist (1659)
Ground b
Bach
Präludium pour le luth (BWV 999)
August Kühnel
Aria varié sur « Herr Jesu Christ, du höchstes Gut »
Bach
Bourrée anglaise pour la flûte (BWV 1013)
Carl Friedrich Abel
Manuscrit Drexel Solos en ré mineur
Arpeggio WK 205, Andante WK 206
Bach
Suite en Ré Majeur
Preludio pour le clavecin (BWV 846/8460)
Courante pour le violoncelle (BWV 1009)
Sarabande pour le violoncelle (BWV 1012)
Gavottes pour le violoncelle (BWV 1012)
J.S. BACH, MESSE EN SI MINEUR
VOX LUMINIS
Lionel MEUNIER, direction
Perrine DEVILLERS, Zsuzsi TÉTH, sopranos I
Lara MORGER, Liga ZIRINA, sopranos II
Sophia FALTAS, Arnaud GLUCK, altos
Jonathan HANLEY, João MOREIRA, ténors
Vincent BERGER, Lionel MEUNIER, basses
Tuomo Suni, Caroline Bayet, violons I
Cynthia Freivogel, Antina Hugosson, violons II
Wendy Ruymen, alto
Teresa Madeira, violoncelle
Benoît Vanden Bemden, contrebasse
Sophia Kind, flûte traversière I
Stefanie Troffaes, flûte traversière II
Nele Vertommen, hautbois I
Katharina Verhaar, hautbois II
Javier Sànchez Castillo, hautbois III
Benny Aghassi, basson I
Javier Sânchez Castillo, basson Il
Bart Cypers, cor
Sander Kintaert, trompette I
Arne Van Eenoo, trompette II
Yorick Roscam, trompette III
Stefan Gawlick, timbales
Bart Jacobs, orgue



