Un duo de rêve à l’Opéra de Lyon pour la fête de la musique !
En ce 21 juin, alors que de nombreux pays célèbrent la musique sous toutes ses formes, l’opéra propose un magnifique concert donné par la soprano Sabine Devieilhe et le pianiste Mathieu Pordoy.
Cet évènement qui aurait dû avoir lieu le 25 janvier 2026, avait été annulé suite à un problème de santé de Sabine Devieilhe. Fort opportunément il a été reporté au 21 juin 2026 coïncidant ainsi avec la fête de la musique. Ce rendez-vous s’avère particulièrement bienvenu et salutaire, en ce jour où de nombreux musiciens en herbe et professionnels peuvent exercer dans l’espace public leurs talents musicaux, souvent même à grand renfort de décibels.
Avec Sabine Devieilhe et Mathieu Pordoy, la musique se voit sublimée par leur talent de suggérer, d’exprimer et d’émouvoir. Leur programme, conçu avec beaucoup de pertinence guide l’auditeur sur un chemin sonore original, extrêmement poétique et apaisant. Les compositeurs sélectionnés traversent le XIXème et le XXème siècle et présentent, tous à leur manière, une palette particulièrement expressive des sentiments humains. Cet itinéraire sortant des sentiers battus permet à l’auditeur d’explorer la grande tradition romantique du chant intimiste (Schubert, Liszt, Grieg, Strauss) mais aussi d’emprunter des courants musicaux nés au début du XXème siècle, où les femmes commencent à prendre leur place comme Cécile Chaminade, Lili Boulanger, Germaine Tailleferre et même Edith Piaf, dont les chansons réalistes touchent au cœur jusqu’à inspirer Francis Poulenc.
La première partie est conçue autour du rêve en évoquant de multiples sentiments, tels que l’innocence, la fragilité, la tendresse et l’amour. Si le rêve peut apaiser ou apporter l’espoir, la paix et la sécurité, il est parfois porteur d’angoisse et de danger comme dans Der Fischerknabe, ce Lied de Franz Liszt ouvrant l’exploration, où le texte de Schiller montre un enfant endormi au bord d’un lac qui l’attire à son réveil dans la profondeur de ses eaux. Ce thème est fréquemment utilisé depuis l’ère romantique (Le Roi des Aulnes, Ondine…etc.). Fort heureusement, le rêve est souvent synonyme de félicité, comme Erev shel Shoshanim (Soir des roses), cette chanson en hébreu où des amoureux se réveillent dans la fraîcheur de la rosée. Le petit chat triste révèle, quant à lui, l’innocence et la peur de l’abandon, tel ce chaton qui pleure le départ de sa mère et se réfugie dans un sommeil consolateur. Mathieu Pordoy, en partenaire idéal, donne vocalement la réplique à Sabine Deviehle en déployant un art consommé du langage animalier. Avec les deux Lieder Du bist die Ruh (Tu es le repos) D 776 et Nacht und Träume (Nuit et rêves) D 827 de Schubert, l’on atteint une dimension émotionnelle intense que la cantatrice magnifie en conférant à ces pages une intimité proche de la confidence. Là encore, on retrouve cette atmosphère à la frontière de deux mondes, si chère à Schubert, où la mort n’est jamais très éloignée. A contrario, la douce Berceuse cosaque (anonyme, intercalée entre les deux Schubert) évoque la foi d’une mère en un avenir radieux pour son enfant, une mélopée fondée sur l’espoir inébranlable qu’il deviendra un fier guerrier.
Sans sortir de scène, mais se tournant vers le piano, Sabine Devieilhe laisse la place à son partenaire qui interprète l’admirable et intime En rêve – Nocturne S 207 de Liszt, œuvre composée un an avant la disparition du compositeur, que Mathieu Pordoy achève dans le noir absolu comme pour en souligner le côté crépusculaire. Lorsque la lumière revient après cet intermède pianistique, les deux partenaires interprètent deux Lieder de Richard Strauss baignant dans le même registre : Meinem Kinde, Op 37 N°3, là encore une tendre et douce berceuse d’une mère veillant sur le sommeil de son fils, et Die Nacht, Op 10 N°3. Nos deux artistes refont une dernière excursion dans le répertoire lisztien, mais cette fois-ci chanté en français avec Oh ! Quand je dors, S 282, sur un poème de Victor Hugo aux accents pré-fauréens. Pour finir cette première partie de façon originale, mais toujours dans le même esprit, notre duo interprète Ein Traum (Un rêve) Opus 49 n°6, une mélodie d’Edvard Grieg chantée en allemand.

La seconde partie de ce concert fait la part belle aux compositrices françaises et tout particulièrement à Lili Boulanger (1893-1918). Nous commençons par trois des douze mélodies sur des textes de Francis Jammes dont le recueil s’intitule Les clairières dans le ciel. Composées juste avant la Première Guerre mondiale, ces trois pièces au parfum debussyste (Elle était descendue au bas de la prairie, Elle est gravement gaie et Un poète disait) sont encadrées par les quatre Lieder constituant le recueil des Mädchenblumen (Les fleurs des jeunes filles) Opus 22, comprenant les bleuets, les coquelicots, le lierre et le nénuphar. Sabine Devieilhe et Mathieu Pordoy ont enregistré ces dernières pièces chez Erato dans un disque consacré à des Lieder de Mozart et de Strauss. Sur le vif, la cantatrice surmonte brillamment le défi consistant à alterner très rapidement les langues française (Boulanger) et allemande (Strauss), et qui plus est, évoluant dans des styles si sensiblement différents. Puis, nous retrouvons deux autres talentueuses compositrices françaises encore trop peu jouées, avec tout d’abord Ma première lettre de Cécile Chaminade (1857-1944), cette extraordinaire musicienne adulée à son époque et surnommée « Mon petit Mozart » par Georges Bizet, Cette mélodie aborde le thème du temps et de l’oubli, où une femme relit avec émotion sa première lettre d’amour dont elle avait perdu le souvenir. Viennent ensuite trois des six chansons françaises de Germaine Tailleferre composées en 1929, soit à la fin des Années folles. Ces pages (aux titres évocateurs : Non la fidélité, Mon mari m’a diffamée et Les trois présents) conçues par l’unique compositrice du Groupe des Six, montrent une grande liberté de ton, particulièrement typique de cette période insouciante de l’entre-deux -guerres, bien que les textes remontent au XVème et au XVIIIème siècles.
De nouveau le piano se fait entendre grâce à cette évocation de la chanson réaliste magnifiée par Francis Poulenc dans sa quinzième improvisation en hommage émouvant à Edith Piaf, dont l’interprétation sensible de Mathieu Pordoy sert par contraste de transition idéale à la courte pièce Tay toy, babillarde arondelle, composée par Darius Milhaud sur un texte de Ronsard. Outre les performances vocales bien connues de la soprano, il convient aussi de saluer son extraordinaire diction qui, ici encore, fait merveille.
Pour achever ce concert aussi éclectique qu’éblouissant, notre duo complice interprète L’Hymne à l’Amour d’Edith Piaf (sur une musique de Marguerite Monnot). Cette chanson à la célébrité devenue planétaire a été écrite en 1949. Edith Piaf clamait ici tout son amour à Marcel Cerdan et elle l’interprétera à New-York en sa mémoire, le soir même de sa mort, en octobre 1949. Pour remercier son public particulièrement enthousiaste et chaleureux, Sabine Devieilhe a achevé son récital avec trois bis : Une nuit au poulailler extrait de la folie musicale Schnock, ou l’école du bonheur de Guy Lafarge, La gare de Lyon de Barbara et, enfin, Au bord de l’eau de Gabriel Fauré. La soprano reviendra à Lyon le 13 novembre prochain pour interpréter la Grande Messe en ut mineur K 427 de Mozart avec l’Ensemble Pygmalion, à l’Auditorium. Un rendez-vous à ne pas manquer !
Jean-Noël REGNIER
21 juin 2026

