L’IMPÉRATRICE DES COULEURS : GABRIELA ORTIZ ET GUSTAVO DUDAMEL À L’ORCHESTRE PHILHARMONIQUE DE BERLIN

L’IMPÉRATRICE DES COULEURS : GABRIELA ORTIZ ET GUSTAVO DUDAMEL À L’ORCHESTRE PHILHARMONIQUE DE BERLIN

vendredi 19 juin 2026

Gustavo Dudamel félicite des membres de l’Orchestre philharmonique de Berlin – au soir du 18 juin 2026 – après l’exécution de la Troisième Symphonie dite « Héroïque » de Beethoven – (c) Julien Lacroix.

 

Juxtaposition de « Revolución diamantina », une œuvre à tout le moins colorée de la Mexicaine Gabriela Ortiz,  et de la Symphonie dite « Héroïque » de Beethoven au cours d’une soirée où le rythme est omniprésent. Du coup, la compositrice conquiert les sphères musicales européennes en déchaînant l’enthousiasme de ses auditeurs. Quant au chef vénézuélien Gustavo Dudamel, il montre aux grincheux subjectifs de l’espace germanique qu’il n’est pas « surévalué » face au grand répertoire …

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Dans un Berlin où la canicule actuelle est atténuée par l’abondance de la verdure et des lacs, les habitués de l’Orchestre philharmonique vivent ces jours-ci des soirées dont le programme les transporte en Amérique latine. Il permet de découvrir une œuvre de la compositrice mexicaine Gabriela Ortiz (*1964), dotée d’une forte personnalité, et de retrouver le chef vénézuélien Gustavo Dudamel (*1981), connu dans les parages berlinois depuis ses débuts à la tête de l’auguste phalange en 2008. Il y revient quelques semaines avant de prendre la direction musicale de l’Orchestre philharmonique de New-York.[1]

Une pareille promotion n’enchante pas divers spécialistes allemands et autrichiens, considérant qu’un tel poste devrait être réservé aux détenteurs de la tradition musicale de l’Europe centrale. Ils se réfèrent, en l’espèce, aux années passées par Gustav Mahler, Bruno Walter et Kurt Masur en compagnie du plus ancien orchestre professionnel américain fondé en 1842. Les mêmes observateurs affirment aussi que le recrutement de Dudamel aurait pour but de plaire à la partie éclairée des Latinos états-uniens. Pour ces commentateurs sévères, le monde actuel n’est plus que relations publiques. Se rendent ils vraiment compte que la planète change d’une manière évidente  et que certains critères sont devenus obsolètes ? De surcroît, les revenus annuels de Dudamel – estimés à environ trois millions de dollars – irritent certains calvinistes d’outre Rhin. Ils les opposent aux nettes inégalités sociales vénézuéliennes, à l’économie parallèle pratiquée notamment à Caracas et aux conditions de vie de la majorité de la population. Elle dispose – en moyenne – de 820 $ par mois pour subvenir à ses besoins.

Quant aux extrémistes, ils voient en Dudamel un outil du gouvernement vénézuélien destiné à dissimuler ses insuffisances grâce au programme du « Sistema », mouvement d’éducation populaire ayant prospéré lors de la naissance de diverses orchestres de jeunes au point de devenir emblématique. Dudamel en est lui-même issu. D’où certaines affirmations, selon lesquelles il serait « surévalué » … De mon point de vue, ce « music washing » est aussi sujet à discussion que le « pink washing » pratiqué en Israël. Pourtant, je ne me suis pas trompé d’adresse en me rendant au concert d’hier soir.[2] J’ai vu et entendu un programme Ortiz-Beethoven respectant totalement les standards de l’un des plus grands orchestres du monde. Au pupitre de la Troisième Symphonie dite « Héroïque » de Beethoven, le (fort) médiatisé Dudamel en a donné une lecture très rythmique, la rapprochant de l’école hongroise des Fritz Reiner, Antal Dorati et autres Solti. Elle s’est déroulée – ô paradoxe savoureux – avec un homme aux bras assez rigides et au buste peu enclin aux rotations. Le son des cordes était presque viennois, donc aux antipodes des préceptes de Klemperer, de Masur ou de Sanderling. Le premier hautbois se voyait influer une plastique admirable. Les trois cors étaient parfaits, grâce à une intonation idéale et une réserve d’air passant pour inépuisable. Quant aux sections fuguées, elles auront été restituées par le moyen d’un contrôle total de la part de Dudamel.

Auparavant, la Mexicaine Gabriela Ortiz – désormais grande figure  musicale de sa génération en Amérique latine  hispanophone – a enthousiasmé des Berlinois manifestement heureux que la musique contemporaine ne rime plus forcément avec sérialisme et contenus austères. Ainsi va le monde. Savent-ils pourtant que Rodolfo Halffter (1900-1987) apporta le dodécaphonisme dans sa classe d’analyse du Conservatoire de México ? L’objet des acclamations sans retenue était l’exécution, pour la première fois à l’Orchestre philharmonique de Berlin, de la version de concert  du ballet « Revolución diamantina » pour huit voix féminines solistes et grand orchestre signé Ortiz.[3] De même que Beethoven méditait sur les illusions propagées par Napoléon Ier en écrivait sa Troisième Symphonie opus 55, l’amène Señora Ortiz proteste contre le machisme, la violence et l’oppression des femmes. En particulier au Mexique. Elle le fait – de manière inattendue – en tissant des toiles multicolores parmi une formation instrumentale considérable et en donnant – Mexique oblige – la parole à des percussions abondantes, dévolues aux rythmes de danse. Mme Ortiz a une maîtrise supérieure de l’art de l’orchestration. Elle est très savante : des clins d’œil à Messiaen, Bartók, Orff et Varèse autant qu’au Gustav Holst des « Planètes » pimentent son propos. Quelques regards rapides – surtout durant la première pièce – sont adressés à Steve Reich. Néanmoins, une portion du public aura ressenti « Revolución diamantina » comme une démonstration excessive de savoir-faire.

Les plus informés des auditeurs en auront conclu que « Fractalis » pour piano et orchestre de Gabriela Ortiz, présenté en création mondiale en 2021 à l’Orchestre national de Bretagne serait – par comparaison – une partition assez sobre.[4] Non sans raison. En tout cas, Boosey & Hawkes, le puissant éditeur des œuvres de Mme Ortiz, se frotte les mains. Elle est l’impératrice ibéro-américaine des couleurs sonores, au même titre que jadis l’Argentine Victoria Ocampo (1890-1979) était celle de la pampa littéraire. Elle rappelle, comme André Breton, que le Mexique est « le pays le plus surréaliste du monde ». Cependant, on rappellera à Gabriela Ortiz que les timbres ne sont pas seuls en musique. Il y a également la grande forme, dont on est très friand en Allemagne et ailleurs.

Dr. Philippe Olivier

 

[1] Dès le 17 octobre prochain, Dudamel et l’Orchestre philharmonique de New-York seront à Berlin. Ils y donneront la  création allemande d’une œuvre de Tania León (*1943), emblème  de la musique cubaine savante installée aux États-Unis, et la Cinquième Symphonie de Gustav Mahler.

[2] Le même programme sera donné les vendredi 19 et samedi 20 juin, respectivement à 20 heures et à 19 heures. En ce qui concerne la soirée du 20 juin, elle sera retransmise en direct sur Digital Concert Hall.

[3] Cette partition d’une durée de quarante minutes a été donnée en création mondiale en 2023 par l’Orchestre philharmonique de Los Angeles et Gustavo Dudamel.

[4] Cette œuvre a été jouée pour la première fois par le virtuose franco-libano-mexicain Simon Ghraichy (*1985), avant que les effets collatéraux de la révélation des Dossiers Epstein ne le mettent à terre.

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