Jadis située en RDA, Leipzig célèbre de nouveau ce printemps son résident le plus célèbre grâce au Festival Bach. On vient y assister parfois de très loin. Si les manifestations du Festival Bach sont abondantes et d’un niveau à tout le moins élevé, la ville saxonne est néanmoins imprégnée des souffrances du passé et des mouvements antidémocratiques actuellement à l’œuvre en Allemagne. Mais les mélomanes présents au Gewandhaus se trouvent en état de sidération totale grâce à l’intégrale de la « Clavierübung » offerte par Sir András Schiff, figure majeure du piano.
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15 juin 2026
Depuis la Réunification, survenue voici trois décennies, la cité de Leipzig a subi une magnifique métamorphose grâce à des flots d’argent dont ne disposa jamais la République Démocratique Allemande (RDA), sur le territoire de laquelle cette capitale des foires était implantée. Aujourd’hui, le Festival Bach – fondé en 1904 – accueille des visiteurs du monde entier. Ils le fréquenteront, en 2026, entre le 11 et le 21 juin, durant une pluralité de manifestations au caractère très varié. Concerts en plein air, exécution de cantates parmi les églises, visites guidées, ateliers, conférences et autres activités s’y succèdent. Elles ont pour but d’affirmer la présence gigantesque de l’un des plus grands musiciens de tous les temps. Bach constitue – avec le Leipzigois de naissance Richard Wagner et Felix Mendelssohn-Bartholdy – la carte de visite culturelle majeure d’une agglomération dotée – en outre – de l’un des meilleurs orchestres du monde. Celui du Gewandhaus.
Bach, d’abord. Il officia – de 1723 à 1750 – comme Cantor de l’église Saint-Thomas, aujourd’hui panthéon de son œuvre où se produit l’une des maîtrises les plus célèbres de la terre lors de cultes luthériens et de concerts. Elle est un vivier de futurs musiciens professionnels de très haut niveau. Mendelssohn-Bartholdy, ensuite. Il présida aux destinées de l’Orchestre du Gewandhaus. De 1835 à 1847. La phalange est d’une ampleur identique à celle des Orchestres philharmoniques de Berlin et de Vienne. Sa saison 2026-2027 sera la … 246ème depuis sa fondation. Ces prochains mois, Herbert Blomstedt – quasiment centenaire – y dirigera Bruckner. Figurent notamment – en lettres de diamant – les noms d’Arthur Nikisch, de Wilhelm Furtwängler, de Václav Neumann, d’Herbert Blomstedt, de Kurt Masur, de Riccardo Chailly et d’Andris Nelsons parmi ceux de ses directeurs musicaux.
Un tel état des lieux ne saurait faire oublier un passé douloureux. Sous Hitler, le grand Bruno Walter fut chassé dès 1933 de son poste de « Gewandhauskapellmeister » parce qu’il était juif, la statue de Felix Mendelssohn-Bartholdy cachée à la vue des habitants pour les mêmes raisons. Les œuvres de Mendelssohn-Bartholdy se virent éloignées des programmes des concerts. On entendit alors au Gewandhaus, parmi les chefs invités, l’inquiétant Karl Muck connu pour ses prises de position fortement pro-hitlériennes. Hermann Abendroth fut responsable du Gewandhaus de 1933 à 1945. En dépit de ses dénégations hystériques une fois l’Allemagne libérée du nazisme, sa carte d’adhérent au parti nazi (NSDAP) avait bel et bien existé. Elle portait le numéro 5. 799.898. Du côté de l’église Saint-Thomas et ailleurs, toute référence à l’Ancien Testament durant les séances de cantates ou d’oratorios de Bach devint un tabou. Leurs textes étaient modifiés, par la suppression de mots comme « Israël », « Moïse » ou « Jérusalem ». Le programme hitlérien souhaitait, après les Juifs, effacer le christianisme de la surface de la terre. Si l’on donnait « Le Messie » de Händel, il était annoncé sous le titre « Un héros ».
La RDA une fois proclamée, ses autorités à la solde du Kremlin décidèrent de transformer l’auteur des « Concertos Brandebourgeois » en symbole culturel du nouveau régime. Dès 1950, le concours Bach – honoré de la présence de Dmitri Chostakovitch – souligna cette orientation. Le Festival Bach poursuivit ses activités. Mais elles se virent concentrées sur les œuvres profanes du Cantor de Saint-Thomas. Il fallut attendre 1994 – après la Réunification – pour que sa musique religieuse y soit à nouveau programmée. En particulier grâce à Kurt Masur, l’une des figures majeures de la vie musicale locale. Entretemps, l’église de l’Université de Leipzig avait été détruite sur ordre du SED, le parti d’obédience communiste tenant le pays en coupe réglée. Le marxisme et la foi se trouvaient incompatibles. De mes séjours à Leipzig durant les années 1980 et de mes rencontres d’alors avec des spécialistes de Bach comme l’organiste Hannes Kästner (1929-1993) ou le musicologue Werner Felix (1927-1998), je garde le souvenir du règne accompli de la langue de bois. En ce qui concerne le Dr. Felix, il était un haut fonctionnaire et un membre diligent du SED. Il fut même élu du district d’Erfurt.[1] Le pur fantasme de l’espionnage culturel habitait ces interlocuteurs. Ils voyaient les visiteurs occidentaux comme les émissaires d’une force désireuse de nuire à l’URSS et à ses satellites.
Qu’il s’agisse de villes comme Erfurt, Leipzig ou Dresde, on ne saurait dissimuler qu’elles soient aujourd’hui travaillées par des courants politiques à tout le moins dangereux – ceux de l’AfD –, désireux de ramener l’Allemagne à un passé nationaliste, belliciste et antisémite. En dépit de l’action d’une mairie socialiste, l’AfD représente désormais 22% du corps électoral de Leipzig. Telle est une tendance forte parmi l’ex-RDA. Aussi, les mille neuf cents auditeurs rassemblés dans la grande salle du Gewandhaus pour y écouter – le 13 juin – Sir András Schiff (*1953) ont pu observer au préalable d’étranges mélanges de genre sur les voies publiques de Leipzig. On y voit des individus manifestement nostalgiques de l’isolationnisme de la RDA et désapprouvant la globalisation actuelle. On y croise aussi les adeptes d’un groupe de rock, connu pour ses orientations incompatibles avec les valeurs de la démocratie. Ils se précipitent à ses concerts, version actuelle du « panem et circenses » de l’Antiquité romaine. En d’autres termes, la haine bruyante des élites tourne au phénomène international. Elle n’entre heureusement pas au Gewandhaus, à l’heure où Sir András Schiff offre une intégrale de la « Clavierübung » de Bach en plusieurs séances. Un silence exceptionnel y règne pendant les rencontres durant lesquelles l’éminent virtuose s’empare du public pour ne plus le lâcher.[2] Ses enregistrements suscitent le même phénomène.[3]
Nous avons été captivés – ce 13 juin – par les somptuosités des « Clavierübungen » II et IV, réunissant l’« Ouverture à la française » BWV 831, le « Concerto italien » BWV 971 et les « Variations Goldberg » BWV 988. Durant deux heures, Schiff nous a transportés dans un autre monde, comme il sait si bien le faire et comme il l’a déjà montré lors de ses dernières apparitions à la Pierre-Boulez-Saal de Berlin.[4] Alternant un grand Steinway avec un Bösendorfer d’acajou dont il est le propriétaire, il ne joue jamais les mêmes œuvres d’une manière identique. L’après-midi leipzigoise aura été une fête exceptionnelle des coloris et d’une précision transcendante, au dixième de millimètre près. Elle donne raison à la fameuse devise du Gewandhaus, inscrite au-dessus de son orgue et signée Sénèque : « Res severa verum gaudium ».[5] Au sortir de ce concert mémorable, nous étions comme après le récital de Vladimir Horowitz au Théâtre des Champs-Élysées le 2 novembre 1985 : en état de totale sidération.
Dr. Philippe Olivier
[1] Voir Philippe Olivier : « La vie musicale en République démocratique allemande. Comparaison avec l’USSR et la France (1949–1990) », Droz, Genève, 2022.
[2] Sir András Schiff se fera entendre dans Schubert à Paris (Théâtre des Champs-Élysées) le 29 juin. Il effectuera une résidence de six concerts à la Pierre-Boulez-Saal de Berlin entre le 21 décembre 2026 et le 2 janvier 2027. Cette résidence se terminera sur « La belle meunière » de Schubert, donnée avec le ténor Julian Prégardien.
[3] Pour preuve le CD « Clavichord », publié en 2022 par ECM.
[4] On se référera à « Résonances lyriques » des 4 janvier 2024, 28 décembre 2025 et 6 janvier 2026.
[5] « La véritable joie est une chose sérieuse. »
