On a toujours plaisir à écrire que la scène phocéenne demeure, dans l’espace régional, la seule à continuer à inviter de grands noms de l’art lyrique international…et à réussir à les fidéliser ! Le Rigoletto dont nous venons d’assister à la première est un grand cru, mené de main de maestro par un Paolo Arrivabeni des grands jours et à déguster sans modération !
Une production sans surprise à la scénographie une nouvelle fois spectaculaire
Les productions se suivent… et Charles Roubaud et son équipe habituelle – Emmanuelle Favre (décors), Katia Duflot (costumes), Jacques Rouveyrollis (lumières) – reprennent du service, nous transportant des cimes du Walhalla où nous les avions laissés, le mois dernier, dans L’Or du Rhin, aux Années folles de la cour d’un Duc de Mantoue qui aurait croisé Robert de Niro dans un film de Martin Scorsese… ! Il en va ainsi de la scène d’introduction de l’ouvrage où, avant l’arrivée de flappers et d’élégants tout droit sortis d’une soirée chez Gatsby le Magnifique, Rigoletto, désabusé et plus ou moins ivre, vient gouter les alcools et, endossant sa livrée, se transforme sous les yeux du spectateur en bouffon du prince : on ne peut alors s’empêcher de penser au personnage de Carlo Gérard effectuant des gestes similaires au lever de rideau d’Andrea Chenier.

Comme c’était déjà le cas dans le spectacle mis en scène par Roubaud aux Chorégies d’Orange, on retrouve donc l’impressionnante tête de bouffon, tirant la langue, qui occupe toute une partie de l’espace scénique et peut donner lieu, avec son regard et son rictus inquiétants, à de sombres ou poétiques modifications de couleurs, comme c’est le cas, par exemple, lors des scènes précédant l’enlèvement de Gilda. On retiendra ainsi ces bruissements de vert feuillage pendant le premier duo entre le père et sa fille puis pendant l’air de Gilda, rares instants de félicité dans le drame sombre de Francesco Maria Piave.

Une distribution de belle tenue dominée par deux superstars de l’art lyrique sous la baguette attentive d’un grand maestro
De la « trilogie populaire », Rigoletto est sans doute l’ouvrage qui permet aux rôles de composition de trouver une forme authentique d’incarnation. On reconnaît, ainsi, une grande représentation de ce chef-d’œuvre au soin avec lequel sont distribués cette multitude d’emplois secondaires qui, dès le lever de rideau, occupent la scène. Ainsi, chez la comtesse Ceprano de Laurence Janot, on est sensible à la ligne de chant et au raffinement avec lequel sont amenées les quelques phrases du personnage, tout comme à la projection parfaite et à l’émission de ténor d’Alfred Bironien, Matteo Borsa bien chantant.

En Marullo, Gilen Goicoechea retient immédiatement l’attention avec une entrée qui permet d’entendre une voix naturelle de baryton : au stade actuel de sa carrière, le chanteur basque mérite des premiers rôles dont il a, aujourd’hui, toute la carrure !
De même, le Monterone du baryton-basse camerounais Maurel Endong – déjà repéré ici même en comte Ribbing d’Un Ballo in Maschera – souffle l’auditoire non seulement par la qualité de sa projection mais aussi par l’intensité dramatique apportée au personnage. Un artiste à suivre.
Détentrice d’un parcours lyrique important, la Giovanna de Marie Lenormand fait figure de luxe sur ce plateau et apporte elle aussi, à l’acte I, sa part d’intensité à la scène dans la maison de Rigoletto, entre comédie et drame à venir.

Plus à l’aise ici, selon nous, qu’en Fasolt de L’Or du Rhin, Patrick Bolleire donne à Sparafucile sa pleine dimension de “bandit des grands chemins” : la voix emplit parfaitement le vaisseau marseillais et les graves attendus, à la fin du duo de l’acte I avec Rigoletto, sont bien au rendez-vous !
Avec la Maddalena de Deniz Uzun, on franchit un cran dans l’excellence : authentique voix de grand mezzo-soprano, égale sur tout l’ambitus, la chanteuse germano-turque électrise le public par des graves à la projection impressionnante – au quatuor de l’acte III bien sûr ! – et par une interprétation à la sensualité débridée qui devrait donner des idées de rôles à nombre de directeurs de maisons d’opéras … Là encore, une artiste à suivre absolument !
L’histoire de Rigoletto sur la scène phocéenne – pour ce qui concerne les trente dernières années du XXème siècle – est indéniablement liée à l’émouvante personnalité de Leo Nucci. Même si, depuis lors, d’autres barytons ont, ici même, défendu leur conception du rôle – Carlos Almaguer, en 2006, Nicola Alaimo en 2019 – déclencher le délire d’un public aux anges dans un duo de la vengeance, systématiquement bissé – voire trissé ! – n’appartenait qu’à Nucci et, une fois pour toutes, fait désormais partie de l’histoire de cet illustre théâtre.

Disposant d’une stature impressionnante et d’un visage aux traits emplis de bonhomie, Sebastian Catana impose une présence physique, alors même que la mise en scène lui permet de capter, d’emblée, l’attention du public. Détenteur de la couleur de voix adéquate, le baryton roumain sait jouer d’une palette de contrastes qui, tour à tour, permettent de traduire les diverses émotions d’un personnage parmi les plus fouillés de la production verdienne. A rebours de tout histrionisme – souvent de mise, hélas, dans cet emploi -, le chanteur sait faire passer dans la voix la plupart des sommets du mélodrame verdien, en particulier dans des exécutions de “Pari siamo…” et de “Cortigiani, vil razza, dannata…” d’une parfaite probité vocale.

D’où vient alors qu’il nous manque ce “quelque chose en plus”, cette folie des grandes incarnations, pour emporter totalement notre adhésion ? Peut-être du fait d’une tendance à refermer la voix dans la projection des notes les plus hautes, laissant souvent une impression d’inabouti, là où le public attend, tout de même, davantage d’éclat (à la fin du duo de l’acte I avec Gilda, de “Cortigiani…” ou encore de “ Si, vendetta…” par exemple). Peut-être aussi du fait de la naturelle sobriété d’un chant, certes toujours noble et au legato impeccable, mais auquel fait défaut cette part d’urgence dramatique et de pathos que l’on aime à trouver ici. Dommage.

De l’éclat, en revanche, le chant de John Osborn n’en manque pas ! Pour ces débuts sur la scène marseillaise, le ténor américain avait donc choisi le duc de Mantoue, un rôle certes peu profond du point de vue psychologique mais particulièrement gratifiant sur le strict plan vocal.
Après un “ Questa o quella “ prudent dans ses envolées, en cette matinée de première, John Osborn fait entendre, à partir du duo avec Gilda “E il sol dell’anima”, une leçon de chant qui, entre éclat du haut medium et de l’aigu mais aussi chant à fleur de lèvres, nous distillera ses splendeurs, tout au long d’une matinée enivrante. Personnellement, c’est avec “Ella mi fu rapita”, puis dans la cabalette “Possente amor mi chiama”, que la ligne de chant se fait la plus ciselée et la plus nuancée, gratifiant au passage le public d’un ut de grande école – celle d’un Alfredo Kraus ! – généreusement tenu. Que du bonheur !
Forte de son interprétation mémorable de Violetta – dans une Traviata donnée in loco, en 2024 – on se doutait que Ruth Iniesta marquerait de nouveau les esprits en Gilda.
Donnant à entendre une authentique émission de soprano lirico, la chanteuse espagnole est totalement chez elle dans ce rôle qui lui va comme un gant : projection et phrasé d’école bel cantiste (on remarque quelques notes piquées, subtilement ajoutées à son « Caro nome »), art du clair-obscur, puissance dès que la partition l’exige (le trio de l’acte III, avec Sparafucile et Maddalena, en offre un exemple éclatant !), cette Gilda, d’un calibre superlatif, dispose d’un art consommé du legato et des sfumature qui se marie subtilement au hautbois solo1 dans un « Tutte le feste al tempio » d’une troublante douceur. Une première qui promet d’autres soirées électrisantes chez cette interprète attachante.

Dans un ouvrage où le chœur – masculin essentiellement – constitue un personnage à part entière, Florent Mayet, à la tête de la phalange vocale de l’Opéra, fait entendre tout un travail de prononciation, de style et de jeu scénique qui emporte une adhésion totale.
Nous avions gardé le souvenir de la direction, pleine de fougue et de tension dramatique, de Paolo Arrivabeni dans le même ouvrage, en 2006. Vingt ans après, celui qui est, aujourd’hui, l’un des chefs de théâtre les plus réclamés d’Europe continue à mettre en valeur les couleurs contrastées de la partition verdienne. Dès l’élévation de la trompette avec laquelle débute le prélude, marquant le tragique de la destinée du personnage titre, la battue du chef se fait concise et privilégie l’urgence dramatique, ainsi qu’une sonorité ronde, comme marqueurs de l’orchestre.
Dans « Cortigiani… », attaqué sur un tempo effréné afin de mieux en faire entendre, ensuite, la bouleversante cantilène, en harmonie avec le chant de l’interprète, le maestro sait se mettre au diapason du plateau vocal et délivre, en particulier au dernier acte, une leçon d’humilité amoureuse pour cette partition, laissant l’orchestre trouver des couleurs diaphanes aux derniers instants de Gilda.
Une fois de plus, nous ne pouvons qu’écrire que Paolo Arrivabeni sait ce que diriger un orchestre de théâtre signifie, au sens le plus noble de la parole.
Alors, courez à l’Opéra de Marseille écouter ce Rigoletto, vous ne le regretterez pas !
Hervé Casini
7/06/2026
1 Il est dommage de ne pas faire figurer dans le programme de salle le nom des musiciens de la soirée… même quand il s’agit d’un ouvrage lyrique !
Direction musicale : Paolo Arrivabeni
Mise en scène : Charles Roubaud
Décors : Emmanuelle Favre
Costumes : Katia Duflot
Lumières : Jacques Rouveyrollis
Distribution :
Gilda : Ruth Iniesta
Maddalena : Deniz Uzun
Giovanna : Marie Lenormand
La Comtesse Ceprano : Laurence Janot
Le page : Ana Escudero
Rigoletto : Sebastian Catana
Le duc de Mantoue : John Osborn
Sparafucile : Patrick Bolleire
Monterone : Maurel Endong
Marullo : Gilen Goicoechea
Borsa : Alfred Bironien
Le comte Ceprano: Jean-Marie Delpas
L’officier : Norbert Dol
Chœur de l’Opéra de Marseille, direction : Florent Mayet
Orchestre de l’Opéra de Marseille,
Le programme
Rigoletto, opéra en trois actes, créé à Venise, Teatro alla Fenice, le 11 mars 1851
Musique : Giuseppe Verdi (1813-1901)
Livret : Francesco Maria Piave (1810-1876) d’après Le Roi s’amuse de Victor Hugo (1832).
Opéra de Marseille, dimanche 7 juin 2026












