Le Festival de Pentecôte a programmé le populaire Rosenkavalier de Richard Strauss, dans une production intermédiaire entre la réalisation scénique façon « grand opéra » et la version concertante. Dans les versions « concertantes » on ne voit plus guère des chanteurs aussi statiques que les musiciens de l’orchestre. Au minimum, ils se déplacent et miment leurs rôles. Ce soir à Baden-Baden, on s’est rapproché d’une version scénique, avec un dispositif en étage à escaliers (pas très heureux d’ailleurs), quelques meubles de mauvais goût.
Ce qu’il faut retenir de la mise en scène de Benjamin Lazar, c’est qu’il n’y a rien de viennois. Le podium qui sert de décor (en matériau recyclé, économie oblige !!!), métallique et froid, sert essentiellement à séparer les protagonistes en les mettant à distance et les faisant chanter à des hauteurs différentes. On retient également le manque du moindre accessoire : ni petit-déjeuner au lit pour la Maréchale et Octavian, ni épée, ni rose d’argent (pour Sophie), ni perruque pour le Baron Ochs, ni coiffeur pour la Maréchale (alors qu’elle chante : « Hippolyte, tu as fait de moi une vieille femme »). Quant aux costumes, tous empruntés à la garde-robe personnelle des chanteurs, ils ne sont pas du meilleur goût ni proches de l’époque : par exemple le tailleur 3 pièces plutôt bien coupé de la Maréchale, (rappelant Marlène Dietrich) et l’improbable déguisement en soubrette d’Octavian. Malgré le souci de faire gagner en lisibilité l’intrigue, on reste tout de même sur sa faim dans la mise en scène plus que dépouillée et peu esthétique de Benjamin Lazar.

En dehors des grands Orchestres invités par le Festspielhaus Baden-Baden, on se rend compte que Baden-Baden manque cruellement d’un «vrai orchestre permanent », encore plus ce soir pour cette version semi-scénique du Rosenkavalier qui demande de l’enthousiasme, de la légèreté, de la gaîté, de l’humour, bref du « viennois ». On s’ennuie même au 3e acte. François-Xavier ROTH, directeur musical du SWR Symphonie orchester dirige de façon trop schématique, pas assez libérée, trop chirurgicale, rendant les élans musicaux de Richard Strauss trop durs et pas souples.
Heureusement, le plateau vocal relève bien le niveau avec en première ligne, la soprano lyrique et dramatique Julia Kleiter qui endosse le rôle de la Maréchale, tout en raffinements et subtilités, mettant en évidence tout l’aspect de la classe aristocratique du personnage, avec ses ambiguïtés et ses contradictions. La psychologie de la femme qui s’affronte à son vieillissement est très bien évoquée. De plus, elle est dotée d’un timbre séduisant, une voix élancée, de belles nuances, une diction parfaite.

Le physique androgyne d’Emily d’Angelo fait merveille dans le rôle d’Octavian. Longiligne, infiniment gracieuse dans ses maladresses feintes (dans le rôle de Mariandl) la mezzo-soprano dispose d’un instrument tout en retenue et modestie, mais d’une délicate beauté dans sa ligne de chant, d’une grande pureté. Elle est très expressive dans ses débordements affectueux, donnant un caractère juvénile et enflammé au jeune amoureux.
En l’absence de Katharina Konradi souffrante, c’est la jeune soprano Nikola Hillenbrand qui l’a remplacée ce soir. Une remplaçante de « grand luxe » qui a chanté le rôle de Sophie à l’Opéra d’État de Vienne il y a 15 jours et a remporté un immense triomphe. Sa voix radieuse, claire, cristalline et puissamment émouvante complète une interprétation avec une innocence pétillante. Quel plaisir de la revoir à Baden-Baden.

Côté masculin, c’est sans conteste, la basse Wilhem Schwinghammer qui emporte les suffrages dans le rôle du Baron Ochs von Lerchenau, titre provisoire de l’opéra de Richard Strauss à sa création. Pourtant, il ne parvient jamais à approcher le ridicule habituel du personnage vulgaire, grossier auquel nous sommes habitués. Sa voix est d’une distinction naturelle, le rendant même sympathique. On retiendra surtout les notes caverneuses d’une basse profonde.
Après Jonas Kaufmann en 2009 et Lawrence Brownlee en 2015, c’est le séduisant Jonathan Tetelman (excellent Pinkerton lors du Festival de Pâques en 2025) qui reprend le rôle du chanteur italien « de luxe ». On est séduit par ses aigus percutants immédiatement reconnaissables et qui galvanisent un public qui est aux anges lors de sa brève mais combien remarquable performance, cabotine à souhait, lorsqu’il séduit la Maréchale.
Les rôles de complément se montrent également tous à la hauteur, en particulier le Faninal éclatant de Roman Trekel, sans oublier Monika Bohinec dans le rôle d’Annina et Norbert Ernst en Valzacchi.
Malgré les quelques réserves dans la mise en scène et la direction d’orchestre, il serait difficile de bouder la qualité générale ainsi que le plaisir pris dans ce spectacle de bien belle tenue.
Marie-Thérèse Werling
24 mai 2026
Direction musicale : François-Xavier Roth
Mise en espace : Benjamin Lazar
Assistanat à la mise en espace : Joséphine Kirch
Lumières : Christophe Naillet
La maréchale : Julia Kleiter
Octavian : Emily D’Angelo
Sophie : Nikola Hillenbrand
Baron Ochs : Wilhelm Schwinghammer
Un chanteur : Jonathan Tetelman
Herr von Faninal : Roman Trekel
Marianne : Daniela Köhler
Valzacchi : Norbert Ernst
Annina : Monika Bohinec
Un commissaire de police : Jae-Hyong Kim
Le majordome de la Maréchale : Falk Hoffmann
Le majordome de Faninal : Florian Neubauer
Un notaire : Johannes Weinhuber
Une modiste : Anna Rad-Markowska
Un dresseur d’animaux : Thembinkosi Mgetyengana
Trois orphelines : Leevke Hambach, Alexandra Schmid, Nadya Zelyankova
SWR Symphonieorchester
Thomas Eitlerde Lint (chef de chœur),
MDR-Rundfunkchor
Cantus Juvenum Karlsruhe



