Le Philharmonique de Monte-Carlo a accueilli un seigneur, un sage, un virtuose : Truls Mork. Ce violoncelliste norvégien est tout cela à la fois. Et peut-être plus encore. Il est actuellement l’un des violoncellistes les plus parfaits au monde. Grand, calme, presque secret, il apporte avec lui cette autorité sans emphase qui appartient aux véritables maîtres.
Le concert se déroula en présence de la Princesse Caroline ainsi que du grand violoniste Maxime Vengerov. On remarquait aussi quantité de violoncellistes venus de toute la région. Ils étaient là comme les pèlerins d’une même confrérie, attirés par l’un de leurs plus grands représentants.
Au programme figurait le Deuxième Concerto de Chostakovitch. Dans cette œuvre sévère, peu empressée à séduire, le violoncelle semble porter le poids des inquiétudes, des douleurs et des ombres du compositeur. On assiste à des dialogues inattendus entre le violoncelle et le xylophone, le violoncelle et… la grosse caisse, le violoncelle… et le tambourin. Sous les doigts de Truls Mørk, cette musique austère s’anima d’une telle intensité que la salle entière se laissa conquérir. Ainsi agissent les maîtres : ils rendent proche ce qui semblait lointain, lumineux ce qui paraissait obscur. L’Orchestre Philharmonique, dirigé avec une attention fraternelle par Kazuki Yamada, participa pleinement à cette réussite. Ses musiciens solistes également : le corniste Andrea Cesari, et le groupe des percussionnistes réunis autour de l’admirable timbalier Julien Bourgeois : Matthieu Draux au xylo, Noé Ferro à la grosse caisse, Benoît Pierron.
Après les ombres de Chostakovitch vint la Deuxième Symphonie de Rachmaninov, vaste mer romantique où abondent les élans, les nostalgies et les somptuosités orchestrales. Kazuki Yamada la maîtrisa admirablement. Les vagues sonores montaient, se brisaient, revenaient encore ; elles enveloppaient l’auditoire et l’entraînaient avec elles dans leur mouvement irrésistible.
Les musiciens eux-mêmes semblaient portés par ce courant. Les mouvements de leurs bustes accompagnaient les remous de la musique, entraînés par leur chef de file, l’excellente et élégante Liza Kerob, figure de proue lancée dans cette mer sonore.
Cette symphonie recèle l’un des plus longs solos de clarinette de tout le répertoire symphonique. Véronique Audard en déroula le long ruban de velours. Rachmaninov n’aurait sans doute pas souhaité messagère plus fidèle à son rêve.

A la fin, Kazuki Yamada remit un grand bouquet au violoniste Fredéric Gheorghiu qui donnait là, son dernier concert après trente trois ans de présence. On vit le violoniste descendre de scène et traverser la salle pour aller remettre le bouquet à sa femme. Ce geste amoureux suscita les applaudissements du public et de l’orchestre. Avec cette symphonie de Rachmaninov, sa carrière venait de s’achever en feu d’artifice.
André PEYREGNE
31 Mai 2026

