Amélie: Lausanne retrouve le goût des plaisirs simples
Dimanche après-midi, l’Opéra de Lausanne affichait complet pour la dernière représentation d’Amélie, adaptation francophone du film culte de Jean-Pierre Jeunet et Guillaume Laurant. Dès les premiers pas dans le hall, un jeune accordéoniste accueillait le public avec quelques notes aux accents parisiens ; en quelques secondes, Lausanne glissait vers Montmartre. En rentrant dans la salle, c’est au tour d’une joueuse d’orgue de barbarie d’accueillir la foule, en faisant résonner des airs d’Édith Piaf tandis que plusieurs artistes occupaient déjà discrètement le plateau. Comme un rappel délicat que les personnages vivent déjà avant que l’histoire ne commence.
Sorti en 2001, Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain imposait une esthétique singulière, une fantaisie mélancolique et un regard tendre sur les solitudes urbaines. En 2015, une première adaptation musicale voit le jour aux États-Unis avant de rejoindre Broadway puis Londres. Étonnamment, aucune version francophone n’avait encore trouvé le chemin de la scène. Il aura fallu l’audace de Julien Feltin, directeur de l’EJMA1, et le pari passionné du metteur en scène Frédéric Brodard pour offrir à cette œuvre son incarnation française sur une scène romande. Un rêve un peu fou devenu dimanche une éclatante réussite.

Et ce rêve prend vie dès l’apparition d’Amélie sous les traits d’Elsa Binz. Pétillante, solaire, espiègle, l’interprète principale possède déjà cette présence magnétique capable d’embarquer une salle entière dans son imaginaire. Hilarante lorsqu’elle débarque déguisée en bonne sœur dans le sex-shop où travaille Nino Quincampoix afin de lui rendre son album avant de disparaître en courant, bouleversante dans les instants plus suspendus, elle navigue avec une aisance rare entre fantaisie et fragilité. Son regard, sa précision rythmique et sa manière de porter le public sur ses lèvres laissent penser qu’une très belle route l’attend.

Autour d’elle, chaque interprète trouve sa couleur sans jamais chercher à éclipser l’ensemble. Lionel Robert Blanc compose un Nino romantique et lunaire d’une grande douceur, tandis que Francis Rossier bouleverse dans Compter les heures avec cette humanité fragile et légèrement cabossée propre au peintre du film. Le père d’Amélie (Yannis Paquier) touche également par sa maladresse pudique.
En passant son temps à réparer la vie des autres plutôt qu’à habiter pleinement la sienne, Amélie tente surtout d’apaiser la solitude silencieuse qui l’accompagne depuis l’enfance. Le spectacle rappelle alors combien il faut parfois de courage pour simplement avancer parmi les autres, d’assumer sa singularité et « ne pas laisser son cœur devenir aussi sec et cassant » que les os de l’homme de verre. Ces thèmes ne vieillissent jamais ; ils parlent à chacun avec une force universelle.
Plusieurs personnages gagnent ici une lecture plus contemporaine afin de s’adapter à la réalité de la troupe et aux sensibilités actuelles. Certains rôles se féminisent naturellement, quelques relations adoptent une approche plus moderne et inclusive, sans jamais perdre la tendresse humaniste qui traverse l’œuvre originale. Même les scènes plus audacieuses, notamment celle des toilettes, trouvent leur place avec élégance dans cette adaptation qui préfère la vitalité du présent à la simple reproduction nostalgique.
Frédéric Brodard signe une mise en scène inspirante, nourrie des grands codes de Broadway. Les tableaux s’enchaînent avec une fluidité presque cinématographique, soutenus par la direction musicale précise de Miranda Crispin. Les flèches bleues guidant vers le Sacré-Cœur composent une poésie visuelle délicieuse, tandis que les décors mobiles sur roulettes transforment le plateau avec une efficacité remarquable. Loin de freiner l’imaginaire, cette simplicité technique nourrit au contraire le mouvement permanent du spectacle.

Les costumes participent pleinement à cette immersion dans un Paris fantasmé des années 90. Entre touches rétro, palettes acidulées et silhouettes légèrement stylisées, chaque personnage semble sortir d’un photomaton oublié au fond d’une station de métro. Mention spéciale à l’apparition d’Amélie façon Elton John, robe scintillante et délire pailleté assumé, qui déclenche l’hilarité générale.
L’orchestre accompagne l’ensemble avec une souplesse remarquable, porté notamment par l’accordéon qui parfume la soirée d’effluves parisiens. Certaines chansons marquent particulièrement les esprits. Les temps sont durs pour les rêveurs revient comme un leitmotiv mélancolique tout au long du spectacle. Le numéro du nain voyageur provoque des éclats de rire grâce à une mise en scène délicieusement délurée et une chorégraphie irrésistible, tandis que le poisson rouge qui « dit au revoir » apporte cette absurdité tendre propre à l’univers d’Amélie Poulain.
Impossible également de ne pas fondre devant la marionnette représentant Amélie enfant, créée par Alain-Serge Porta. Drôle, touchante, manipulée avec un soin exquis, elle rappelle discrètement les blessures silencieuses d’une enfance isolée. La transition entre l’enfance et l’âge adulte compte d’ailleurs parmi les plus jolies trouvailles scéniques de la soirée.
Parmi les moments les plus émouvants, la fausse lettre écrite par Amélie afin d’aider la serveuse à faire enfin le deuil de son épouse disparue touche avec une sincérité désarmante. Même douceur dans la scène du baiser final entre les amoureux, construite avec cette poésie suspendue qui fit déjà le charme du film. « On trace une vie sans miettes », murmure alors le spectacle, pendant que le mystère de la femme des photomatons trouve enfin sa résolution.

La grande surprise de cette production reste enfin son niveau général. Hormis Lionel Robert Blanc et Francis Rossier, la troupe rassemble principalement des étudiant·e·s de l’EJMA ; pourtant, plusieurs scènes possèdent déjà la qualité de productions issues des meilleures écoles londoniennes. Discipline collective, engagement dramatique, homogénéité vocale : rien ne sonne scolaire. On regrettera seulement quelques légers soucis de micros ainsi qu’un doudou égaré qui aurait sans doute préféré rester dans les loges des musiciens. Lausanne assistait dimanche à l’éclosion d’une génération prête à prendre son envol.
Et peut-être qu’au fond, le véritable triomphe d’Amélie réside là : rappeler à un monde saturé d’écrans le bonheur fragile des plaisirs simples. Manger des framboises, faire des ricochets sur le canal Saint-Martin, collectionner des photos d’identité déchirées et abandonnées, suivre un nain de jardin globe-trotteur ou parler à un poisson rouge suffisent encore à réparer les cœurs. Peu de spectacles redonnent aujourd’hui avec autant de douceur le goût précieux de la magie d’antan.
Cécile Beaubié
10 mai 2026
1 École de Jazz et de musique actuelle – Lausanne https://ejma.ch/
Équipe artistique
Musique : Daniel Messé
Paroles : Daniel Messé & Nathan Tysen
Livret : Craig Lucas
Traduction française : Yvan Richardet
Mise en scène : Frédéric Brodard
Direction musicale : Miranda Crispin
Chorégraphie : Cyril Tassi
Chœurs : Renaud Delay
Coaching vocal : Miranda Crispin & Emma Cherouana
Lumières : Marc Heimendinger
Son : Benoît Boulian
Costumes : Fanny Buchs
Décors : Caroline Lebet & le CEPV de Vevey (Polydesign 3D)
Production : Fondation EJMA Live
Distribution
Calypso Balme : Jeune Amélie / Inconnue du doigt
Xycka Binaghi : La touriste / La belle gosse / Personne en deuil 3
Elsa Binz : Amélie Poulain
Loane Chabloz : Poisson rouge / Personne en deuil 2 / Souffleuse ▸
Massimo De Vitis : Bretodeau / Le père de Collignon
Théa Elliott : Doublure Amélie Poulain / Le nain de jardin
Emmanuelle Grignard : Philomène / Mauvaise Bredoteau 1 / Femme qui répond au téléphone
Caroline Lasfargeas : Suzanne
Lena Matthey : Lucienne
Maude Meystre : Amandine Poulain
Mia Urbina Monsalve : Annonceuse train / Madame (deuil Bredoteau) / Personne en deuil 4
Melissa Nunez : Josephine / Commentatrice TV
Marie Oppikofer : Elton John / La mère de Collignon
Yannis Paquier : Raphaël Poulain
Emilie Pereira : Hipolito
Morgane Pouchèle : Georgette
Mégane Reymond : Gina
Ludivine Rochat : La femme mystérieuse / Mauvaise Bredoteau 2 / Personne en deuil 6 / Adrien Wells / Collignon
Lou Thormann : La mendiante aveugle
Marie Ugolini : Doublure nain de jardin / Sylvie / Personne en deuil 1
Ainsi que en tant que comédiens professionnels :
Francis Rossier : Monsieur Dufayel
Lionel Robert Blanc : Nino
AMÉLIE est présenté en accord avec Concord Theatricals GmbH.




