QUERELLE DE FAMILLE

QUERELLE DE FAMILLE

lundi 20 avril 2026

Konzerthaus de Berlin, 18 avril 2026. De gauche à droite : Mika Kares, Irene Roberts, Joachim Bäckström et Vladimir Jurovski. L’Orchestre radio-symphonique de Berlin est sur scène. (c) Phil Dera.

Vladimir Jurovski et l’Orchestre radio-symphonique de Berlin mettent Brahms et Wagner face à face. En résulte une soirée somptueuse, portée par des interprètes de premier ordre : le pianiste Sir Stephen Hough pour le Deuxième Concerto de Brahms ; la soprano Irene Roberts, le ténor Joachim Bäckström et la basse Mika Kares pour le premier acte de « La Walkyrie » en version de concert. Le chant héroïque est au mieux.

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En Allemagne, les orchestres radio-symphoniques sont des institutions prestigieuses. Il y en a douze aujourd’hui, contre deux en France. L’Orchestre radio-symphonique de Berlin (RSOB) a effectué ses débuts en 1925. Il mène sans cesse des opérations pour conquérir des publics nouveaux, tout en assumant une mission de service public volontaire et ouverte. On vient encore de le constater – au Konzerthaus – avec un programme réunissant deux personnages que (presque) tout opposait, qui se livrèrent des combats pervers et qui furent des icônes de leur temps avant de devenir des valeurs impérissables : Johannes Brahms et Richard Wagner. Le chef russe Vladimir Jurovski (*1972), aujourd’hui seigneur et maître du RSOB, les aura juxtaposés durant la soirée du 18 avril 2026. Elle était constituée du Deuxième Concerto pour piano et orchestre de Brahms, puis du premier acte de « La Walkyrie », évidemment donné en version de concert.

Cet usage n’est pas nouveau. Depuis Bruno Walter en 1935, Hans Knappertsbusch, Leonard Bernstein ou Marek Janowski – à Dresde dès 1978 –, il est l’occasion de se concentrer sur la seule musique sans avoir à  suivre mise en scène et effets d’éclairage. On se souvient que Marek Janowski, le prédécesseur de Jurovski à la tête du RSOB, se sera distingué – au temps du bicentenaire de la naissance de Richard Wagner – à y donner, de 2010 à 2013, ses dix œuvres scéniques principales en version de concert. Janowski n’a jamais été un ami du Regietheater. Ses affrontements à Bayreuth, en 2016 et 2017, avec le metteur en scène Frank Castorf pendant les répétitions de la Tétralogie ont fait l’objet de nombreuses conversations. Pour sa part, Jurovski aime l’expérimentation. Il dirigera, en 2027, un nouveau « Ring » à l’Opéra de Munich, où il est directeur général de la musique. Tobias Kratzer sera responsable de la production. Voilà qui met en appétit.

On attendait, pour Brahms, le virtuose américano-israélien d’origine soviétique Yefim Bronfman. Mais il n’est pas venu, pour des raisons de santé. Il a été remplacé par Sir Stephen Hough (*1961), connu pour son jeu rapide et un aspect extérieur faussement austère.[1] Il est aussi compositeur, peintre et poète. Hough a publié cinq livres, après s’être converti au catholicisme et avoir envisagé de rejoindre l’ordre des Franciscains. L’excentricité plaisante de ce parcours fort britannique n’existe évidemment plus quand Hough est au clavier.[2] Sa lecture actuelle du Deuxième Concerto de Brahms tient de la distanciation brechtienne, marquée par un son à la relative sécheresse, parfois presque percussif. Hough ne noie pas son propos par un usage non contrôlé de la pédale. C’est tant mieux ! En outre, ses états de service brahmsiens sont connus. N’a-t-il pas enregistré deux fois les concertos du maître hambourgeois, la première avec Sir Andrew Davis et l’Orchestre symphonique de la BBC en 1998 ?[3]

L’interprétation magistrale de Hough, suivie d’un bis voué à Robert Schumann, s’éloignait à certains moments de la lecture de Vladimir Jurovski, pourtant désireux de libérer Brahms d’une tradition interprétative souvent surchargée. Pour ma part, je n’ai pas été le moins du monde gêné devant ces distorsions momentanées. Nous ne sommes plus dans les années 1960, lorsque Sviatoslav Richter et Erich Leinsdorf ne se quittaient pas – à Chicago – d’un pouce dans l’opus 83 de Brahms. Il importe aussi de saluer le RSOB pour le niveau de ses membres, à commencer par ses chefs de pupitre. Dans le Deuxième Concerto pour piano de Brahms, le premier violoncelle, le premier cor et la petite harmonie ont fait merveille. Fortement sollicités, ils l’ont été tout autant – au même titre que les cuivres surabondants –  au cours du premier acte de « La Walkyrie ».

Comme l’orchestre n’était pas dans une fosse et encore moins à Bayreuth, le maestro Jurovski a dominé parfaitement l’acoustique bien réverbérante de la grande salle du Konzerthaus, jusques et y compris durant les moments de saturation. Il a divisé les huit contrebasses en deux groupes de quatre, disposés à gauche et à droite. Malgré la distance, la cohésion du pupitre était impressionnante. Le même qualificatif s’applique aux prestations du ténor suédois Joachim Bäckström en Siegmund et de la basse finnoise Mika Kares en Hunding. Leur diction et leur musicalité en imposent. Si la cantatrice américaine Irene Roberts en Sieglinde était un peu en retrait et n’avait pas per se le timbre pulpeux de Régine Crespin dans le même rôle, on se réjouit devant la relève du chant scandinave, tout comme d’une constatation élémentaire : À quarante-sept ans, Mika Kares est la plus grande basse wagnérienne de sa génération. Il marche sur les pas de Matti Salminen,  gloire vocale de la Finlande. Kares est aussi un acteur très doué.

Portés par un Jukovski et des instrumentistes d’une concentration admirable, ces trois chanteurs ont porté au pinacle le premier volet de « La Walkyrie », dont la création intégrale eut lieu – contre la volonté de Wagner – à Munich en 1870. Le 4 décembre de la même année, le compositeur écrivait  à Otto Wesendonck : « Le désir de voir représenter ma grande œuvre exactement comme je l’entends reste mon seul intérêt sur la terre. »[4] Cette lettre, comme d’autres, est savoureuse dans la mesure où Wesendonck fut un cocu magnifique, manipulé par Wagner. Derrière son décor mythologique, le premier acte de « La Walkyrie » donne à voir la femme, le mari et l’amant. On est en plein 19ème siècle, l’époque du théâtre bourgeois. Des amours de Sieglinde avec Siegmund naîtra Siegfried, fruit d’une histoire familiale compliquée. À l’instar des affrontements entre Brahms et Wagner, intensifiés par la raideur de Cosima. Encore et toujours une querelle de famille. Qui a eu, le 18 avril, le dernier mot ? Brahms, avec cinquante minutes ? Wagner, avec une heure cinq minutes ? En réalité, aucune des deux. Ils se valent largement.

Dr. Philippe Olivier

[1] Les afficionados retrouveront Sir Stephen Hough le 27 avril, à l’occasion d’un récital au Festival de piano de Berlin. Il comportera – entre autres –  des œuvres de Brahms et de Schönberg.

[2] Les discophiles français connaissent bien ses enregistrements pour le label Erato, réalisés entre 1987 et 1998.

[3] Virgin Classics.

[4] Richard Wagner : « Lettres à Otto Wesendonck – 1852-1870 », Calmann-Lévy, Paris, 1924, p. 257.

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