Le chemin de Ceylan. Les derniers jours de Richard Wagner. Une fiction uchronique de Stéphane Giocanti.

Le chemin de Ceylan. Les derniers jours de Richard Wagner. Une fiction uchronique de Stéphane Giocanti.

dimanche 19 avril 2026

©Editions de Flore

« L’histoire est entièrement vraie, puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre. »
Boris Vian, avant-propos à l’Écume des jours.

Le roman épistolaire de Stéphane Giocanti, publié en mars 2025 aux Éditions de Flore dans la collection Une nouvelle uchronie, combine le topique de l’uchronie avec celui du manuscrit trouvé. Vous êtes-vous jamais demandé ce qui serait arrivé si Wagner n’était pas mort à Venise le 13 février 1883 et qu’il avait alors mis à exécution son projet de se rendre à Ceylan pour s’y imprégner de la culture bouddhique hīnayāna, — un terme sanscrit qui désigne le « petit véhicule », — et remettre sur l’ouvrage son opéra à thématique bouddhiste intitulé Les Vainqueurs. 

Ce projet, confié à des personnes de son entourage qui l’ont rapporté, s’inscrit dans la longue histoire des rapports que Wagner a entretenus avec le bouddhisme et dont le point d’ancrage remonte à la période d’exil zurichoise du compositeur qui, installé dans la charmante maison qu’avait mise à sa disposition Otto Wesendonck, avait découvert dans la bibliothèque de son mécène L’Introduction à l’histoire du Bouddhisme d’Eugène Burnouf, une œuvre parue en 1844 et qui devint le socle de référence de la pensée wagnérienne sur le bouddhisme.

L’uchronie est un genre littéraire et artistique qui réécrit l’histoire en modifiant un événement passé ; cette modification, appelée point de divergence, nous introduit dans un monde parallèle, relaté dans une histoire alternative, qui peut être mêlée à des événements historiques réels. Dans la première partie du Chemin de Ceylan, intitulée « Rémission », le point de divergence  se produit  en février 1883 à Venise. Wagner ne meurt pas, le roi Louis II lui a envoyé un médecin français renommé, spécialiste en cardiologie, qui a pu le guérir. Le compositeur décide de partir pour Ceylan accompagné de ce médecin, du peintre Paul Joukowski et de Heinrich Müller, spécialiste du canon pāli, langue indo-européenne dans laquelle ont été rédigés les premiers textes bouddhistes, le tipitaka. La deuxième partie du roman, intitulée « Le voyage à Ceylan »,  décrit le long voyage sur le Calédonien, — un paquebot lancé en 1882, qui assurait alternativement la ligne vers l’Australie et la ligne vers l’Extrême-Orient, — puis  l’installation à Colombo et la découverte du pays. Dans la troisième partie, « Les Vainqueurs »,  Wagner se concentre sur l’enseignement bouddhiste avec l’aide d’un moine érudit japonais, Kaede Sanetomi, un moine du courant Mahayana (« Le grand véhicule ») venu à Ceylan étudier la pénétration du Mahayana sur l’île.

Stéphane Giocanti a choisi la formule du roman épistolaire, un exercice littéraire difficile qui exige de trouver la note stylistique juste pour chacun des correspondants. Les voyageurs communiquent avec leurs familles et avec des personnalités de la sphère wagnérienne : Cosima qui, restée à Bayreuth avec ses enfants, assume la lourde organisation du festival de Bayreuth de l’été 1883, Hermann Levi, qui reprend la direction musicale de  Parsifal  qu’il avait dirigé lors de sa création, Hans von Wolzogen, Glasenapp, le roi Louis II de Bavière qui a dépêché à Ceylan un officier des services secrets bavarois avec pour mission de protéger discrètement Richard Wagner, Franz Liszt, Mathilde Wesendonck. Joukowski, dont l’homosexualité est au passage soulignée, écrit à sa sœur. Les lettres mettent six semaines à parvenir à leurs destinataires, des télégrammes, rares parce que fort coûteux, sont adressés. Wagner est au centre de toutes les attentions, la culture bouddhiste, les coutumes et l’histoire de Ceylan, l’administration coloniale anglaise, le mercantilisme avide des Européens venus piller les ressources du pays sont longuement évoqués.

On suit l’évolution de la pensée philosophique de Wagner qui, longtemps fasciné par les écrits de Schopenhauer, a compris que le bouddhisme n’est pas un nihilisme : à la fin du roman, Wagner s’est approché de l’infini sans forme, du concept bouddhiste de la vacuité qui n’est pas à confondre avec le néant ; Wagner connaît l’illumination de la Śūnyatā (en sanskrit) ou Suññatā (en pāli), ce  « vide » qui désigne l’absence de nature propre, d’existence indépendante ou d’essence fixe des êtres et des choses.

Dans l’avertissement de l’éditeur, Stéphane Giocanti annonce le scoop de sa découverte d’un court manuscrit inédit, « quelques feuillets rédigés en chinois classique par le maître Kaede Sanetomi « , qu’il reproduit en clôture de son roman. Le professeur de l’Université Koyasan y raconte la dernière visite que lui fit Richard Wagner et le cadeau qu’il lui donna, un document dont la teneur surprendra tous les wagnériens, et qu’ils découvriront à la lecture de l’ouvrage. Un manuscrit trouvé dans le chapeau de l’écrivain magicien.

Stéphane Giocanti caractérise avec un talent aiguisé les divers protagonistes et correspondants de son roman épistolaire. Écrivain, essayiste, critique littéraire et musical, spécialiste de Vincent d’Indy, collaborateur de la revue L’Éducation musicale, le romancier déploie les ors d’une érudition wagnérienne hors pair dont profite son uchronie. Le côté déroutant de l’annonce du non-décès de Wagner est vite oublié, on se prend au jeu d’une fiction qui permet de mieux comprendre l’évolution philosophique du compositeur qui « fait surgir des sons à partir du silence », des sons « qui disparaissent pour revenir au silence, comme s’ils étaient non-nés, comme s’ils étaient nés et non-nés… « .

Le propos est attribué à Kaede Sanetomi que nous laissons clôturer cet article comme il a clôturé le  » roman uchronique, musical et spirituel  » de Stéphane Giocanti.

Luc-Henri ROGER

Stéphane Giocanti, 

Le chemin de Ceylan, Les derniers jours de Richard Wagner,
Roman uchronique, musical et spirituel

Éditions de Flore, 2025

452 pages ; 16 x 11,5 cm ; relié
ISBN 978-2-900689-74-5
EAN 9782900689745

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